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Interview

Le « double portrait » des Goscinny dessiné par Catel

C'est enfin au tour de René Goscinny de se retrouver au centre d'une bande dessinée grâce sa fille et à la talentueuse dessinatrice alsacienne

Illustration du roman des Goscinny, par Catel. (Autorisation)
Illustration du roman des Goscinny, par Catel. (Autorisation)

Figure de proue de la BD française, Catel Muller, dite Catel, est auteure de romans graphiques dans lesquels elle se donne pour mission de mettre à l’honneur des femmes dont le rôle a été occulté par l’Histoire. Alors, qu’on ne s’y trompe pas : si le dernier album de la dessinatrice féministe est, pour la première fois, consacré à un homme – René Goscinny – il comprend une héroïne en la personne d’Anne Goscinny, fille du célébrissime scénariste. Et voilà que prend vie, sous les traits d’un trio inattendu, le foisonnant « roman des Goscinny », dessiné, conçu, écrit par Catel, avec la complicité d’Anne Goscinny et les mots de René Goscinny. La dessinatrice raconte également comment ce travail lui a fait prendre conscience de ses origines juives.

Times of Israël : Catel signifie Catherine en Alsace, d’où vous êtes originaire, et plus exactement d’une ville qu’il serait imprudent de nommer, car il paraît que rien n’agace plus un Alsacien qu’une prononciation malmenée…

Catel : Je viens du même endroit que le dessinateur Blutch qui lui aussi aime bien qu’on prononce correctement son nom ! J’ai vécu à Illkirch-Graffenstaden mais je suis née à Strasbourg.

Diplômée des Arts décoratifs de Strasbourg, vous êtes montée à Paris à la fin des années 1980, cartons à dessins sous le bras. Etait-il important pour vous de vivre votre passion, plutôt que de suivre le tropisme scientifique à l’œuvre dans votre famille ? On pense au titre édifiant du roman de David Zaoui « Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris » (J.C. Lattès, 2019) qui exhorte à réaliser ses rêves, au mépris des obstacles…

Le roman de David Zaoui Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris (J.C. Lattès, 2019).

Oui, bien sûr mais je signale que mon grand-père paternel, Edmond Muller, est le fondateur de la librairie Gutenberg à Strasbourg. Très jeune, j’ai côtoyé les livres. Cet environnement a sans doute laissé des traces…

Kiki de Montparnasse, Benoîte Groult, Olympe de Gouges, Joséphine Baker… : pourquoi avez-vous décidé de consacrer à ces femmes ce que vous désignez par le joli mot-valise de
« biographiques » ?

J’ai nommé biographiques ces biographies dessinées, à l’instar des biopics réalisés pour le cinéma.

Pour Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges et Joséphine Baker, j’ai travaillé avec José-Louis Bocquet qui en est le scénariste. Notre idée était de parler de femmes qui ont marqué l’Histoire mais que l’Histoire n’a pas retenues…

Tout de même, ces trois femmes sont plutôt célèbres et leur nom nous est familier !

Personne ne connaissait Kiki quand nous avons entamé notre travail sur sa vie. Olympe de Gouges commence à être présente dans les livres d’histoire mais c’est récent. Quant à Joséphine Baker, on la connaît pour de mauvaises raisons. Son évocation suscite spontanément l’image assez rétrograde de la meneuse de revue noire dansant avec une ceinture de bananes, alors qu’elle a été résistante aux côtés du Général de Gaulle et qu’elle s’est battue pour les droits civiques des Noirs aux Etats-Unis. C’est surtout la femme très engagée que nous avons voulu mettre en lumière. Pour Benoîte Groult, c’est encore autre chose : il s’agit de ma première héroïne vivante. Je l’ai rencontrée quand elle avait quatre-vingt-huit ans. Elle a marqué mon enfance. À quinze ans, la lecture de son livre « Ainsi soit-elle » m’avait fortement impressionnée.

Alice Guy est-elle, comme on a pu le lire, votre prochaine héroïne ?

C’est sur sa vie que je travaille actuellement avec José-Louis Bocquet. Voilà une autre clandestine de l’histoire.

Je pense qu’elle va vite sortir de l’ombre : elle a quand même fait plus de 500 films à l’époque du cinéma muet et a fondé Gaumont avec Léon Gaumont ! L’histoire n’a retenu que ce dernier…

La dessinatrice Catel montre l’un de ses carnets de croquis, compagnons fidèles des repérages qu’elle fait pour s’imprégner de l’univers de tous ses personnages. (Crédit : Ghis Korman)

Vous avez également consacré un album à Rose Valland. Comment oublier le rôle de son incroyable travail qui renseigne encore les commissions de restitution et d’indemnisation des victimes de spoliations de la Seconde Guerre mondiale…

C’est un album que j’ai fait avec la dessinatrice Claire Bouillhac et l’historienne Emmanuelle Polack. Rose Valland s’est mise en danger pour recenser et sauver les œuvres spoliées. Cette histoire est incontournable.

Est-ce, pour reprendre vos mots, parce que « c’est la seule chose qu’une femme garde, contrairement à son nom » que vous avez toujours signé vos œuvres de votre seul prénom ?

Absolument ! Mais il y a une autre raison. J’ai appris, dans mon enfance, que le nom de Muller n’est pas celui que j’aurais dû porter. Mon grand-père libraire était l’enfant illégitime d’un homme qui s’appelait Aron et qui était d’origine juive.

Pendant la guerre, nombre de familles Aron ont changé leur nom en Nora. L’enfant, quant à lui, a été placé en nourrice et a pris par la suite le nom de sa mère, Muller. Je suis d’une lignée à moitié juive et j’aurais dû m’appeler Catel Aron. Le nom de Muller n’est donc pas complètement le mien. Et puis, je me suis mariée, j’ai divorcé, je me suis remariée. J’ai donc souvent changé de nom…

Vous avez déclaré avoir reçu, au début de votre carrière, des mails insultants. Quelles en étaient les raisons ?

Fin des années 1990, début des années 2000, il n’y avait que très peu de femmes dans le milieu de la BD et si l’une d’entre elles parvenait à se faire connaître, c’est qu’elle prenait la place d’un homme. Les réactions ont été très violentes quand j’ai commencé à avoir des prix et à acquérir une certaine notoriété. Je n’étais pas une virtuose du dessin, mais j’avais des choses à dire !

« Le roman des Goscinny » introduit un intrus dans ce glorieux générique. Est-ce pour ne pas être infidèle à votre casting exclusivement féminin que vous avez conçu cet ouvrage à travers le portrait d’une femme : la fille de René, Anne Goscinny ?

Anne Goscinny, à Paris le 26 mars 2018. (Crédit : JOEL SAGET / AFP)

René Goscinny était tout en haut de mon panthéon des grands artistes. Néanmoins, c’est un homme ! Je travaille plutôt sur les femmes auxquelles il m’est plus facile de m’identifier.

Je mène un travail historique, voire politique, qui se consacre à des femmes inconnues ou mal connues. Dans un premier temps, j’avais repoussé la demande d’Anne dont j’avais lu tous les romans et que je considère comme une très grande écrivaine. Quand nous nous sommes revues, nous avons eu un coup de foudre amical. C’est là que j’ai compris que mon héroïne, c’était elle !

Comment porter cette mémoire, comment devenir Anne quand on s’appelle Goscinny ? Il y avait un double portrait à faire : celui du père à travers les yeux de la fille.

Ce coup de foudre amical est également professionnel puisque vous avez ensemble créé « Le monde de Lucrèce » : trois tomes en un an et un grand succès !

A force de travailler, nous sommes devenues très proches et très complices. Est arrivé le moment où, comme Goscinny l’avait dit à Uderzo : « Tu dessines, j’écris. Pourquoi ne le ferions-nous pas ensemble ? », j’ai dit à Anne : « Tu écris et je dessine… ». Le duo est né, ainsi que notre petite Lucrèce, perçue par la presse comme la grande sœur du Petit Nicolas. Le quatrième volume va bientôt paraître.

Pourquoi avoir titré « Le roman des Goscinny » ? Est-ce pour vous autoriser la liberté du romancier et laisser une part d’imagination s’infiltrer dans la biographie ? Est-ce parce que la vie de René Goscinny a été si dense, si intense, si bousculée par les évènements du siècle qu’elle s’apparente à un roman ?

Il y a de tout cela. Raconter la vie d’une personnalité, quelle qu’elle soit, nécessite une part de romanesque. Goscinny a eu une vie trépidante. J’ai eu la chance de disposer des propos qu’il a tenus, ce qui m’a permis de le faire vivre de lui-même. Restait à le mettre en scène, à établir les liens et à reconstituer tous ses univers. Il y a évidemment une part de subjectivité, quand bien même tout est vrai. Le plus important d’ailleurs, n’est pas tant la véracité que la justesse du propos et de l’ambiance.

Le livre se présente en diptyque. Quand c’est Anne qui raconte, les planches sont en noir et ocre. Est-ce pour faire écho à la façon dont vous qualifiez ses romans : « Tes récits sont noirs mais étrangement lumineux » ?

Pour moi, Anne est solaire. Nous avons passé plusieurs étés dans sa maison du Sud de la France qui devient, chaque été, une sorte de phalanstère d’artistes. J’ai pris beaucoup de notes. Elle me racontait, dans cette atmosphère de chaleur, sa vie et celle de son père.

Quand René se raconte, les planches sont en bleu et blanc, couleur Obelix. Est-ce ce qui explique le sous-titre : Naissance d’un gaulois ?

Le roman des Goscinny, par Catel. (Autorisation)

Le bleu fait surtout référence aux documents en noir et blanc dont je disposais pour traiter la vie de Goscinny, depuis le grand-père rabbin et l’exil des familles Goscinny et Beresniak, en proie à l’antisémitisme qui sévissait en Pologne et en Russie. Jusqu’en 1959, année où Goscinny a créé Astérix, les documents et les photos sont en noir et blanc, et le bleu est la couleur froide qui retrace le mieux le passé.

Quant au sous-titre, « Naissance d’un Gaulois », il est une façon de marquer la naissance d’Astérix, personnage qui donne son nom à la BD.

Malheureusement, je n’avais ni le droit d’utiliser le nom Astérix, propriété d’Hachette, ni de le représenter. Mon astuce a été d’évoquer un Gaulois dans le titre et d’ajouter en dessous le casque dont tout le monde comprend immédiatement que c’est celui d’Astérix.

Par ailleurs, j’aime ce titre qui représente la genèse de l’identité française de Goscinny, créateur né en France, d’origine juive polonaise qui se retrouve à vivre en Argentine, à New York et en Belgique, avant de revenir tardivement en France dont il invente l’emblème national ! On a même reproché à Goscinny d’avoir fait d’Astérix un produit chauvin. Ça l’a vraiment mis en colère. C’est d’ailleurs la seule fois où il a parlé des camps.

Pour en revenir au casque, il a donné lieu à une anecdote amusante. Quand j’ai commencé à le dessiner, la présence des ailes m’a semblé bizarre et plutôt gênante, surtout en cas de combat. Mes recherches m’ont alors menée à Jacno, le dessinateur du paquet de Gauloises. C’est là qu’Uderzo avait dû puiser l’inspiration. Restait à trouver sur quelle documentation Jacno s’était appuyé pour décréter qu’il s’agissait du casque gaulois. Eh bien, il s’était inspiré de Bartholdi, le sculpteur alsacien qui, après avoir fait la Statue de la Liberté, s’était vu commander par la ville de Clermont-Ferrand, une grande sculpture de Vercingétorix vainqueur.

On était en 1903 et Bartholdi ne savait pas du tout à quoi pouvait ressembler un casque gaulois. Des archéologues lui ont alors fourni un croquis à partir duquel il a façonné le fameux casque surmonté d’ailettes. Sauf qu’il avait mal interprété le sens du croquis et qu’il avait pris pour des ailes ce qui était en fait des protège-joues. Et le malentendu s’est prolongé jusqu’au casque d’Astérix !

Raconter René Goscinny en se servant de l’art auquel il a consacré sa vie : dans la préface, Anne souligne l’évidence du projet. Ne fallait-il tout de même pas une belle dose de houtspa [culot] pour accepter ce défi, par ailleurs magnifiquement relevé ?

René Goscinny à sa table de dessin. (Crédit :Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny , via le Musée d’art et d’histoire du judaïsme)

J’ai tremblé quand j’ai accepté ! Comment le représenter et surtout, comment écrire sur un scénariste de génie ? J’ai très vite vu mes limites. J’ai demandé à Anne si elle pouvait me fournir des interviews de son père afin de les intégrer dans des bulles.

Grâce à l’Institut Goscinny dont s’occupe Aymar du Chatenet, le mari d’Anne, j’ai eu accès à plus de mille pages d’interviews dont j’ai dû mettre des extraits bout à bout de manière, telle une couturière, à les relier par un fil permettant à René Goscinny de se raconter lui-même, chronologiquement, avec ses propres mots ! J’ai pu ainsi me mettre en retrait, afin que le dessin soit exclusivement au service de ses textes.

Goscinny a complètement occulté certains sujets, sans doute parce qu’ils étaient trop douloureux. La Shoah en fait partie. Quand le sujet est abordé, c’est Anne qui raconte ce qu’elle sait, grâce aux récits que lui en faisait sa grand-mère, aux souvenirs de son cousin Ariel et aux documents qu’elle a retrouvés. Elle m’a fourni toute cette matière. Dans les chapitres dans lesquels elle apparaît, je me mets en scène avec elle et je raconte nos entretiens. Le tome 2 est prévu. Anne en sera l’héroïne, car elle va naître.

Comment qualifier le style Catel ? Entre la ligne claire de l’école belge et le trait plus délié du roman graphique ?

Plus que du roman graphique, je parlerais de l’Ecole de Paris : c’est le style de la plume des années 1920 qui correspond à une écriture libre, ouverte, enlevée et déliée.

Vous releviez, en début d’entretien, l’influence de votre grand-père libraire et de votre enfance passée au milieu des livres. Est-ce cela qui vous fait déclarer : « Pour moi, la BD doit raconter quelque
chose » ? N’est-ce pas là un autre point qui vous rapproche de René Goscinny qui était avant tout un homme de lettres, familier des grands classiques de la littérature française ?

Oui, très jeune, j’ai été fascinée par le dessin et le graphisme mais aussi par les livres et l’écriture. Comme Goscinny, je dessinais dans les marges de mes cahiers scolaires. Il faisait le guignol en classe et moi, je me suis fait pincer par mon prof de maths que j’avais dessiné en cochon. Cet enseignant a changé ma vie car il a dit à mes parents, venus se confondre en excuses : « C’est très ressemblant ! Elle est très douée. C’est ce qu’elle doit faire ! ». Vous évoquez l’influence de mon grand-père paternel libraire mais du côté maternel, j’avais un grand-père résistant qui a été décoré de la légion d’honneur. La guerre, les origines et ces deux modèles de grands-parents m’ont donc fondée, sans que j’en aie conscience.

En travaillant sur Goscinny, j’ai aussi repensé à cette femme qui, dans ma famille, a été faite Juste, pour avoir sauvé des Juifs pendant la guerre. Subitement, beaucoup d’éléments de ma propre histoire sont remontés. Je ne m’étais jamais penchée sur mes origines. Qui plus est, ma fille, étudiante à Sciences Po, a dû faire à cette époque un arbre généalogique de la famille. Et l’on s’est rendu compte que nous avions des branches juives de tous les côtés ! J’en suis progressivement venue à penser que ce travail n’était sans doute pas le fruit du hasard.

Anne semblait l’avoir compris depuis le départ.

Vous a-t-elle guidée dans le portrait de son père ?

Elle m’a laissé travailler très librement, sans me donner aucune consigne. Au départ, une telle liberté m’a un peu déstabilisée. J’avais peur qu’elle ne reconnaisse pas vraiment son père ou qu’elle se sente blessée par un trait. Chaque fois que je lui montrais mes dessins, elle disait : « J’adore, c’est super ! ».

Reste que René Goscinny est un personnage reconnaissable et relativement facile à dessiner, avec ses deux petites fossettes, son sourire et son nez pointu. Et puis, je l’ai fait avec tout mon cœur.

Le bruit des clés (Nil, 2012), par Anne Goscinny.

Le dessin du prologue représente le vélo du cardiologue qui, pendant un funeste test d’effort, a causé la mort de René Goscinny. Dans Le bruit des clés (Nil, 2012), Anne raconte la scène que vous reprenez en clôture du livre…

Il s’agit en quelque sorte de l’adaptation de son livre. Ce passage raconte comment, le jour de ses 18 ans, Anne a terrorisé le cardiologue en lui faisant croire qu’elle avait une arme. Cet épisode introduit un autre niveau de lecture et évoque un moment déterminant de sa vie.

Stanislas (Simkha), le père de René, s’était établi à Buenos Aires où il travaillait en tant qu’ingénieur chimiste et où son épouse l’a rejoint en 1928, avec René et son frère Paul. Il était également très actif au sein de la Jewish Colonization Association, fondée en 1891 par le baron de Hirsch pour aider les Juifs à s’établir en Argentine. Les planches de cette période montrent des visages très souriants…

Je crois que c’est l’une des plus belles époques de sa vie. René grandit dans le bonheur. Il monte à cheval dans la pampa et lit des BD telle que Patoruzu.

Je l’évoque très brièvement mais c’est important : Patoruzu est un indien malin qui mange une soupe magique pour être très fort. Et il a un frère qui est très gros et très fort naturellement ! Goscinny soulignait souvent la dimension formatrice de cette époque. C’est aussi à ce moment qu’en revenant régulièrement en France pour rendre visite à sa famille, il a découvert le cinéma. Tout son univers s’est construit dans l’insouciance de cette période, avant qu’elle ne soit obscurcie par la guerre et les rafles. Ils étaient au courant de ce qui se passait à des milliers de kilomètres de chez eux grâce aux lettres de leurs cousins qui les informaient de la situation qui dégénérait, comme l’étoile jaune qu’ils avaient dû coudre sur leurs vêtements. Le père de René est mort d’une hémorragie cérébrale qui, à mon avis, n’est pas étrangère aux nouvelles qui lui parvenaient d’Europe. Pour René, qui avait dix-sept ans, cette période a été une véritable descente aux enfers.

Une planche reproduit un dessin daté de 1943 et représente Churchill. On peut y lire « Quand vous avez des coups durs dans l’existence, ce qui vous sauve, c’est le rire ». Les caricatures qu’il a réalisées à cette époque ont-elles été pour le jeune René un moyen de résister ?

Il a souvent déclaré que pour lui, l’humour était une défense. C’est un peu la politesse du désespoir. Ses carnets de caricatures ont été un exutoire. Il caricaturait Staline, Hitler ou encore la famille Müller dont je précise que le nom s’écrit avec des trémas, contrairement au mien ! Cela m’a bien fait rigoler quand j’ai découvert ces dessins. Anne se demandait si j’allais oser les intégrer au livre !

Votre dessin évoquant les pogroms ressemble à un tableau : on y voit une cohorte de Juifs fuyant avec leurs maigres biens, poursuivis par les cavaliers du Tsar, sabre au clair, tandis que des flammes s’échappent des façades…

Dans ce passage, c’est Anne qui parle : sa grand-mère lui racontait, avec un fort accent yiddish, comment les soldats envoyés par le Tsar brûlaient tout sur leur passage, en commençant par la maison du rabbin. Anne me disait combien elle avait du mal, à cette époque où elle était elle-même une enfant, à imaginer sa grand-mère petite fille en train de fuir les maisons en feu. Sa grand-mère est morte quand Anne était encore très jeune mais ses récits l’ont énormément marquée. J’ai essayé de mettre en image ce qu’elle me décrivait…

L’exposition « René Goscinny. Au-delà du rire » que le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme avait présentée à l’occasion des quarante ans de sa disparition, soulignait que Goscinny avait perpétué un art du zester, mot yiddish signifiant composer les pages entre formes verbales et visuelles. Est-ce la raison pour laquelle vous accordez une grande importance à l’imprimerie que l’arrière-grand père maternel avait fondée en 1912 à Paris ?

Avant-guerre, c’est l’imprimerie Bernesniak qui éditait et imprimait les principaux journaux en yiddish et en russe à Paris. L’arrière-grand-père d’Anne, Abraham Beresniak, travaillait depuis longtemps sur un projet de dictionnaire étymologique yiddish/hébreu, devenu par la suite une référence.

Ce qui est incroyable, c’est qu’il l’a fait paraître le 30 octobre 1941, en pleine occupation nazie. Il fallait oser… Il avait beaucoup d’enfants et certains ont été déportés. Il est mort de tristesse. L’imprimerie a été aryanisée. L’un de ses fils, qui était parvenu à s’enfuir en zone libre, a pu la récupérer après-guerre. L’histoire de cette imprimerie est très importante dans la vie de René Goscinny.

Dans le chapitre consacré à la guerre, Anne déclare : « Mon père était viscéralement juif ». Comment traduire ce sentiment, alors que vous nous disiez un peu plus tôt que Goscinny ne s’exprimait pas sur ce qui était trop douloureux ou relevait de l’intime ?

Goscinny ne parlait jamais de sa judéité. Cela le dérangeait beaucoup qu’on vienne l’interroger à ce propos. Pour autant, ça transpire. Quand j’ai proposé le projet à mes éditeurs chez Grasset, ils m’ont d’emblée demandé si j’allais parler de la dimension juive, comme si ce n’était pas vraiment le sujet puisque Goscinny lui-même n’en parlait pas.

Pour ma part, j’ai eu l’intuition, dès le début, qu’il était au contraire évident et incontournable d’en parler et je leur ai dit : « S’il n’y a pas cela, il n’y a pas de livre ! ». J’ai vite compris que je n’allais pas raconter Goscinny à partir de sa naissance en 1926 mais que j’allais remonter à ses racines. Et quand on voit Anne aujourd’hui, on comprend à quel point elle est le produit de ces racines-là. Il s’est avéré qu’après, j’ai dû aussi mettre tout cela en lien avec les miennes…

Aux Etats-Unis, Goscinny s’est lié d’amitié avec Charles Stern, Willie Elder et Harvey Kurtzman, futurs créateurs du magazine MAD dont il a beaucoup appris. Difficile de ne pas relever la prégnance, à cette époque, de nombreux auteurs et dessinateurs juifs dans le milieu des comics et de la culture américaine de la BD. Comment l’expliquer ?

Sans doute est-ce, là encore, lié à la culture de l’humour dans le désespoir. C’est une part de l’histoire qui s’exprime. Les psychanalystes vous le diront mieux que moi. Je ressens quelque chose d’identique. C’est d’ailleurs ce qui me touche, moi aussi, certainement…

Catel, Le roman des Goscinny , Naissance d’un gaulois, Grasset, 344 p, 24 €

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