La détente avec Ankara est un vrai succès diplomatique
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Analyse

La détente avec Ankara est un vrai succès diplomatique

Même la droite attaque l’accord de réconciliation, mais Netanyahu a réussi à restaurer les relations avec une puissance régionale sans sacrifier les besoins sécuritaires d’Israël

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant la conférence de presse annonçant les détails de l'accord de réconciliation entre Israël et la Turquie, à Rome, le 27 juin 2016. (Crédit : Amos Ben-Gershom/GPO)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant la conférence de presse annonçant les détails de l'accord de réconciliation entre Israël et la Turquie, à Rome, le 27 juin 2016. (Crédit : Amos Ben-Gershom/GPO)

L’accord de réconciliation israélo-turc, que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a annoncé lundi à Rome, est critiqué par des politiciens et des experts de l’ensemble du spectre politique. C’est en général une bonne chose.

Sans surprise, le chef de l’opposition Isaac Herzog a critiqué l’accord, attaquant Netanyahu pour avoir accepté de payer 20 millions de dollars en compensation pour les familles des victimes turques de l’incident du Mavi Marmara en 2010. Un tel accord est « incompréhensible », a écrit Herzog sur sa page Facebook.

« Laissons toutes les mères juives savoir que la droite paiera un dédommagement à ceux qui attaquent leurs fils. »

Même Gideon Saar, qui était ministre du gouvernement quand Netanyahu s’était excusé auprès de la Turquie pour les « erreurs opérationnelles » pendant le raid sur le Marmara, s’est exprimé contre l’accord. Il a parlé d’ « humiliation nationale » qui invite à des agressions supplémentaires contre Israël.

Mais quiconque possède la moindre familiarité avec la politique israélienne sait que ces deux homes auraient sincèrement soutenu l’accord, sans un battement de cil, s’ils avaient été aujourd’hui au gouvernement. En particulier, les affirmations d’Herzog apparaissent moins que crédibles. Tout comme Netanyahu aurait probablement protesté contre l’accord s’il avait été dans l’opposition, Herzog l’aurait probablement adopté.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un discours adressé aux mukhtars (dirigeants des gouvernements locaux) au complexe présidentiel d'Ankara, le 16 mars 2016. (Crédit : AFP/Adem Altan)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un discours adressé aux mukhtars (dirigeants des gouvernements locaux) au complexe présidentiel d’Ankara, le 16 mars 2016. (Crédit : AFP/Adem Altan)

Etant donné la nature belliqueuse de la politique israélienne, le fait que des politiciens de gauche et de droite rejettent l’accord en dit très peu sur ses vrais mérites.

Les étoiles géopolitiques s’étaient alignées de telle manière que Jérusalem et Ankara étaient toutes deux intéressées par une détente ; et un regard sobre sur les faits révèle que les deux parties ont fait des concessions importantes pour conclure l’accord.

Israël s’est excusé et a accepté de payer un dédommagement il y a longtemps, remplissant deux des trois demandes de la Turquie pour une restauration complète des relations. La demande finale d’Ankara était la levée du blocus maritime israélien sur la bande de Gaza, le sujet même qui avait mené la Turquie à soutenir la flottille du Mavi Marmara en premier lieu.

La demande de levée du blocus de Gaza avait été déclarée comme non négociable par les dirigeants turcs, qui jusqu’à présent avaient refusé de reculer. Pour Jérusalem, cette demande était un non-sens, simplement parce que la préoccupation de l’accès libre à la bande côtière dirigée par le Hamas met en danger immédiat la sécurité d’Israël.

Le Mavi Marmara au large des côtes d'Israël, en mai 2010. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Le Mavi Marmara au large des côtes d’Israël, en mai 2010. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Un autre sujet de contentieux est l’accueil par la Turquie des dirigeants du Hamas. Jérusalem a demandé à Ankara d’expulser les dirigeants du Hamas localisés en Turquie, mais Erdogan, qui a d’excellentes relations avec l’organisation, a catégoriquement refusé.

L’accord que Netanyahu et son homologue turc, Binali Yildirim, ont annoncé presque simultanément, le premier depuis Rome, le second depuis Ankara, permet aux deux parties de sauver l’honneur.

Ankara célèbre la « levée » du blocus de Gaza, parce que l’accord lui permet de fournir une aide humanitaire aux personnes dans la bande, notamment en y construisant une centrale électrique et une usine de désalinisation de l’eau.

« A cette fin, notre premier bateau chargé de plus de 10 000 tonnes d’aide humanitaire partira vendredi pour le port israélien d’Ashdod », a annoncé Yildirim.

Mais Jérusalem souligne qu’il a refusé de négocier sur le blocus maritime. « Cela restera tel que c’est », a déclaré Netanyahu. Les efforts des Turcs pour aider à adoucir la crise humanitaire à Gaza sont clairement dans l’intérêt d’Israël, a-t-il ajouté, soulignant qu’Israël n’a jamais refusé de laisser la Turquie fournir une aide humanitaire à gaza, tant que le blocus restait intact.

C’est peut-être la plus grande réussite de l’accord. Il permet à Ankara d’annoncer qu’il va aider à restaurer Gaza, la cause même qui a déclenché toute la saga, quand une organisation turque a lancé une flottille pour briser le blocus maritime, mais maintient complètement la politique qu’Israël a mise en place pour empêcher les armes d’entrer dans la bande.

Ankara célèbre aussi les 20 millions de dollars qu’Israël paiera aux familles des victimes du Marmara. Jérusalem, à son tour, souligne que la somme ne sera transférée qu’une fois que le Parlement turc aura voté une loi fournissant une couverture légale aux soldats israéliens.

Ankara note qu’il a rejeté la demande israélienne d’expulser le Hamas ; Jérusalem se félicite d’avoir persuadé les Turcs de s’engager à prévenir du terrorisme et toute autre agression militaire contre Israël émanant de son territoire, y compris en finançant le terrorisme.

De plus, a déclaré Netanyahu, le président turc a promis d’aider au retour des soldats israéliens et des détenus dans la bande de Gaza, et a promis de ne plus bloquer la participation israélienne à des forums internationaux comme l’OTAN.

‘La pilule est dure à avaler, mais les pays passent ce genre d’accord’

Ni Israël ni la Turquie n’ont obtenu tout ce qu’ils voulaient, permettant aux deux parties de se déclarer les vainqueurs de cette impasse longue de plus de cinq ans. Cet accord sera critiqué à Jérusalem et à Ankara, mais il sert finalement les intérêts des deux pays, et c’est pour cela qu’il sera signé. Cela s’appelle la diplomatie.

A présent, on peut s’interroger sur les besoins d’Israël à signer cet accord. Israël a un ambassadeur à Ankara, et alors ?, peuvent rétorquer les opposants de l’accord.

Efrat Aviv, experte de la Turquie à l’université de Bar-Iman, a déclaré il y a quelques mois au Times of Israël qu’Erdogan avait besoin d’Israël plus qu’Israël avait besoin d’Erdogan, et que ce n’était pas le plus grand intérêt stratégique de Jérusalem de faire la paix avec la Turquie à ce point.

« Si demain il y a une autre guerre avec le Hamas, dira-t-il à nouveau que nous sommes pires qu’Hitler ? Pourquoi nous précipitons-nous pour normaliser les relations avec un pays qui soutient le Hamas, promeut l’antisémitisme et le terrorisme ? », avait-elle demandé.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset, le 1er juin 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset, le 1er juin 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Personne ne croit que les relations bilatérales sont sur le point d’entrer dans un nouvel âge d’or. « Je ne commence pas une lune de miel. Et je ne présente pas cet accord à travers des lunettes roses. Mais cet accord renforce Israël », a déclaré Netanyahu lundi.

Outre les implications géopolitiques et stratégiques d’une détente avec la Turquie, Netanyahu a souligné les énormes gains économiques potentiels qu’elle pourrait engranger, principalement en ce qui concerne les ventes de gaz naturel aux marchés européens via la Turquie, et à la Turquie elle-même. « Ce sujet n’aurait pas pu avancer sans l’accord, et à présent nous l’avancerons, a-t-il déclaré. Cela renforcera l’économie d’Israël avec un capital important. C’est un renforcement stratégique majeur. »

Yildirim, interrogé sur l’accord gazier, a semblé moins enthousiaste, mais il n’a pas démenti qu’Ankara était intéressée à coopérer avec Israël sur le sujet. « Nous parlons de la normalisation des relations. Une fois que la normalisation commencera, il dépendra des deux pays de décider à quel point ils veulent coopérer et sur quels sujets », a-t-il déclaré.

Quand et comment l’accord de réconciliation israélo-turc portera ses fruits économiques reste à voir. Mais diplomatiquement, c’est une réussite tangible réelle pour Netanyahu.

Même le député Yair Lapid, qui a récemment mis un point d’honneur à critiquer la politique étrangère du gouvernement à toutes les occasions, n’a pas pu critiquer la détente avec la Turquie. « La pilule est dure à avaler, mais les pays passent ce genre d’accord, a-t-il déclaré. Il y a ce que nous ressentons tous, et il y a les intérêts de sécurité nationale, et les intérêts de sécurité nationale passent en premier. »

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