La fin de la démocratie israélienne ?
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Analyse

La fin de la démocratie israélienne ?

Dans la cacophonie de démagogie sur les libertés en danger des Israéliens, l’un des débats les plus profonds de l’histoire du pays passe à la trappe

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Manifestation pour la justice sociale à Tel-Aviv, à l'été 2011 (Crédit : Gili Yaari / Flash90)
Manifestation pour la justice sociale à Tel-Aviv, à l'été 2011 (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

Dans un récent éditorial du Forward, Daniel Sokatch, PDG du New Israel Fund américain, une organisation de gauche, a exprimé son aspiration partagée pour réhabiliter la gauche israélienne en l’inondant d’argent.

« Les attaques contre la société civile et d’autres institutions démocratiques continuent année après année, a-t-il écrit, avec certaines victoires à droite, comme le passage de la loi sur le boycott [qui autorise des poursuites civiles contre le boycott des implantations de Cisjordanie], et certaines défaites dans les mains de la gauche, sous-estimée et sous-financée, d’Israël. »

Sokatch a raconté de nouveau l’histoire à présent fréquemment acceptée à l’étranger qui juge la démocratie israélienne comme étant en déclin, si ce n’est dans un effondrement généralisé, alors que les progressistes Israéliens autrefois victorieux sont repoussés devant une droite chauvine déferlante.

La preuve la plus souvent citée de ce déclin supposé de la liberté israélienne est la série de lois proposées par la droite ces dernières années à la Knesset, dont la loi sur le boycott mentionnée par Sokatch.

Les lois en question – loi sur les ONG, loi sur la suspension d’un député, etc. – prouvent-elles qu’il y a effectivement un danger pour la démocratie israélienne ?

Et ce danger est-il, comme l’affirme Sokatch, retenu par des efforts héroïques d’une « gauche sous-estimée et sous-financée » ?

La ministre de la Justice Ayelet Shaked, à droite, et le procureur général d'alors d'Israël, Yehuda Weinstein,  à Jérusalem le 19 mai 2015 (Crédit : Marc Israel Sellem / Flash90)
La ministre de la Justice Ayelet Shaked, à droite, et le procureur général d’alors d’Israël, Yehuda Weinstein, à Jérusalem le 19 mai 2015 (Crédit : Marc Israel Sellem / Flash90)

Le débat sur la sagesse ou la perfidie de ces projets de loi est un débat désespérément partisan. Mais cette dernière partie du narratif de la gauche – l’affirmation que les projets de loi sont arrêtés par la gauche – est éminemment contestable, et jette un éclairage intéressant sur le sens et l’objectif de ces projets de loi.

La loi ONG de la ministre de la Justice Ayelet Shaked a fait couler beaucoup d’encre. Elle a spectaculairement (et les détracteurs diront injustement) augmenté les demandes de transparence pour les ONG qui reçoivent une majorité de leur financement en provenance de gouvernements étrangers. Simplement, il se trouve que toutes les associations qui correspondent à cette description appartiennent à la gauche politique.

Que le projet de loi controversé soit bon ou mauvais, démocratique ou anti-démocratique, il s’agit indéniablement d’une tentative bien plus modérée de traiter le sujet que les propositions précédentes. Durant la 18e Knesset (2009 – 2013), le député du Likud Ofir Akunis (actuel ministre des Sciences) a soumis un projet de loi qui aurait interdit de tels financements, et aurait entrainé ainsi la fermeture de nombreuses associations d’extrême-gauche.

Qu’est-il arrivé au projet de loi d’Akunis ? A-t-il été défait par la gauche, comme le suggère Sokatch ?

Une question identique pourrait être posée sur les versions droitistes de la « loi sur l’état-nation » qui se sont attirées tant d’opprobre en 2013 et 2014, celles qui contenaient des dispositions très critiquées rétrogradant le statut de facto de l’arabe comme langue officielle et accordant aux implantations de Cisjordanie des garanties constitutionnelles.

Que sont-elles devenues ?

La réponse surprendrait beaucoup de ceux qui ont approuvé ces projets de loi ces dernières années. Ce n’est pas la gauche qui a arrêté le projet de loi d’Akunis. Comment aurait-elle pu ? Le projet de loi n’a jamais été soumis au vote à la Knesset, où les députés de gauche auraient pu jouir d’une excellente opportunité afin de prendre position. Il a été écarté par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et les dirigeants de la coalition, et sans susciter une épreuve de force parlementaire particulièrement spectaculaire. Il a simplement été exclu de l’agenda parce qu’il lui manquait le soutien minimum dont la coalition aurait eu besoin pour tenter un vote.

Le déroulé est plus ou moins le même avec les deux projets de loi sur l’état–nation, mais cette fois la malchance de la gauche s’est illustrée par le fait que ces projets de loi sont allés jusqu’à un vote en plénière – où ils ont été votés.

Ils ne sont pourtant pas devenus des lois. Ils n’ont passé que les votes préliminaires, et seulement après que Netanyahu soit parvenu à un compromis avec leurs auteurs, doit trois sont actuellement ses ministres (Ayelet Shaked, Zeev Elkin et Yariv Levin), qui ont vu les projets de loi tués après le vote.

Dans le cadre de ce compromis, les auteurs recevaient la victoire symbolique d’un vote remporté à condition d’annuler ensuite leur projet de loi en faveur d’une version plus libérale proposée par Netanyahu, une qui décrivait Israël comme autant « juif » que « démocratique », laissant de côté toute relégation du statut de l’arabe et évitant en même temps la question des implantations.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan à la Knesset, à Jérusalem, le 7 septembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan à la Knesset, à Jérusalem, le 7 septembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Dans ces votes, la gauche a eu la rare opportunité d’embarrasser non seulement les partisans d’extrême-droite de ces projets de loi, mais le Premier ministre lui-même. Elle a essayé de rassembler des votes, et a échoué. Ils ont été officiellement annulés par un vote au sein du cabinet de Netanyahu, sur instructions express de Netanyahu.

Le propos de ce voyage dans le destin de ces projets de loi et simple : c’est la droite, pas la gauche, qui retient la marée anti-démocratique proverbiale.

Et ce ne sont pas des exemples choisis. La liste des projets de loi de droite vaincus par la droite est longue.

Un projet de loi proposé par le parti Yisrael Beytenu, qui aurait mis en place la peine de mort pour les terroristes – probablement une victoire facile dans un Israël touché par le terrorisme – a été battu 94 – 6 (oui, 94 à 6) pendant un vote de juillet 2015 à la Knesset. Même dans ses fantasmes les plus fous, la gauche « sous-estimée » ne peut pas espérer convoquer 94 votes dans une Knesset composée de 120 sièges.

Ironiquement, le propre exemple de Sokatch sur la « loi du boycott » controversée de 2011, qui rend l’isolement des implantations de Cisjordanie passible d’action en justice dans le cadre de la loi anti-discrimination israélienne, ébranle tout autant son narratif. Les experts étrangers l’utilisent souvent pour appuyer l’argument de la démocratie en déclin, ne serait-ce que parce qu’il y a peu d’autres exemples du passage réussi d’une loi distinctement de droite dans les sept ans de règne de la droite.

Et pourtant la loi sur le boycott a été rendue si inefficace au moment où elle a vraiment été votée, avec des sanctions pénales supprimées de la version finale et des critères si élevés pour simplement prouver les nuisances civiles qu’elle n’a pas encore été appliquée.

Il vaut la peine de s’attarder là-dessus un instant : cinq ans après le vote, la loi sur le boycott n’a même pas été testée au tribunal – et pas à cause d’un manque d’Israéliens affirmant qu’ils ne feront pas de commerce avec les implantations.

Et même après le retrait de l’épine de ce projet de loi controversé, Netanyahu lui-même a refusé de le soutenir pour le vote final qui en a fait une loi en juillet 2011 à la Knesset, s’absentant inutilement de la plénière (avec son ministre de la Défense d’alors, Ehud Barak).

La Knesset en assemblée plénière, le 13 mai 2015 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
La Knesset en assemblée plénière, le 13 mai 2015 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

La liste devient fastidieuse (et c’est le propos). La proposition de longue date d’Ayelet Shaked d’ajouter une « clause de remplacement » à la Loi Fondamentale : dignité humaine et liberté, qui aurait permis à la Knesset de passer outre les décisions de la Cour Suprême, a été abandonnée l’été dernier pendant ses premiers jours au ministère de la Justice. Son explication : elle n’avait pas les votes pour faire passer la mesure, ou pour qu’il vaille le coup de se battre pour elle, même au sein de la coalition de droite.

Le mois dernier, le projet de loi du député de HaBayit HaYehudi Moti Yogev interdisant la diffusion des appels à la prière musulmane par des haut-parleurs a été retiré par son propre auteur parce qu’il ne pouvait pas obtenir le soutien de la commission des Lois, une commission du gouvernement supervisée par des personnalités de droite avérées (et, pour faire bonne mesure, des partisans de l’annexion de la Cisjordanie), Shaked et Levin. Un projet de loi similaire avait subi le même destin en 2014.

La « gauche sous-estimée » de Sokatch est un mirage. La gauche est simplement aussi inefficace que le disent ses détracteurs.

Et si c’est la droite, pas la gauche, qui maintient le front contre la montée présumée anti-démocratique, cela signifie-t-il que la démocratie israélienne est en fait préservée ?

Artifices

L’habitude persistante de la droite à systématiquement renverser ses propres projets de loi révèle l’artifice sous-jacent qui conduit tant de discussions sur Israël, à gauche et à droite.

Il est facile d’affirmer que la gauche sur-réagit à ces projets de loi, mais il est plus difficile d’affirmer que c’est entièrement de la responsabilité de la gauche. Après tout, ce sont habituellement les députés de droite eux-mêmes qui déclarent que leurs projets de loi ont pour but de réduire le problème supposé de « trop de démocratie », ou qui disent qu’ils préfèrent le « caractère juif » d’Israël à son « caractère démocratique ». A l’utilisation croissante de « démocratie » comme slogan de la gauche pour ses politiques libérales, beaucoup à droite ont répondu en appelant à « rééquilibrer », c’est-à-dire affaiblir, cette démocratie.

Au final, ce débat sur la démocratie d’Israël, à la fois dans le pays et à l’étranger parmi ceux qui s’inspirent des politiques intérieures d’Israël, est principalement mené par les faux cris de démagogues sans pouvoir – à droite, par ceux qui proposent des lois invotables dans des tentatives non déguisées de devenir le dernier épouvantail de la gauche, et à gauche par ceux dont l’inquiétude leur assure à la fois leurs clients étrangers et leur mobilisation d’éthos de victimisation.

Ou en d’autres termes, le concours rhétorique frénétique entre la gauche et la droite est principalement un évènement médiatique, et non un débat politique. Les projets de loi ne seraient pas proposés si les députés n’étaient pas certains qu’ils ne seraient pas tenus responsables de leur vote.

C’est ainsi qu’un certain mercredi soir – celui du 2 septembre 2015, pour être précis – dans une séance plénière de la Knesset presque vide de députés, les députés Akunis, du Likud, et Israël Eichler, de Yahadout HaTorah, ont réussi à insérer un amendement dans la loi sur l’autorité des diffusions (IBA), qui devait ce soir-là passer son vote final, qui rendrait illégal pour les journalistes des médias publics l’expression d’opinions personnelles en matière politique. La loi a été votée, et l’amendement est devenu la loi du pays.

Quand ils l’ont compris le matin suivant, les journalistes politiques horrifiés ont parlé de « loi réduisant au silence ».

La nouvelle mesure a causé un tollé triomphant de « je vous l’avais bien dit » et de victimisation à gauche et un profond embarras à droite. Il a été voté par accident, ont expliqué les dirigeants de la coalition. Le dimanche, quand les députés sont revenus de week-end, c’est Netanyahu lui-même qui a porté l’amendement pour revenir sur la mesure. Elle a été abolie dans la semaine.

Akunis et Eichler ont faiblement tenté de défendre la mesure, mais semblaient plus horrifiés du passage réussi dans la loi que de son annulation rapide.

Ce n’est pas un hasard que le nombre de ces projets de loi gonfle habituellement avant les primaires de droite. Ils ne sont pas faits pour être votés, seulement pour être proposés. Il y a quelque chose de profondément injuste, ont dû penser Akunis et Eichler en septembre dernier, à ce que brusquement, par un tour de calendrier législatif, leur projet de loi soit devenu loi et à ce qu’ils soient tenus responsables des conséquences.

Objectifs propres

Les militants d’extrême-gauche israéliens, qui sont souvent au centre de ces escarmouches gauche – droite, savent tout cela.

Le directeur de B’Tselem, Hagai El-Ad (Crédit : capture d'écran YouTube)
Le directeur de B’Tselem, Hagai El-Ad (Crédit : capture d’écran YouTube)

Dans un communiqué de presse de janvier, B’Tselem et Breaking the Silence, deux organisations financées principalement par des gouvernements étrangers et donc soumises aux dispositions du projet de loi ONG de Shaked s’il est voté, ont parlé du projet de loi tel « un objectif propre du gouvernement ».

« La loi ne modifiera en pratique pas nos activités », s’est vanté dans le communiqué en hébreu Yuli Novak, président de Breaking the Silence, organisation qui recherche des témoignages de soldats et d’anciens soldats de l’armée israélienne sur les violations des droits de l’Homme contre les Palestiniens en Cisjordanie.

Hagai El-Ad, directeur exécutif de B’Tselem, qui travaille aussi pour documenter les violations supposées des droits de l’Homme en Cisjordanie, a ajouté : « La campagne d’incitation [à la haine] contre nous […] a eu certains résultats positifs : nous parlons finalement de l’occupation. Des milliers d’Israéliens ont récemment rejoint des organisations [qui seraient touchées par le projet de loi] pour apprendre, écouter, être volontaire et contribuer au combat contre l’occupation. »

Le « contenu pratique [du projet de loi] est rare », continuait le communiqué – apparemment sans coordonner son message avec ses partisans étrangers comme Sokatch, qui affirment le contraire – « mais son sens symbolique est d’une grande portée. Principalement, il déstabilise les affirmations de la machine de propagande israélienne disant qu’Israël partage les valeurs du monde démocratique. »

On se demande si la dernière partie sur les valeurs d’Israël ne devrait pas aussi avoir été coordonnée avec les camarades de Sokatch, dont la rhétorique parle de protection des valeurs israéliennes, alors que ces militants disent au monde (et, crucialement, se vantent auprès des Israéliens de le faire) qu’Israël manque en même temps de telles valeurs.

Il y a un message plus profond dans ces écarts entre la rhétorique de ces militants israéliens et celle de leurs partisans étrangers, entre les affirmations de la gauche disant qu’elle préserve la démocratie israélienne et les faits moins héroïques sur le terrain à la Knesset, entre le militantisme feint de la droite et la fiabilité avec laquelle elle tue ses propres projets de loi.

Dans la faille entre la rhétorique et la réalité est révélée une étrange vérité de ce débat sur la démocratie : ce n’est pas vraiment un débat sur la démocratie, mais sur la solidarité, la parenté et le compromis social à partir desquelles la société israélienne est bâtie.

Etatiste, intrusif, et libre

Israël se vante de beaucoup des attributs des démocraties très réussies : une place publique ouverte et passionnée, des élections parlementaires libres et égalitaires, une surveillance et des recours judiciaires solides.

Mais personne ne sait vraiment pourquoi.

Construite par des immigrants d’Europe de l’est et du monde musulman sans expérience réelle de la démocratie, l’Etat israélien est, au moins en théorie, précairement monolithique et intrusif. Le policier qui fait la circulation, le manuel scolaire, le rabbin du quartier, même le mikvé [bain rituel] local, tous sont nommés et administrés par des bureaucrates pointilleux de Jérusalem.

De nouveaux immigrants débarquent du Theodor Herzl près de Haïfa en 1949 ou 1950. (Crédit : Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos)
De nouveaux immigrants débarquent du Theodor Herzl près de Haïfa en 1949 ou 1950. (Crédit : Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos)

L’histoire israélienne ne favorise pas non plus la démocratie. Pendant les 29 premières années de l’existence de l’Etat, le centre-gauche, appelé aujourd’hui le Parti travailliste, n’a perdu aucune élection. Ce régime de facto à parti unique a contrôlé non seulement les puissants services de sécurité du pays, mais aussi la plupart de son économie. Les plus grandes industries israéliennes étaient possédées et dirigées par l’Etat (et donc de fait possédées et dirigées par le Parti travailliste) pendant ces décennies.

Il n’y a presque aucune vérification et équilibre officiels entre les branches du gouvernement d’Israël. Le Premier ministre n’est pas choisi directement par le peuple, mais dans un processus compliqué de construction de coalition parlementaire. Il ou elle ne peut pas gouverner sans majorité parlementaire, et n’est donc pas restreint significativement par une législature d’opposition quelconque du type américain.

Israël ne possède pas non plus une idéologie clairement articulée de liberté politique. Il n’y a pas eu de convention de Philadelphie [où la constitution des Etats-Unis a été rédigée et adoptée] au moment de la fondation d’Israël, ni de Fédéraliste [recueil d’articles des années 1787 – 1788 promouvant et expliquant la Constitution des Etats-Unis], pas de débat public explicite sur la nature et la forme des institutions politiques du pays. La déclaration d’Indépendance, qui se réfère en termes vagues aux notions de liberté et d’égalité, n’a pas force de loi.

Ce n’est qu’en 1992 que certains droits cruciaux ont été délimités dans les pseudo-constitutionnelles « lois fondamentales », et pourtant même celles-ci ne sont, de manière importante, que vaguement constitutionnelles. La Loi Fondamentale : dignité humaine et liberté, qui articule les droits fondamentaux comme la sécurité physique, la protection de la vie privée et la liberté de mouvement, peut être amendée ou abolie par une simple majorité de députés présents en plénière à la Knesset.

La Première ministre Golda Meir et le ministre de la Défense Moshe Dayan, en 1973 (Crédit : Ron Frenkel/ GPO)
La Première ministre Golda Meir et le ministre de la Défense Moshe Dayan, en 1973 (Crédit : Ron Frenkel/ GPO)

Ajoutez à tout cela que l’histoire amère d’Israël, d’un état de guerre quasi permanent qui a donné à l’armée un rôle central dans la formation de l’identité nationale, la transformation des chefs militaires en héros qui ont naturellement découlé de cette expérience – en fait, ajoutez le nombre énorme de généraux qui sont passés sans heurts de l’uniforme aux mandats les plus importants du pays : Yitzhak Rabin, Moshe Dayan, Ariel Sharon, Ehud Barak – et l’on peut commencer à sentir que ce n’est pas l’effondrement annoncé imminent de la démocratie israélienne qui devrait nous surprendre, mais le fait qu’une démocratie si solide ait en fait pris racine ici en premier lieu.

Pourquoi a-t-elle pris racine ?

Runnymede

Dans The Origins of Political Order (Les origines de l’ordre politique), le théoricien politique Francis Fukuyama propose un nouveau récit, contre-intuitif, de l’histoire de la naissance de la démocratie anglaise. La Magna Carta, signée par le roi Jean en 1215 après avoir perdu une bataille contre les nobles rebelles à Runnymede, est habituellement décrite comme la fin du pouvoir royal absolu en Angleterre. En posant des limites aux pouvoirs du roi, la « grande charte » devait marquer une première étape spectaculaire dans le processus de démocratisation inexorable et inévitable de la Grande-Bretagne.

Mais pour Fukuyama, cette version de l’histoire politique anglaise, cette vision de l’Histoire comme tendant inévitablement vers le libéralisme moderne, manque du facteur le plus important du développement démocratique anglais. Les Anglais sont libres aujourd’hui non seulement parce que le roi a été affaibli à Runnymede, mais parce qu’il a aussi été simultanément renforcé.

La monarchie qui a émergé après 1215 était étonnamment puissante, centralisée et légitimée par son partage du pouvoir politique. Au 14e siècle, l’Etat anglais était largement professionnalisé, contrôlait son territoire au point de pouvoir le taxer efficacement, et avait imposé des tribunaux royaux dans tout le pays, qui pouvaient contourner les décisions des seigneurs locaux.

L’étendue de sa force s’illustre le mieux en la comparant au contre-exemple de Fukuyama : la monarchie française. Avec tout leur apparat célèbre, les rois français n’ont jamais été assez forts pour taxer significativement leur noblesse, et ont donc conspiré avec eux au détriment de la paysannerie.

Restreints d’aucune manière officielle, mais manquant aussi de la légitimité de leurs homologues anglais, et ne contrôlant que faiblement les classes possédantes de leur pays, les monarques Bourbon ont abandonné l’idée d’imposer un système fiscal uniforme en France et se sont résolus à vendre les offices de recouvrement de l’impôt à des seigneurs locaux, en les exemptant d’impôt tout en soumettant les classes inférieures à un double fardeau. Au final, la monarchie française était ressentie comme un « ennemi du peuple » par les classes qu’elle abusait.

Mais en Angleterre, le simple fait qu’il ait été forcé de discuter avec le Parlement sur l’impôt et la guerre a donné au roi anglais la capacité de faire les deux efficacement. Au 18e siècle, les dépenses de l’Etat anglais ont atteint un chiffre aussi important que 30 % du PIB, alors que celles de la France, même pendant les deux décennies de la guerre quasi constante contre l’Angleterre, entre 1689 et 1713, ne pouvaient pas dépasser 12 – 15 %. Les Anglais ont pu doubler puis tripler la taille de leur marine si besoin sans compromettre les finances nationales ; les Français se dirigeaient sans cesse vers la banqueroute.

Le théoricien politique Francis Fukuyama pendant une conférence de New World, New Capitalism à Paris, le 8 janvier 2009. (Crédit : Andrew Newton/Wikimedia/CC BY-SA 2.0)
Le théoricien politique Francis Fukuyama pendant une conférence de New World, New Capitalism à Paris, le 8 janvier 2009. (Crédit : Andrew Newton/Wikimedia/CC BY-SA 2.0)

Cet effet responsabilisant du partage du pouvoir repose au cœur de la liberté anglaise, et de l’importance finale de la Grande-Bretagne. La démocratie anglaise, explique Fukuyama, n’a pas commencé dans l’affaiblissement du gouvernement, mais dans des contre-mesures plus complexes, dont Runnymede est l’illustration, qui ont donné du pouvoir à toutes les parties.

La clé des contre-mesures était simplement cela : c’étaient des contre-mesures. Les nobles pouvaient parfois vaincre le roi, mais pas renverser la monarchie. Le roi pouvait gagner des batailles contre des armées organisées contre lui, mais pas écraser complètement les seigneurs régionaux quand ils se rassemblaient.

Le résultat a été un équilibre ferme entre des opposants plus ou moins appariés – roi contre nobles, monarchie contre Parlement – sans avoir de partie capable d’étouffer complètement l’autre. Les droits et les obligations que chacun a tirés de l’autre ont initialement été obtenus par la force – presque littéralement par l’épée à Runnymede – puis par accord implicite, et, finalement, au cours des siècles, par l’institutionnalisation de ces accords dans des traditions non écrites particulières de la démocratie monarchique britannique.

Et cela ne serait pas arrivé sans un roi fort, un dont les sujets pouvaient se tourner vers les « tribunaux du roi » régionaux pour redresser des torts contre la noblesse, un qui pouvait unir le pays dans la guerre, un qui pouvait incarner l’identité nationale partagée en temps de paix.

L'hommage de l'association du barreau américain à la Magna Carta à Runnymede, en Angleterre. (Crédit : WyrdLight.com/Wikimedia/CC BY-SA 4.0)
L’hommage de l’association du barreau américain à la Magna Carta à Runnymede, en Angleterre. (Crédit : WyrdLight.com/Wikimedia/CC BY-SA 4.0)

A l’insu des étrangers, l’amour anglais pour leur famille royale non élue, ce phénomène étrange de démocratie solidement libérale prétendant en apparence être une dictature théocratique, est de manière importante une reconstitution des origines de la liberté anglaise.

Quand ils ont célébré leur monarchie, les Britanniques n’ont pas seulement fêté rois et reines et tant que tels, mais le type de royauté, particulièrement anglaise, lié par des règles, qui a formé la moitié de l’un de ses actes d’équilibrage politique primordiaux dont leurs libertés modernes, et celles de tant d’autres qui ont appris de leur exemple, ont initialement découlé.

L’accident

Depuis ses moments les plus précoces, l’Etat juif en Israël a été divisé, et pas simplement en camps politiques, mais entre groupes sociaux, idéologiques et ethniques distincts, qui ont habituellement vécu à l’écart les uns des autres et ont mené des vies culturelles séparées.

A ce jour, ces divisions jouent un rôle énorme dans les identités et les habitudes de vote des Israéliens. Les Israéliens vont plus probablement voter selon leur origine ethnique ou leur observance religieuse que selon tout intérêt économique ou politique clair.

En termes politiques, les Haredim vivent à part des Israéliens laïcs même quand ils vivent parmi eux, comme tant de familles haredi qui résident au cœur du laïc Tel Aviv mais votent comme s’ils habitaient à Bnei Brak.

Les villages fondés par les socialistes travaillistes il y a 50 et même 100 ans continuent à voter travailliste, même quand le village en question est une implantation de Cisjordanie que le Parti travailliste moderne cherche à déplacer. La division ashkénaze – sépharade revient en force à chaque fois que les Israéliens se rendent aux urnes, et continue à servir d’indicateur prédictif crucial sur les schémas de vote dans les communautés de tout le pays.

Des juifs yéménites à Aden, le lieu d'un camp d'accueil, avant leur émigration pour Israël, en 1949 (Crédit : Kluger Zoltan / Photo Archive National Israël / domaine public)
Des juifs yéménites à Aden, le lieu d’un camp d’accueil, avant leur émigration pour Israël, en 1949 (Crédit : Kluger Zoltan / Photo Archive National Israël / domaine public)

Et pourtant la force centrifuge de ces identités politiques est tenue en échec par une croyance irrépressible parmi les juifs israéliens, forgée dans la mémoire toujours vivante des brutalités du 20e siècle : ils partagent un destin commun. La plupart des juifs israéliens sont des petits-enfants de réfugiés, et pour la plupart d’entre eux l’Etat sert même aujourd’hui de moyen pour remplir la promesse sioniste originelle d’un refuge autonome dans un monde cruel.

Cet éthos d’un refuge repose au cœur de la solidarité israélienne. Il est responsable du tabou profondément ancré des violences internes aux juifs. Parmi des guerres et des attaques terroristes innombrables, bordés de toutes parts par un monde arabe implosant, ravagé par la guerre, les Israéliens disent habituellement qu’ils trouvent les rares exemples de violence juif contre juif plus troublants et traumatisants que les guerres même les plus impressionnantes qu’ils ont combattu contre des étrangers. Le naufrage de l’Altalena en 1948, l’assassinat en 1983 d’Emil Grunzweig, militant de La Paix Maintenant, ou l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 – des cas où des juifs ont tué d’autres juifs – sont mieux connus des lycéens israéliens que les guerres totales qui ont eu lieu pendant ces années. Ils sont étudiés comme des tournants de l’expérience israélienne parce qu’ils sont vus par beaucoup d’Israéliens comme des évènements qui ont violé les prémisses de la responsabilité collective, au cœur du narratif juif israélien.

David Ben Gurion dans la ferme d'une implantation peu avant son rappel au ministère de la défense en 1955. (Crédit : capture d'écran YouTube)
David Ben Gurion dans la ferme d’une implantation peu avant son rappel au ministère de la défense en 1955. (Crédit : capture d’écran YouTube)

L’impact de cet éthos de la solidarité ne peut pas être exagéré. Si l’on ne peut pas réprimer violemment d’autres juifs, il ne reste qu’un nombre excessivement limité d’options pour un régime politique.

Si le Premier ministre David Ben-Gurion ne peut pas ordonner aux agences de sécurité de le débarrasser du dirigeant de l’opposition fauteur de troubles, Menachem Begin – non seulement parce qu’il ne le veut pas, mais aussi parce qu’il ne pense pas que les services de sécurité auraient obéi à un tel ordre – ce simple fait signifie qu’Israël ne peut que développer un discours politique ouvert et autocritique, une compétition ouverte entre les camps politiques rivaux, et des élections libres qui permettent à la compétition de prendre place justement et sans bain de sang.

Les éléments essentiels aux racines des libertés anglo-saxonnes étaient alors tous présents à l’aube de l’Etat juif israélien : une compétition ingagnable parmi des groupes mutuellement hostiles enchaînés l’un à l’autre dans un éthos unifié de solidarité, une poussée et un retrait simultané qui forcent les juifs d’Israël à faire des compromis qui fabriquent ce que les Israéliens appellent « démocratie ».

La démocratie d’Israël, comme celle de la Grande-Bretagne, est donc profondément accidentelle, biologique, enracinée autant dans les instincts collectivistes de cette nation de réfugiés que dans toute notion empruntée d’individualisme ou de liberté politique.

Ces compromis sont évidents partout dans la société et la politique israéliennes.

Quand il s’agit de religion et de loi familiale, par exemple, les juifs israéliens sont soumis à un système de cours rabbiniques explicitement non libéral qui dénie sans s’excuser le droit de se marier à des centaines de milliers d’Israéliens. Et pourtant, la vaste majorité des juifs israéliens vit des vies de familles libres et sans entrave, épouse qui elle le souhaite et profite même d’un droit de cohabitation reconnu légalement pour les gays.

Ils peuvent faire ces choses via un simple contrat, en ignorant complètement le rabbinat. Il y a un contrat implicite entre les tribus juives concourant en Israël qui permet au rabbinat d’être aussi étouffant qu’il le souhaite en théorie tant qu’il ne fait pas l’erreur de tenter de s’imposer réellement dans les vies des Israéliens. Le système juridique familial le moins libéral du monde libre repose fragilement au sommet d’une société essentiellement libérale et conciliante.

De manière similaire, quand on lui demande de produire une analyse détaillée des propositions « état – nation » de 2014, l’une des intellectuelles les plus connues d’Israël, la juriste Ruth Gavinson, a recommandé de suspendre les divers projets de loi et a franchement prévenu les dirigeants israéliens de ne pas s’engager si explicitement dans la question de l’identité nationale d’Israël. Son argument : les Israéliens ont hérité de leurs fondateurs une vision puissante de leur pays, mais sa puissance « repose sur son caractère vague. Une loi sur l’état-nation juif pourrait dérégler la balance entre des éléments cruciaux pour maintenir leur vision comme un tout. »

L’identité d’Israël, a efficacement affirmé Gavison, ne devrait pas être articulée trop clairement ou avec trop de détails. Une telle spécificité et un tel esprit de décision ont risqué de faire s’effondrer les tensions sociales innées desquelles les libertés de la nation découlent.

La juriste israélienne Ruth Gavison à l'université hébraïque de Jérusalem, le 22 février 2016. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
La juriste israélienne Ruth Gavison à l’université hébraïque de Jérusalem, le 22 février 2016. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Cette analyse des racines de la démocratie israélienne jette aussi un nouvel éclairage sur la nature du système politique du pays. Il est vrai qu’il n’y a pas d’équilibre important des pouvoirs entre les branches exécutives et législatives. Mais au sein de la Knesset elle-même, les listes des partis élus nationalement, chacune représentant un sous-groupe particulier et souvent bien défini de la société israélienne, se sont montrées incroyablement efficace pour se surveiller l’une l’autre, une compétence aidée par le fait qu’aucun groupe n’est assez large pour exercer le pouvoir seul.

Alors qu’il est vrai, comme souligné ci-dessus, que la Loi Fondamentale : dignité humaine et liberté peut être abolie par une simple majorité en plénière de la Knesset, cette fragilité théorique peut nous aveugler sur la remarquable résilience des droits des Israéliens : au final, la Loi Fondamentale n’a pas été abolie. Beaucoup trop de camps de ce tissu tendu de la société voient dans la loi une défense de leurs propres droits, et ne joindront donc aucune coalition qui cherche à l’abolir.

La tradition démocratique d’Israël est pragmatique, la démocratie est vue comme une solution à un problème spécifique et ancien de division sociale et de dépendance mutuelle. Elle est plus souvent vue par les Israéliens comme un mécanisme pour assurer la solidarité juive et la survie que comme un impératif moral de son propre droit.

La gauche absente

Sous la démagogie des projets de loi expressément offensants de la droite et des hurlements à l’oppression moralisateurs de la gauche, il y a un second débat aussi profond que n’importe lesquels de l’histoire israélienne.

Beaucoup des militants de groupes comme Breaking the Silence et B’Tselem sont engagés à défier explicitement la notion israélienne de démocratie. Pour eux, et pour beaucoup d’autres dans les pages éditoriales de Haaretz ou dans les rassemblements des partis Meretz ou Hadash, « démocratie » a fini par signifier presque exactement le contraire ce que la plupart des Israéliens comprennent dans ce terme : c’est l’acte de défier l’éthos de solidarité juif israélien.

L’extrême-gauche accuse cet éthos de la paralysie de la politique israélienne sur les sujets les plus douloureux qu’affronte le pays, du déni continu de la liberté religieuse à l’occupation continue des Palestiniens. Confrontés à ces injustices, ces militants ont peu de patience pour les libertés israéliennes « accidentelles » qui découlent des compromis sociaux initiaux.

Ils veulent des protections explicitement légales, un libéralisme constitutionnellement articulé et une politique des droits civils universaliste pour remplacer les sensibilités nationalistes qui conduisent aujourd’hui l’institution politique israélienne.

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ils entraînent une telle fureur en Israël, ou pourquoi ils sont tant insultés. Pour leurs opposants, particulièrement à droite, cet effort pour démanteler la solidarité juive revient à critiquer le fait de la survie juive et la source la plus profonde de la démocratie israélienne. La solidarité, pas le libéralisme, a sauvé les juifs d’Israël des vicissitudes meurtrières du 20e siècle.

La solidarité, pas le libéralisme, repose aux racines à la fois de l’indépendance nationale juive et des libertés intérieures israéliennes. Pour beaucoup d’Israéliens, ceux qui éloigneraient les fondations de la politique israélienne de la solidarité sont de manière importante délogés de l’expérience israélienne.

Que leurs ONG soient principalement financées par des gouvernements étrangers, que tant de leurs partisans soient à l’étranger – en fait, qu’ils soient si influents à l’étranger alors qu’ils sont si marginaux dans le pays – ne fait que renforcer cette vue. Ce n’est pas par hasard que la droite, via le projet de loi sur les ONG et d’autres mesures, concentre son énergie sur cet éloignement, et pas sur le contenu des critiques de ces militants.

Yuli Novak de Breaking the Silence (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)
Yuli Novak de Breaking the Silence (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)

Cette branche de la gauche ne peut pas gagner ce combat, pas parce qu’elle a tort – il n’y a pas d’affirmations faites ici sur quel côté est moralement supérieur – mais parce que sa défiance de l’éthos sous-jacent de la solidarité juive israélienne la conduit inévitablement à s’éloigner de l’institution politique qu’elle cherche à changer.

C’est pour cela que tant de personnes à gauche trouvent si difficile de défendre des groupes comme Breaking the Silence, et sont donc incapables de mettre en place une contre-campagne efficace contre la droite.

En décembre, le général retraité de l’armée israélienne Amiram Levin a payé une page de publicité dans Haaretz pour défendre Breaking the Silence, dans laquelle il a souligné que les soldats devaient être encouragés « à parler sans peur » de leurs expériences en Cisjordanie, et de le faire à la fois « au sein de l’armée et dans la société israélienne ».

Il a ensuite ajouté entre parenthèses – la simple présence de parenthèses dans une telle publicité parle pour elle-même – « (et uniquement au sein de l’armée et de la société israélienne »).

La page publiée par le commandant général retraité Amiram Levin dans Haaretz en soutien à Breaking the Silence. (Crédit : autorisation)
La page publiée par le commandant général retraité Amiram Levin dans Haaretz en soutien à Breaking the Silence. (Crédit : autorisation)

L’ancien chef du Shin Bet Yuval Diskin a exprimé des sentiments similaires dans un post publié sur Facebook ce mois-là, rendant hommage aux soldats qui expriment leurs inquiétudes morales, et saluant Breaking the Silence, « même s’ils peuvent nous irriter, même s’ils sont parfois inexacts ou ne font pas le travail correctement », en fournissant « un miroir important à nos actions ».

Il a ensuite pris la peine d’ajouter : « Je n’aime pas leurs activités à l’étranger. »

Ni Levin ni Diskin ne défendaient Breaking the Silence. Ils défendent l’acte de dissidence. Ils ont le sentiment qu’il est important de noter dans leurs défenses du groupe qu’ils partagent en fait les critiques de la droite à ce sujet. Qu’ils aient néanmoins choisi de publier de telles défenses évoque une plus grande inquiétude : que ce que fait Breaking the Silence de juste – encourager les anciens soldats à raconter leur expérience – pourrait s’assembler avec ce qu’ils pensent que Breaking the Silence fait de mauvais – son abandon de la solidarité israélienne aux rivages étrangers. Il est difficile de penser à une critique plus accablante de l’extrême-gauche israélienne que celles de ces défenses présumées.

Et ici réside le danger pour Sokatch, pour le chef de l’opposition Isaac Herzog, et pour n’importe qui d’autre qui cherche à réhabiliter une gauche israélienne qui n’a pas gagné une élection en 17 ans.

En termes de stratégie politique, pas simplement d’éthique, ils ne peuvent pas changer Israël en le dédaignant. Les perspectives politiques de la gauche – et avec elles, peut-être, de la démocratie israélienne, pour ce qu’est une démocratie dans laquelle un seul côté peut gagner les élections – pourraient être bien plus menacées si elle est identifiée au rejet d’extrême-gauche de la solidarité juive israélienne qu’à la démagogie des députés de droite.

La démocratie israélienne ne peut pas être vue comme acquise. Mais ceux qui voudraient la calomnier comme étant faible et chancelante, ou chercher à la remodeler à leur propre image, lui doivent – et nous doivent – la courtoisie de d’abord la juger selon ses propres termes.

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