Le militant britannique passé de l’islam radical à la défense fervente d’Israël
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Interview

Le militant britannique passé de l’islam radical à la défense fervente d’Israël

Maajid Nawaz a passé 5 ans dans une prison égyptienne pour extrémisme. A Londres, il éduque aujourd'hui aux dangers de la radicalisation dans le monde occidental

Maajid Nawaz lors d'un événement de campagne du parti des démocrates-libéraux à West Hampstead, à Londres, en 2015 (Crédit : Wikimedia commons/flickr/eregis)
Maajid Nawaz lors d'un événement de campagne du parti des démocrates-libéraux à West Hampstead, à Londres, en 2015 (Crédit : Wikimedia commons/flickr/eregis)

LONDRES — A l’été 2001, Maajid Nawaz s’est rendu pour la première fois à Jérusalem pour visiter la mosquée Al Aqsa. Il avait fait le voyage via la Jordanie, très soucieux de ne pas poser directement le pied dans ce qu’il considère dorénavant comme « le vrai Israël ».

« Je pourrais vraiment qualifier mes points de vue de l’époque en disant qu’ils étaient typiquement antisémites et absolument anti-israéliens », se souvient-il. « Je niais la légitimité de l’Etat d’Israël, je pensais qu’il n’avait pas le droit d’exister et que le califat viendrait un jour… Qu’il fallait libérer cette terre et la rendre à la domination des musulmans ».

Alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années, Nawaz, né dans un foyer britannique de la classe moyenne, était étudiant à l’université, il était également un militant qui commençait à se faire un nom au sein de Hizb ut-Tahrir, une organisation islamiste révolutionnaire fondée en 1953 à Jérusalem.

Mais peu de temps après être arrivé à Alexandrie pour y continuer ses études, ses activités au service du groupe – dont l’objectif est de redonner vie, de recréer le califat dans les pays à majorité musulmane et d’imposer son interprétation stricte de la charia – l’ont mené derrière les barreaux d’une prison égyptienne. Nawaz y a passé cinq ans comme prisonnier politique avant d’être libéré et de retourner au Royaume-Uni en 2006.

Dans les prisons sombres du président égyptien Hosni Mubarak – célèbres pour les actes de torture qui y étaient pratiqués et les mauvais traitements des détenus – Nawaz a commencé un cheminement qui allait radicalement changer ses pensées les plus intimes et sa vie.

Surnommé dorénavant « le tsar officieux de l’anti-extrémisme au Royaume-Uni », Nawaz est devenu le critique de plus haut niveau de l’islamisme dans le pays, et un avocat acharné des valeurs démocratiques et libérales.

Son opposition affirmée à l’antisémitisme et ses critiques virulentes contre ceux qui, de son point de vue, ont transformé l’opposition à Israël en « mère de toutes les vertus » lui permettent aujourd’hui de figurer parmi les nominés du mois du prix de Jewish News.

Nawaz est l’un des 10 candidats sélectionnés dans la catégorie de « l’allié communautaire de l’année », une catégorie créée pour récompenser « un héros non-juif qui a utilisé sa voix pour combattre l’antisémitisme ou la délégitimation d’Israël ou qui a simplement soutenu la communauté dans les médias, dans la politique ou ailleurs au cours des deux dernières années ».

Le cheminement de Nawaz dans le monde obscur de l’extrémisme islamiste est, en apparence, surprenant. Ses parents étaient agnostiques et leurs deux fils étaient des élèves brillants. Maajid, adolescent, adorait le hip-hop et avait même l’opportunité occasionnelle de rapper.

Toutefois, la combinaison du racisme – comme il le raconte dans son livre Radical écrit en 2012, Nawaz et son frère avaient été poursuivis par des skinheads armés de battes de base-ball – et du trouble croissant face au génocide qui était en train d’être commis contre les musulmans en Bosnie, l’ont alors projeté dans les bras accueillants d’un recruteur de Hizb ut-Tahrir.

Il s’est inscrit dans le groupe à l’âge de 16 ans et plus tard, alors qu’il faisait ses études à l’école d’études orientales et africaines à l’université de Londres, Nawaz a assisté au meurtre par ses camarades extrémistes d’un étudiant africain.

Maajid Nawaz, à gauche, avec d’autres candidats lors d’un événement de campagne à West Hampstead, à Londres, en 2015 (Crédit : Wikimedia commons/flickr/eregis)

La période de détention de Nawaz lui a donné le temps de réfléchir. « J’ai fait beaucoup d’études, j’ai beaucoup débattu avec les autres prisonniers politiques et j’ai également beaucoup lu », explique-t-il.

Il a également été touché par la campagne lancée en son nom par Amnesty International, qui l’avait adopté comme prisonnier de conscience. « Mes points de vue ont commencé à changer au moment où j’ai quitté la prison », ajoute Nawaz.

De retour au Royaume-Uni, Nawaz a pris la décision de quitter Hizb ut-Tahrir et de rompre avec l’islamisme.

Rejoint par Ed Husain, qui a lui aussi renoncé à l’extrémisme, il a fondé en 2008 la Quilliam Foundation, qui porte le nom de William Quilliam, un Britannique converti à l’islam qui ouvrit l’une des toutes premières mosquées du pays à la fin du 19e siècle.

Nawaz est conscient du fait que, lorsqu’il avait 16 ans, « il n’y avait pas de voix alternative à l’islamisme ». L’objectif poursuivi par Quilliam, qui a ouvert l’année dernière une branche aux Etats-Unis, était donc, selon Nawaz, « de venir défier les affirmations idéologiques qui sous-tendent l’islamisme et de relever ces défis de l’intérieur, à la fois pour éduquer la société au sens large sur l’idéologie islamiste mais également pour mettre en garde les jeunes musulmans qui seraient tentés de suivre cette voie ».

Au cours de la dernière décennie, Quilliam a aidé à former les politiques du gouvernement britannique dans la lutte contre l’extrémisme. Nawaz a été chargé d’aider l’ancien Premier ministre David Cameron lors de l’écriture d’un discours majeur sur le sujet, prononcé peu de temps après sa réélection en 2015. Le prédécesseur de Cameron, Gordon Brown, a également écouté les opinions de Nawaz.

Nawaz pense néanmoins que le combat contre l’extrémisme – qu’il qualifie de « combat idéologique » – doit se mesurer sur le long terme.

« Nous devons reconnaître que c’est un combat générationnel autour des idées et nous devons défier ces idées », suggère-t-il, « mais cela exige du gouvernement et de la société civile qu’ils repoussent l’extrémisme islamiste comme ils l’ont fait dans le passé avec l’homophobie et l’antisémitisme ».

Nawaz souligne que la majorité des musulmans ne sont pas des extrémistes islamistes : « Manifestement, je fais partie de ces musulmans qui ne sont pas des extrémistes islamistes », mais il met néanmoins en garde contre le « déni ».

« L’extrémisme islamiste représente une proportion supérieure à ce qui est raisonnable au sein des communautés musulmanes », dit-il.

« C’est un problème énorme et je dis énorme parce que souvent, les gens oublient ce que nous venons de traverser. Et en fin de compte, si 2 000 personnes au Royaume-Uni, nées et élevées musulmanes… ont quitté le confort de leurs foyers dans le monde développé et se sont précipitées dans une zone de guerre pour rejoindre [l’Etat islamique], le pire groupe terroriste que nous ayons connu à notre époque, cela veut quand même dire qu’il y a un grave problème », explique-t-il.

« Il ne faut pas oublier non plus », continue-t-il, « que l’EI n’est pas le seul groupe extrémiste islamiste, et que le fait de ne pas lui amener un soutien n’est pas nécessairement l’indication d’une opposition au djihadisme. Al-Qaida aussi condamnait l’EI. Condamner l’EI ne fait pas de vous un modéré de quelque façon que ce soit », conclut-il.

Nawaz s’inquiète aussi des sondages qui indiquent que des minorités significatives de musulmans britanniques ont de la sympathie pour les attentats terroristes.

« De nombreuses études ont permis d’obtenir des résultats inquiétants », dit-il, citant des enquêtes qui indiquaient que 50 % des musulmans britanniques voulaient que l’homosexualité soit déclarée comme illégale.

« Il ne s’agit pas d’interdire le mariage gay », explique Nawaz, qui a publiquement approuvé la législation sur l’égalité dans le mariage. « Ils parlaient de criminaliser le fait d’être homosexuel. Et bien sûr, nous savons bien, dans les interprétations fondamentalistes de la charia [loi religieuse islamique], quelle est la sanction pour la pénalisation de l’homosexualité ».

L’un des obstacles majeurs qui empêche de s’attaquer au problème, selon Nawaz, ce sont les attitudes de ce qu’il qualifie de « gauche régressive » – « ceux qui adoptent une approche culturelle relativiste lorsqu’on en vient à des pratiques de régression émergeant des communautés minoritaires en Occident » – qui ont tenté de clore tout débat autour du sujet.

Nawaz trouve de telles attitudes hypocrites, profondément offensantes et dangereuses. Le système de deux poids, deux mesures lui reste en travers de la gorge. La gauche régressive condamnera à bon escient le racisme et l’extrême-droite au sein de la communauté blanche, dit-il, mais elle reste silencieuse lorsqu’entre en compte l’autoritarisme qui émerge des communautés minoritaires.

Son évaluation est tranchante. « Croire que les apostats, les homosexuels et les autres formes de ‘déviances’ à l’intérieur des communautés musulmanes méritent la mort et oeuvrer à créer un État qui met en place la condamnation à mort des homosexuels, des apostats et de ceux considérés comme déviants est pire que de simplement nourrir un préjugé envers des gens d’une autre couleur que la vôtre ».

De tels positionnements sont la preuve d’un « fanatisme au niveau d’attente bien faible ».

« Ces gens pensent que les communautés minoritaires ne sont pas capables d’être libérales », dit Nawaz. « C’est une forme colonialiste de racisme, véritablement, au nom de l’anti-racisme ».

L’échec devant l’extrémisme islamiste a, selon lui, grandement contribué à l’ascension de l’extrême-droite en Europe, la relation entre les deux étant « symbiotique ».

« Notre malaise à reconnaître le fanatisme émanant de communautés minoritaires par crainte d’aider le narratif d’extrême-droite a, de manière ironique, contribué à l’ascension de l’extrême-droite. Il a contribué à alimenter très précisément ce que nous craignions et ce pourquoi nous gardions le silence », explique Nawaz.

Pour Nawaz, il est clair que l’Europe est confrontée à une « triple menace » – de l’extrême-gauche, de l’extrême-droite et de l’extrémisme islamiste – et que les principales victimes en ont été les juifs du continent. « La seule chose sur laquelle tous s’accordent », note-t-il, « c’est la haine anti-juive ».

« La seule chose sur laquelle tous s’accordent. C’est la haine anti-juive »

Nawaz, qui s’est présenté au Parlement en tant que candidat de la formation démocrate-libérale centriste lors des élections législatives en 2015, n’est pas surpris par la recrudescence de l’antisémitisme à la gauche de l’échiquier politique.

« Quand vous commencez à défendre les islamistes au sein des communautés musulmanes alors, par définition, vous allez commencer à diaboliser ceux qu’ils diabolisent », explique-t-il.

Il est également « consterné » par l’ascension de Jeremy Corbyn, le leader du parti de l’opposition du Labour. « Je pense que Corbyn incarne très bien cette attitude de la gauche régressive », commente Nawaz.

Nawaz a été écouté par les gouvernements issus du Labour et du parti conservateur – Cameron l’aurait ainsi qualifié, à moitié sur le ton de la plaisanterie dans la mesure où le parti avait été son partenaire de coalition pendant cinq ans, comme le « meilleur démocrate libéral que je n’ai jamais rencontré » – mais il pense qu’une administration dirigée par Corbyn l’éviterait.

David Cameron, Premier ministre sortant du Royaume-Uni au 10 Downing Street, le 24 juin 2016. (Crédit : AFP/Ben Stansall)

« Leurs antécédents démontrent qu’ils s’embarqueraient dans une tentative de purge intellectuelle de voix comme la mienne parce qu’ils se sont engagés et s’engagent encore auprès des islamistes et que les islamistes me considéreraient comme une menace existentielle pour leurs idées », dit-il.

Nawaz n’est toutefois aucunement découragé. Il estime que le travail livré par Quilliam peut aider à combattre l’antisémitisme au Royaume-Uni.

« En défiant l’extrémisme islamiste, nous sommes simultanément – et c’est vraiment inséparable, l’antisémitisme et l’islamisme – en train de défier l’antisémitisme », explique-t-il.

En affrontant, en débattant de l’islamisme et en tournant ce dernier en dérision, il espère que « nous pourrons faire battre en retraite cet antisémitisme immonde qui est en train de se développer et le réduire à ce qu’il était avant l’apparition de l’islamisme et l’ascension de l’extrémisme d’extrême-droite dans toute l’Europe ».

La rupture de Nawaz avec l’extrémisme islamiste lui a permis de réfléchir à son attitude envers Israël. Il est d’abord retourné dans le pays avec une délégation parlementaire dirigée par le mouvement des Amis d’Israël au sein des démocrates-libéraux, puis il y est retourné depuis à un certain nombre d’occasions.

« Cette combinaison d’un esprit ouvert et de la tentative, en fait, d’appréhender les deux côtés du débat a changé mon point de vue sur l’Etat d’Israël », dit-il.

En 2012, il a rencontré Arnold Roth, dont la fille de 15 ans, Malki, avait été tuée dans un attentat suicide à la pizzeria de Sbarro à Jérusalem, en août 2001. Cette rencontre a été importante pour Nawaz.

Tandis que Hizb ut-Tahrir n’approuvait pas le terrorisme, se souvient-il, « condamner les actes terroristes n’était pas notre fort ». Les attentats suicides commis en Israël étaient considérés de manière générale comme légitimes.

Scène d’un attentat suicide palestinien contre la pizzeria Sbarro de Jérusalem, qui a fait 15 morts, le 9 août 2001. (Crédit : Courtney Kealy/Getty Images/JTA)

« Rencontrer des survivants d’actes terroristes a véritablement permis de rendre ces victimes humaines à mes yeux, m’a obligé à me confronter au fait que rester dans l’équivoque – ce qui est probablement le meilleur mot pour qualifier le positionnement adopté par Hizb ut-Tahrir – ne suffit pas, et que c’est un impératif en termes de droits de l’homme de condamner le terrorisme partout où il est commis, y compris en Israël », note-t-il.

Nawaz est allé toutefois bien au-delà de la simple condamnation des attentats terroristes en Israël.

Il utilise sa chronique régulière dans Jewish News et son émission de radio hebdomadaire sur LBC, une station londonienne, pour défendre l’Etat d’Israël. C’est un critique féroce du mouvement de boycott d’Israël du BDS, et il attaque « l’analogie paresseuse » avec l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid qui, selon lui, est sous-jacente au groupe de boycott.

La dénonciation de Nawaz de la focalisation disproportionnée du monde sur l’Etat juif – « Assez avec ce deux poids, deux mesures… De constamment désigner uniquement Israël en tant qu’Etat illégitime, d’une manière ou d’une autre. J’en ai assez » – a été probablement l’une des défenses les plus passionnées de l’Etat juif entendues à la radio britannique l’année dernière.

Et le mois dernier, il s’en est pris à ses anciens défenseurs d’Amnesty International après que le groupe a décidé de ne pas accueillir un événement organisé avec le Jewish Leadership Council parce que l’un des intervenants avait défendu les implantations.

Qu’aurait dit Nawaz, à l’époque de Hizb ut-Tahrir, si on lui avait dit qu’il serait un jour considéré par de nombreux Juifs britanniques comme un ami et un allié ?

« Si vous m’aviez dit quand j’avais 15 ans que nous vivrions à une époque où il y aurait un président noir en Amérique et que la légalisation du mariage gay serait introduite par un Premier ministre conservateur », répond-il, « je vous aurais répondu que le monde est sens dessus-dessous… J’ai changé et le monde a changé ».

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