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La ville ukrainienne qui a inspiré S.Y. Agnon est aujourd’hui plongée dans la guerre

La ville de Buchach a joué un rôle central dans la plupart des œuvres de l’auteur lauréat du prix Nobel, et elle a longtemps honoré l'auteur qui y est né

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Buchach, Ukraine, la ville natale du célèbre auteur S.Y. Agnon, qui a immigré  en Israël avant la Première Guerre mondiale. (Avec l’aimable autorisation : Ukrainian Jewish Encounter)
Buchach, Ukraine, la ville natale du célèbre auteur S.Y. Agnon, qui a immigré en Israël avant la Première Guerre mondiale. (Avec l’aimable autorisation : Ukrainian Jewish Encounter)

Dimanche après-midi, Jeffrey Saks, directeur de recherche à la Maison Agnon de Jérusalem, où l’auteur lauréat du prix Nobel Shmuel Yosef Agnon a vécu et travaillé pendant une grande partie de sa vie, a appris que son homologue au Centre littéraire Agnon à Buchach, en Ukraine, fuyait avec sa famille.

Un entretien à distance sur Zoom avait été planifié pour le soir même, afin de discuter de la manière dont chacun d’eux, Saks, un rabbin du New Jersey et Mariana Maksymiak, une Ukrainienne non juive, en est venu à leur passion commune pour Agnon, un écrivain juif qui a écrit en hébreu.

Mariana Maksymiak, directrice du programme, a appelé Saks pour lui faire savoir qu’elle ne serait pas en mesure de participer, alors qu’elle fuyait Buchach, cherchant un refuge contre l’invasion russe en cours.

Buchach, la ville où Agnon est né et a grandi, est situé à quelque 150 kilomètres de Lviv, dans la partie occidentale de l’Ukraine.

Un buste de l’auteur juif lauréat du prix Nobel Shmuel Yosef Agnon à l’entrée du Centre littéraire Agnon à Buchach, en Ukraine. (Courtoisie : Centre littéraire Agnon)

« Je l’ai rencontrée à Jérusalem et à Buchach », a déclaré Saks, qui était à Buchach pour la dernière fois en 2018 dans le cadre de la relation continue entre les deux centres littéraires. « Elle voulait lancer ce centre à Buchach pour y élever le niveau de culture. »

Agnon lui-même a quitté Buchach, alors considérée comme faisant partie de l’empire austro-hongrois, à l’âge de 20 ans, quand il a émigré en Israël. Il s’est rendu en Allemagne pour ce qui devait être un voyage, mais il est resté douze ans car il s’est trouvé au milieu des bouleversements de la Première Guerre mondiale. Il s’y est marié et a eu deux enfants.

Les Juifs de Buchach ont terriblement souffert sous l’occupation russe pendant la Première Guerre mondiale, et sous l’occupation soviétique de 1939 à 1941. Leur vie communautaire était interdite ou forcée à la clandestinité, selon les documentations historiques. La ville a ensuite été occupée par les nazis et la population juive restante a été assassinée dans une série de massacres de masse.

Si Agnon n’est retourné qu’une seule fois dans sa ville natale pour une visite plus substantielle en 1930, lors d’une tournée en Galicie – ce qui est aujourd’hui l’Ukraine occidentale – il était déjà salué comme un enfant du pays qui était devenu une petite célébrité grâce à ses écrits, dont beaucoup portaient sur la maison de son enfance.

Une stèle écrite en hébreu au cimetière juif de Buchach, dans l’ouest de l’Ukraine (Crédit : Domaine public)

Cette visite de 1930 a inspiré le roman d’Agnon, A Guest for the Night, qui parle d’un personnage qui revient dans sa ville et décrit le malaise de se voir être un invité dans sa propre maison.

« Vous ne pouvez pas retourner chez vous », a dit Saks.

Il n’y avait plus aucun Juif à Buchach quand les habitants ont choisi leur enfant prodige, Agnon, comme figure de proue de leur centre littéraire, a dit Saks.

« Bien sûr, il n’y avait pas non plus de pays qui s’appelait l’Ukraine à l’époque », a-t-il dit. Agnon lui-même n’aurait pas pu écrire une seule phrase en ukrainien.

« C’était un Juif qui écrivait en hébreu à Jérusalem, mais il a mis en lumière la ville de Buchach. »

S.Y. Agnon, the only Israeli author who has ever won the Nobel Prize for Literature, published his first novella a century ago. (photo credit: Courtesy Agnon House/JTA)
S.Y. Agnon, unique israélien a avoir remporté le prix Nobel en littérature.; (Crédit : Agnon House/JTA)

Selon Saks, il y a 23 volumes dans la collection d’écrits hébreux d’Agnon, dont environ 40 % des histoires se déroulent à Buchach et dans l’ancien monde de Galicie, mais la présence de la petite ville d’Europe de l’Est peut être ressentie dans toutes les œuvres d’Agnon.

Le magnum opus d’Agnon Tmol Shilshom (« Hier seulement ») est un roman de 607 pages sur la Seconde Aliyah qui se déroule à Jaffa et à Jérusalem, mais le protagoniste est toujours intimement lié à la ville de Buchach, qu’il a laissé derrière lui, a ajouté Saks.

En l’honneur d’Agnon, le canton de Buchach a aidé à financer les coûts du centre littéraire, plaçant un buste de l’écrivain à l’extérieur, renommant la rue en son nom, et le centre a traduit les écrits d’Agnon en ukrainien.

Une conférence d’écrivains a lieu chaque été, les auteurs ukrainiens sont invités à Buchach pour lire Agnon et réaliser des écrits inspirés par son travail.

Saks n’a pas été en mesure de visiter Buchach depuis le début de la pandémie, car tout a été réalisé via Internet.

Lorsque Maksymiak, collègue de Saks à Buchach, a annulé la conversation du dimanche soir, il a invité Vasyl Makhno et Natalia A. Feduschak, deux auteurs ukrainiens vivant aux États-Unis, à parler de la situation actuelle et de ce que signifie être un Ukrainien en exil.

« C’est un exil auto-imposé, a déclaré M. Saks, mais ils continuent de vivre en utilisant la langue ukrainienne, et en écrivant pour leurs lecteurs en Ukraine. »

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