La figure d’Elie Wiesel
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Interview

La figure d’Elie Wiesel

"Depuis sa mort début juillet 2016, nous sommes orphelins, mais de ce fait nous devenons les témoins du témoin, les témoins des témoins disparus avant lui," confie Michaël de Saint Cheron, philosophe des religions et écrivain

Michaël de Saint Cheron, philosophe des religions et écrivain avec Elie Wiesel à  Cerisy-la-Salle, en juillet 1995. (Crédit : autorisation)
Michaël de Saint Cheron, philosophe des religions et écrivain avec Elie Wiesel à Cerisy-la-Salle, en juillet 1995. (Crédit : autorisation)

Vous venez de réaliser une exposition sur l’écrivain et philosophe américain Elie Wiesel eu Centre Fleg de Marseille. De quoi s’agit-il ?

Michaël de Saint Cheron : Il s’agit de la première exposition en langue française consacrée à Elie Wiesel, à l’initiative de Martine Yana directrice du centre Fleg et produite par le FSJU. Il faut espérer maintenant que de nombreux centres culturels juifs ou non – la reçoivent. Faisons tous que cette exposition après Marseille voyage dans toute la France et pourquoi pas au-delà… Je remercie en tout cas Martine Yana de m’avoir proposé d’en être le « curator » comme disent les anglo-saxons, c’est à dire le commissaire.

L’expo est constituée de 18 panneaux retraçant par des photos, des textes, des citations, sa vie, son œuvre, ses engagements, autrement dit son destin exceptionnel à lui, Wiesel, depuis son petit shtetl des Carpates, Sighet, qui depuis soixante trois ans n’a quasiment plus de juifs. Si Sighet est entrée dans l’histoire c’est bien par Wiesel.

Son destin va donc de Sighet à Paris, où il vécut les dix premières années de sa survie, pour se poursuivre sporadiquement et spirituellement depuis 1949, en Israël et à Jérusalem, mais c’est à New York, où il s’installa en 1956, qu’il décida de faire vraiment sa vie, de construire un foyer à la fin des années 1960. Mais sa vie a trois lieux névralgiques, capitaux, incomparables : Sighet, Auschwitz-Birkenau et Oslo : le 30 septembre 1928 il naît à Sighet, fin mai 1944, il est déporté à Birkenau avec sa famille, où sa mère et sa petite soeur disparaîtront immédiatement puis en février 1945, à Buchenwald, son père, sous ses yeux impuissants, terrifiés.

En novembre 1986, le prix Nobel de la paix lui est décerné à Oslo. Entre ces trois dates : toute une vie s’est construite, une vie, ne l’oublions jamais, qui était destinée à être assassinée par la loi non-écrite de la « Solution finale » programmée par les nazis en 1942.

Wiesel fit plus que survivre, il transforma sa survie en combat pour la mémoire mais aussi pour dénoncer un certain nombre d’abominations dont il fut témoin… Car quelques-unes lui échappèrent volontairement ou non…

Qu’évoque la figure d’Elie Wiesel ?

Tout d’abord je répondrai : la moitié de ma vie à ce jour. Depuis 1982, je le connaissais, l’admirais, l’aimais, me considérais comme son disciple et de fait, je suis dans le monde francophone le premier à m’être voué à son œuvre avec 7 livres avec et sur lui, 2 colloques internationaux, un inoubliable à Cerisy-la-Salle, en juillet 1995, en sa présence, le second, à Jérusalem, mais sans lui, déjà malade, en novembre 2013. J’ajoute à cela plus d’une centaine de cours ou conférences que je lui ai consacrés.

Pour moi, le nom d’Elie Wiesel reste attaché à la France de façon indélébile, depuis l’OSE qui le recueillit en juin 1945, puis ses rencontres à nulles autres pareilles avec Shoushani puis Mauriac, qui marqua sa naissance comme écrivain, avec la publication de La nuit en 1958, par Jérôme Lindon.

Elie Wiesel, auteur de plus de 50 livres et récipiendaire du Nobel de la Paix, dans l'étude de sa maison de New York, le 14 octobre 1986. (Crédit : Allan Tannenbaum/Getty Images)
Elie Wiesel, auteur de plus de 50 livres et récipiendaire du Nobel de la Paix, dans l’étude de sa maison de New York, le 14 octobre 1986. (Crédit : Allan Tannenbaum/Getty Images)

La France pour Elie, ce fut l’apprentissage de la langue française, ses premiers prix littéraires, puis des années plus tard, son amitié avec François Mitterrand, qui s’est fort douloureusement terminée avec l’affaire Bousquet, mais fut marquée par des moments exceptionnels, en particulier en janvier 1993, grâce à Jack Lang, la naissance de l’Académie universelle des Cultures, au Louvre, qui vécut dix ans, et dont Elie fut le président.

La France pour Elie ce fut aussi son inestimable ami et frère Raphy Marciano, auquel une amitié rare de 45 ans l’avait lié. Mais aussi ses amitiés avec le cardinal Lustiger depuis 1981, puis celles avec André Schwartz-Barth, Jorge Semprún et de nombreux autres bien sûr.

Si vous me permettez un point personnel, j’ajouterai que je dois à Elie d’avoir rencontré autour de l’Académie universelle des cultures, un être exceptionnel, l’éminent biologiste François Gros, dont je m’honore de l’amitié qu’il me témoigne depuis ce temps.

Aujourd’hui, qu’Elie nous a quittés, je dirai que je garde au plus secret de moi son chant, ce chant inimitable qui faisait de lui un écrivain pas comme les autres, car le 18 décembre 2010, six mois avant son opération cardiaque si grave, il donna à New York l’unique concert de sa vie, filmé pour la suite des Jours de notre humanité, pour peu qu’elle veuille s’en souvenir…

C’était un écrivain, un poète, un conteur, un professeur d’université, un conférencier dont la voix ne s’est pas tue et qui continue à nous envouter par sa mélodie, son charisme, son accent d’une nostalgie indicible.

Le décès d’Elie Wiesel, est-ce aussi la mort d’une mémoire, celle de la Shoah ?

À votre troisième question, je vous ferai une réponse paradoxale : la mémoire de la Shoah peut enfin commencer. Il l’incarnait tant… Il occupait plus qu’aucun autre écrivain au même degré, ce rôle de grand témoin universel de l’Holocauste – comme disent les Américains -, de la Shoah comme nous disons avec les Israéliens.

Il occupa si longtemps la place jusqu’à ou à partir de l’inauguration, le 22 avril 1993, par Bill Clinton, de l’United States Holocaust Memorial Museum à Washington, que beaucoup avaient l’impression qu’il incarnait pour tous et devant l’humanité toute entière cette Mémoire-là.

Depuis sa mort début juillet 2016, nous sommes orphelins, mais de ce fait nous devenons les témoins du témoin, les témoins des témoins disparus avant lui

Depuis sa mort début juillet 2016, nous sommes orphelins, mais de ce fait nous devenons les témoins du témoin, les témoins des témoins disparus avant lui et sa mort représente donc pour nous une responsabilité plus grande qu’hier : celle d’assumer les bribes capitales de sa mémoire traumatisée, celles qu’il nous a léguées.

Cette semaine justement ARTE programme un film de Jonathan Hayoun, « Sauver Auschwitz » pour nous alerter nous tous et le monde entier, devant la préservation menacée du plus grand camp d’extermination de l’histoire humaine.

Il est de notre devoir à tous d’agir devant cette menace et je dirais : Que notre devoir est d’autant plus grand qu’Elie Wiesel n’est plus, que Simone Veil, en France, n’a plus la force de faire entendre sa voix. C’est à tous avec ce jeune cinéaste, Jonathan Hayoun, d’empêcher que la disparition de ces traces-là s’accomplisse ni de notre vivant ni jamais tant qu’il y aura une vie sur terre…

La mort d’Elie Wiesel nous oblige non seulement devant son oeuvre, son héritage spirituel si importants, mais encore devant la mémoire toujours menacée de la Shoah et aujourd’hui menacée tout particulièrement jusque dans ses traces-mêmes.

C’est cela être les témoins des grands témoins et en particulier d’un témoin qui porta si haut la conscience du témoignage.

Le cher et douloureux Paul Celan avait sans nul doute tort en disant : Nul ne témoigne pour le témoin (Atemwende, Renverse du souffle). Oui, Nous témoignerons pour le Témoin.

Le président américain Barack Obama (au centre), la chancelière allemande Angela Merkel et le survivant de l'Holocauste et prix Nobel de la Paix Elie Wiesel au camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar, en Allemagne, le 5 juin 2009. (Crédit : AFP/Mandel Ngan)
Le président américain Barack Obama (au centre), la chancelière allemande Angela Merkel et le survivant de l’Holocauste et prix Nobel de la Paix Elie Wiesel au camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar, en Allemagne, le 5 juin 2009. (Crédit : AFP/Mandel Ngan)
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