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Interview

La Jordanie et son « numéro d’équilibriste » entre sa majorité palestinienne, les États-Unis et Israël

Bloqué entre une population qui soutient le Hamas et des partenariats stratégiques établis avec Washington et Jérusalem, le roi Abdallah tentera de peser lourd dans la balance face à Biden

Le roi de Jordanie Abdallah II, accompagné par le président Joe Biden, arrivent devant les journalistes à la Maison Blanche, à Washington, le 12 février 2024. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)
Le roi de Jordanie Abdallah II, accompagné par le président Joe Biden, arrivent devant les journalistes à la Maison Blanche, à Washington, le 12 février 2024. (Crédit : AP Photo/Andrew Harnik)

Dimanche, l’agence de presse officielle du royaume hachémite, l’agence Al Mamlaka, a diffusé une vidéo filmée depuis l’intérieur d’un avion de l’armée de l’air jordanienne qui a récemment largué du matériel médical depuis le ciel de la bande de Gaza en direction des hôpitaux de campagne installés sur le territoire. À bord de l’avion se trouvait un invité de marque : le roi Abdallah, vêtu de l’uniforme militaire.

Ce largage d’aide humanitaire aux Gazaouis – qui a été incontestablement une opération de relations publiques – a pu servir à améliorer l’image du monarque parmi ses citoyens, indique Aaron Magid, chercheur et spécialiste de la Jordanie. Ancien journaliste basé à Amman, Magid anime aujourd’hui un podcast, « On Jordan », qui traite de l’actualité dans le pays.

« Environ 50 % à 60 % de la population jordanienne est d’origine palestinienne et un grand nombre de Jordaniens ont encore de la famille en Cisjordanie ou à Gaza – la question est donc très sensible pour de nombreux Jordaniens », explique Magid. « Ils regardent en permanence Al-Jazeera ou les autres chaînes de télévision qui évoque le bilan meurtrier élevé à Gaza du côté des civils et c’est quelque chose qui les touche profondément. »

Si la participation du roi à ce raid humanitaire a été un événement largement organisé en direction du public jordanien, elle a aussi souligné l’engagement d’Amman en faveur de l’amélioration de la situation critique qui est celle des civils à Gaza actuellement – tout en préservant, en même temps, les liens diplomatiques avec les États-Unis et l’État juif.

« D’un côté, la Jordanie veut véritablement la fin de la guerre mais de l’autre, elle a conclu un partenariat stratégique avec les États-Unis et elle sait que si elle devait totalement rompre ses relations avec Israël, cela mettrait en péril le milliard et demi de dollars qu’elle touche chaque année de la part du Congrès », dit Magid. « La Jordanie fait en permanence un numéro d’équilibriste. »

Le royaume, qui est une oasis de stabilité dans une région tumultueuse, est un allié déterminant des États-Unis et il utilise ce positionnement à son avantage, dit Magid (le chercheur est le frère du chef du bureau américain du Times of Israel, Jacob Magid).

« Le roi Abdallah sera, cette semaine, le tout premier dirigeant arabe à rencontrer le président Biden à la Maison Blanche depuis le début de la guerre. Le roi utilise ses liens forts avec les États-Unis et avec les responsables des pays d’Europe de l’Ouest pour tenter d’exercer des pressions sur Israël en faveur d’un cessez-le-feu », explique-t-il.

En même temps, la monarchie – tout en affichant sa sympathie à l’égard des Gazaouis – est loin d’être une inconditionnelle du Hamas. Le groupe terroriste islamiste et son organisation-cadre, les Frères musulmans, sont une épine dans le pied du royaume.

Quatre chefs du Hamas ont été expulsés du pays en 1999 et notamment Khaled Mashal, l’un de ses responsables de premier plan. Après avoir survécu, deux ans auparavant, à une tentative d’assassinat du Mossad, il avait été chassé en Syrie.

La décision prise par le roi d’expulser le Hamas de son territoire avait émané en partie d’une demande soumise par les États-Unis, Israël et l’Autorité palestinienne qui craignaient que les activités du groupe terroriste ne mettent en péril les négociations de paix qu’il y avait alors entre l’Autorité palestinienne et l’État juif, des pourparlers qui entraient dans le cadre des accords d’Oslo.

Cette hostilité explique pourquoi la Jordanie n’a pas tenu de rôle de médiateur dans les négociations entre Israël et le Hamas, contrairement à l’Égypte, qui partage une frontière avec Gaza, et contrairement également au Qatar, parrain du groupe terroriste qui accueille ses dirigeants sur son territoire.

L’ex-chef du Hamas, Khaled Mashaal, s’exprime à Doha, le 28 août 2014. (Crédit : AP/Osama Faisal)

La princesse pilote

Dans le contexte de ses initiatives humanitaires, Amman a, jusqu’à présent, procédé à onze largages d’aide à Gaza en direction des hôpitaux de campagne installés et gérés par le royaume hachémite au sein de l’enclave côtière déchirée par la guerre. La seconde fille d’Abdallah, la princesse Salma – pilote de l’armée de l’air jordanienne – a pris part à une opération similaire au mois de décembre.

Le sentiment anti-Israël est fort, dans le royaume, depuis le 7 octobre.

« Il y a eu de larges manifestations contre Israël à Amman, certains manifestants brandissant des pancartes avec la photo [du porte-parole militaire du Hamas] Abu Obeida appelant le Hamas à envoyer des kamikazes à Tel Aviv », explique Magid.

Un sondage qui avait été réalisé par le Centre d’études stratégiques de l’Université de Jordanie, à Amman, avait établi, à la fin du mois de novembre, que les deux-tiers des Jordaniens (66 %) apportaient leur soutien au massacre commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre.

Au mois de janvier, un restaurant situé au sud de la ville de Kerak, à proximité du côté jordanien de la mer Morte, avait changé son nom, prenant celui de « 7 octobre », rendant apparemment hommage à l’assaut meurtrier perpétré par le groupe terroriste. Il avait été placé dans l’obligation de trouver un nouveau nom quelques jours plus tard, suite à des pressions politiques.

Des manifestants près de l’ambassade d’Israël pendant la guerre entre Israël et le groupe terroriste palestinien du Hamas qui contrôle Gaza, à Amman, le 20 octobre 2023. (Crédit : Khalil Mazraawi/AFP)

De plus, l’économie du royaume a été fortement impactée par le conflit en cours. Les attaques lancées en mer Rouge par les rebelles terroristes Houthis, au Yémen, ont pris pour cible le commerce maritime, empêchant de nombreux navires d’accéder au port jordanien d’Aqaba, en mer Rouge.

Mais plus important encore, Amman a enregistré une baisse significative du tourisme – après avoir assisté à un rebond post-COVID très attendu au début de l’année 2023 – en raison de sa proximité avec Israël et ce même si le royaume n’a pas été touché par les combats et qu’il est « totalement sûr », dit Magid.

Aaron Magid, expert de la Jordanie et ancien journaliste à Amman. (2018/Autorisation)

Dans l’arène diplomatique, la Jordanie a fait part à voix forte de son opposition à l’offensive qui a été lancée par Israël à Gaza, rappelant son ambassadeur à Tel Aviv quelques semaines après le début de la guerre. Le chef de la diplomatie jordanienne, Ayman Safadi a estimé que l’opération militaire en cours répondait « à la définition juridique du génocide » et Amman a apporté son soutien à l’Afrique du sud devant la Cour internationale de justice de La Haye, où Pretoria accuse l’État juif de commettre un génocide. Le Premier ministre Bisher Al-Khasawneh a ainsi annoncé que le royaume présenterait des éléments de preuves aux juges chargés du dossier.

La roi Abdallah lui-même a toutefois fait preuve de plus de prudence dans ses déclarations publiques. Contrairement à la majorité des autres monarchies parlementaires, le souverain jordanien n’a pas un rôle qui est exclusivement cérémonial et son influence sur les affaires du pays est importante.

« S’il a appelé de manière répétée à mettre fin à la guerre, le monarque jordanien n’a pas utilisé une rhétorique particulièrement dure – il n’a pas notamment accusé explicitement Israël de se livrer à un génocide à Gaza comme l’ont fait d’autres responsables du gouvernement jordanien de moindre rang », note Magid.

Au niveau pratique, Amman a pris des initiatives fortes pour exprimer sa frustration à l’égard de l’État juif, allant jusqu’à annuler un accord qui devait être ratifié entre les deux pays au mois d’octobre et qui portait sur un échange d’énergie solaire contre de l’eau.

Le roi Abdallah II de Jordanie lors d’une conférence de presse conjointe avec le chancelier allemand Olaf Scholz après une réunion à la Chancellerie à Berlin, le 17 octobre 2023. (Crédit : Tobias Schwarz/AFP)

La Jordanie s’est toutefois abstenue de prendre des mesures plus radicales.

« Elle n’a pas gelé le traité de paix, ce qui est particulièrement notable », explique Magid, faisant référence à l’accord signé avec Israël en 1994 qui avait ouvert la porte à l’établissement de relations diplomatiques entre les deux nations. « Et elle n’a pas annulé le contrat gazier à hauteur de milliards de dollars que la Jordanie verse à Israël. »

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