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« Le Défilé » de Si Lewen, une expo sur les désastres de la guerre au MahJ

L’artiste américain, resté peu connu en Europe, illustre ses souvenirs de la guerre et de la libération du camp de Buchenwald dans sa série "The Parade"

Journaliste

  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
  • « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)
    « The Parade ». (Crédit : Si Lewen / Musée d’art et d’histoire du judaïsme)

Des corps maigres, sombres, en fuite ou paradant les armes à la main : l’œuvre « The Parade » (« Le Défilé ») de l’artiste américain Si Lewen se distingue par sa noirceur et par le message et les souffrances qu’elle transmet.

Restée peu connue en Europe, elle est actuellement exposée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, jusqu’au 8 mai 2022 (10 euros au plein tarif).

L’origine de la série remonte à 1944. Près de 10 ans après être parvenu à fuir l’Europe pour New York face à la montée de l’antisémitisme et du nazisme, Si Lewen retourne sur ses terres natales – il est né dans une famille juive polonaise en 1918 – neuf jours après le D-Day. Enrôlé dans l’armée américaine deux ans plus tôt, le sergent Simon J. Lewen doit ce voyage sur le Vieux Continent à sa mission : convaincre les soldats allemands de capituler, puis les interroger. Soldat des Ritchie Boys, unité spécialisée dans la guerre psychologique, la propagande et le renseignement, il compte parmi ces 10 000 jeunes Allemands, Juifs pour la plupart, qui se sont engagés dans l’armée américaine après avoir fui l’Allemagne nazie.

L’année suivante, participant à la libération du camp de Buchenwald, il espérait obtenir des informations sur le sort de parents et connaissances. Il ne trouvera que dévastation et horreur, et restera profondément marqué par ces visions.

Lewen rentre finalement aux États-Unis en 1946, et reprend ses études d’art. « The Parade », suite saisissante de 63 dessins en noir et blanc qui forme le récit de la montée du nazisme, de la guerre, de la Shoah et de la réconciliation des peuples, est ainsi née en 1950 de ces souvenirs dans une Europe qui a sombré dans l’abîme.

Si Lewen en uniforme, entre 1942 et 1945. (Crédit : Musée d’art et d’histoire du judaïsme)

« Je trouve votre œuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuses par le biais de l’art. Ni les descriptions concrètes ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis », écrit Albert Einstein à Si Lewen en 1951.

Publiée en 1957 sous la forme d’un ouvrage tiré à seulement 1 000 exemplaires, « The Parade » est devenue une œuvre rare. Elle a finalement été republiée en 2007 et Art Spiegelman, auteur de Maus, admirateur des talents graphiques et narratifs de Si Lewen, a édité un ouvrage consacré à l’œuvre en 2016, l’achevant quelques jours avant le décès de Lewen. Cet ouvrage sera publié en français le 1er décembre aux éditions Flammarion dans un format accordéon long de 26 mètres.

« ‘The Parade’ entonne un hymne funèbre déchirant sur les poussées de fièvre guerrière récurrentes de l’humanité. Il est d’une actualité hélas toujours aussi brûlante aujourd’hui », explique Art Spiegelman, voyant les dessins comme toujours aussi actuels qu’au lendemain de la guerre.

« C’est une œuvre fortement politisée, imprégnée d’un sentiment d’urgence. C’est aussi le cas du roman que j’ai illustré récemment [Street Cop, publié avec Robert Coover chez Flammarion], un livre mêlant polar, roman gothique et science-fiction, dans lequel l’avenir vient se fondre dans le présent. Un présent qui est une alternative à la réalité, semblable à la science-fiction… En Amérique, nous sommes à la limite du fascisme. Si le parti de Trump gagne les élections de mi-mandat et celles de 2024, vous me verrez en France beaucoup plus que vous ne le souhaiteriez… Bien que j’aie écrit et dessiné Maus [biographie du père de Spiegelman rescapé polonais de la Shoah] sans vouloir démontrer quoi que ce soit, il me semble que c’est un livre nécessaire pour dénoncer ce qui risque d’arriver », a-t-il expliqué durant une visite guidée de l’exposition du MahJ.

L’artiste Si Lewen. (Crédit : International Institute for Restorative Practices)

L’artiste dit également voir les dessins de Lewen comme un « requiem de free-jazz bouleversant qui dépeint cette maladie chronique de l’humanité qu’est la guerre », et que l’exposition dénonce.

Voyant en lui un artiste complet et accompli, Spiegelman affirme que « Lewen est vraiment un artiste du XXIe siècle, dans le sens où il s’est inspiré de toutes ses influences, de Goya à Picasso en passant par Klee ou Grosz, pour produire des ‘installations’, avant que le terme n’existe en art. Il fusionne des disciplines dites nobles, la peinture ou la gravure, et d’autres ‘vulgaires’, la bande dessinée et le cinéma ».

L’exposition du MahJ rend ainsi hommage autant à l’œuvre qu’au parcours de Si Lewen, décoré de la Légion d’honneur en 2009 pour sa participation à la libération de la France.

Plusieurs rencontres seront organisées dans le cadre de l’exposition : une visite guidée est prévue le 14 décembre à 14h15 ; des ateliers sont programmés les 17, 24 novembre et 8 décembre à 18h15 ; et le documentaire « GI Jews: Jewish Americans in World War II » sera présenté le 8 février à 19h30.

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