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Analyse

Les propos d’Odeh mettent en péril une éventuelle coopération avec la coalition

Le gouvernement vacillant avait semblé tenter de s'ouvrir au parti arabe - mais c'est là que son leader a tancé les policiers arabes "qui humilient leur peuple"

Le leader de la Liste arabe unie Ayman Odeh et Ahmad Tibi, membre de son parti  pendant une conférence de presse à Nof HaGalil, dans le nord d'Israël, le 10 février 2021. (Crédit :  Roni Ofer/Flash90)
Le leader de la Liste arabe unie Ayman Odeh et Ahmad Tibi, membre de son parti pendant une conférence de presse à Nof HaGalil, dans le nord d'Israël, le 10 février 2021. (Crédit : Roni Ofer/Flash90)

Après que la coalition a perdu sa mince majorité avec la démission sous forme de coup de théâtre de la députée Idit Silman, la semaine dernière – se retrouvant à égalité, 60 sièges contre 60, avec l’opposition à la Knesset – l’alliance au pouvoir avait fait part de son intérêt à l’égard de la Liste arabe unie, à majorité arabe, susceptible d’incarner une improbable bouée de sauvetage.

Mais les propos incendiaires qui ont été tenus dimanche par le leader du parti arabe, Ayman Odeh, pourraient mettre en péril toute perspective de coopération potentielle – avant même qu’une telle éventualité ne se soit présentée à l’horizon.

Chercher le soutien de la Liste arabe unie était une initiative controversé dès le départ, avec les critiques, au sein de la coalition et à l’extérieur, éreintant la volonté apparente de leurs dirigeants de travailler avec une formation qui a inscrit dans son cœur les aspirations nationales palestiniennes et qui, dans des cas extrêmes, a pu être accusée d’être indulgente face au terrorisme.

Et ces critiques ont encore considérablement enflé après la visite d’Odeh, dimanche soir, dans la Vieille Ville de Jérusalem, durant laquelle il a fustigé les Arabes israéliens qui servent dans les forces de sécurité de l’État juif et qui participent ainsi, selon lui, à l’appareil sécuritaire « d’occupation » israélien.

« Les jeunes ne doivent pas rejoindre les forces d’occupation. J’en appelle à tous les jeunes qui ont déjà intégré leurs rangs, qui ne représentent pas plus d’un pour cent, soit un total de quelques milliers et dont l’entrée dans les forces d’occupation est une insulte, une humiliation, je les appelle et je veux leur dire – jetez-leur vos armes à leurs visages et dites-leur que votre place n’est pas là, de leur côté. Dites-leur que vous ne participerez pas à l’injustice et au crime », a-t-il déclaré.

Un porte-parole d’Odeh a ultérieurement affirmé que les propos du députés ne concernaient que les Arabes israéliens servant dans les forces de sécurité en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et non ceux qui ont intégré les rangs de la police en Israël.

Ces propos – qui sont tenus dans une vidéo tournée à l’occasion du Ramadan à la porte de Damas à Jérusalem, un lieu sensible en termes de violence ces dernières semaines – a remis en question le mouvement significatif qui avait été amorcé dans les jours qui avaient suivi le départ de Silman. La coalition et les leaders de la Liste arabe unie avaient adopté une rhétorique, à ce moment-là, qui avait pu laisser entendre qu’il pourrait y avoir une possibilité de coopération.

Tandis que le parti Yamina du Premier ministre Naftali Bennett, dans sa réponse aux propos tenus par Odeh, dimanche dans la soirée, a tenté de maintenir l’équilibre entre la réaffirmation de l’impossibilité d’un recrutement de la Liste arabe unie au sein de la coalition et la nécessité de laisser un espace nécessaire à une coopération méthodique future, la plus proche partenaire politique de Bennett – la ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked – n’a pas fait preuve de la même retenue en accusant Odeh d’incitations à la violence.

Le communiqué de Yamina avait déclaré en partie que « malgré les rumeurs, la Liste arabe unie n’intégrera ni la coalition, ni le gouvernement ».

Shaked, une personnalité déterminante de Yamina qui, selon les rumeurs, serait également susceptible d’abandonner la coalition, a pour sa part écrit lundi matin sur Twitter que « Ayman Odeh se livre à des incitations à la violence à l’encontre de l’État d’Israël et de ses institutions. Aucun accord ne peut être conclu avec lui. Et sa place est hors de l’enceinte de la Knesset israélienne ».

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked tient une conférence de presse à l’aéroport international Ben Gourion, annonçant de nouveaux critères d’admission des réfugiés, le 13 mars 2022. (Crédit : Roy Alima/Flash90)

Même si la coalition est clairement en difficulté – elle est dans l’incapacité d’adopter ses propres lois et il lui suffirait de perdre seulement un siège pour qu’elle soit définitivement démantelée – elle ne s’avoue pas vaincue pour autant. Les coalitions gagnent le pouvoir en obtenant une majorité de 61 sièges : Toutefois, il faut également 61 sièges pour les renverser.

Le rejet d’un éventuel rôle réservé à la Liste arabe unie dans la coalition est, en fin de compte, quelque chose qui relève de la diversion – l’entrée dans l’alliance au pouvoir du parti à majorité arabe n’ayant jamais été attendue. La politique de longue haleine de la Liste arabe unie, composée de trois factions, a toujours été de ne pas jouer un rôle impliquant un soutien actif des gouvernements israéliens.

Mais la Liste arabe unie devient aussi plus consciente de son propre pouvoir. La semaine dernière, Odeh s’était pressé d’affirmer que jamais sa formation « ne serait une bouée de sauvetage » pour la coalition et il avait assuré qu’Israël se dirigeait probablement vers un nouveau scrutin. Il avait semblé faire marche arrière samedi dans une certaine mesure, estimant qu’il était « prématuré de parler de dissolution de la Knesset » et disant avec ferveur que le leader de l’opposition Benjamin Netanyahu, qui cherche à revenir au pouvoir, était, à ses yeux, « un danger » pour les intérêts des Arabes israéliens.

Même si elle ne rejoint pas la coalition chancelante, la Liste arabe unie peut encore aider à la stabiliser deux de façons : la première, elle peut donner pour instruction à ses six députés de ne pas voter si une éventuelle initiative est prise en faveur de la dissolution du parlement, ce qui entraînerait de nouvelles élections dans le pays – obligeant ainsi le bloc d’opposition à séduire encore sept déserteurs supplémentaires dans l’alliance au pouvoir pour permettre à ce scénario de se réaliser.

La deuxième – elle est moins probable : la Liste arabe unie peut décider d’accorder de futures victoires législatives à la coalition sans majorité, paralysée.

Plusieurs membres de la coalition ont fait allusion à ce type de soutien depuis le départ d’Idit Silman.

Dans des propos tenus dimanche, avant la diffusion de la vidéo d’Odeh à la porte de Damas, le ministre des Renseignements Elazar Stern et la ministre de l’Économie Orna Barbivai étaient devenus les derniers membres de la coalition à affirmer qu’ils ne rejetteraient pas l’idée d’une coopération avec la Liste arabe unie pour sauver le gouvernement.

« Je n’exclus rien », avait dit Barbivai devant les caméras de la Douzième chaîne alors qu’il lui était demandé si elle accepterait de travailler avec la Liste arabe unie. « Nous parlons à tout le monde ».

La ministre israélienne de l’Économie Orna Barbivai à Jérusalem, le 14 juin 2021. (Crédit : Sraya Diamant/FLASH90)

Une source de la Liste arabe unie a déclaré au Times of Israel que toutes les options étaient sur la table dans la mesure où la coalition accepterait de répondre aux exigences de la formation.

Parmi les demandes soumises par la Liste arabe unie, dans le passé, le soutien à un processus diplomatique visant la création d’un état palestinien indépendant et l’abrogation de la loi sur l’État-nation qui avait été adoptée en 2018 et qui définissait Israël comme État du peuple juif. La Liste arabe unie a également prôné l’allègement des sanctions venant punir les constructions illégales dans les villages palestiniens – notamment en renonçant aux démolitions de constructions illégales – et l’abrogation de la loi Kamenitz de 2018, qui renforçait les sanctions pour les constructions non-autorisées.

Il est toutefois douteux que la coalition, qui comprend trois partis de droite, soit prête à faire des concessions sur ce type de questions.

Ahmad Tibi, leader de la faction Taal au sein de la Liste arabe unie, qui réfléchirait encore à ces options, est resté ostensiblement silencieux depuis le coup de tonnerre du départ de Silman.

Wadia Awawdeh, analyste politique intervenant sur la station arabophone de radio Nas, explique que si la Liste arabe unie serait à l’évidence critiquée par sa base électorale arabe si elle devait prendre la décision de soutenir ponctuellement la coalition, elle pourrait toutefois y trouver un avantage – en particulier dans la mesure où elle pourrait avoir un intérêt à éviter un nouveau scrutin.

Wadi’a Awawdeh, analyste politique pour la Radio Nas. (Autorisation)

« La Liste arabe unie fait face à un dilemme très dur », commente Awawdeh auprès du Times of Israel. « Si elle rejoint des initiatives visant à renverser le gouvernement, ce n’est pas une donnée que le public arabe prendra à la légère. Parce qu’en fin de compte, Netanyahu est encore considéré comme une menace pour la société arabe ».

Awawdeh note que les Arabes prennent actuellement leurs distances face à la politique israélienne. Il cite un récent sondage qui établit que seulement 40% des électeurs issus de la communauté arabe en Israël prévoient de se rendre aux urnes aux prochaines élections. Et dans le cas d’un nouveau scrutin, un an seulement après le dernier, qui avait eu lieu en 2021, il pourrait être difficile pour la Liste arabe unie de mobiliser ses troupes.

« Tibi sait également que si tous se contentent seulement de dire ‘non’ à la coalition, alors la Liste arabe unie devra se demander si elle est vraiment prête pour de nouvelles élections parce que selon le taux de participation des électeurs, les choses ne vont pas nécessairement bien se passer pour la Liste arabe unie », ajoute-t-il.

« Tibi pense qu’il y a peut-être là une occasion de remporter quelques victoires parce que le gouvernement a besoin d’aide », poursuit Awawdeh qui précise toutefois qu’il est improbable que le député offre un soutien sous forme de chèque en blanc. « Il va y avoir des négociations spécifiques », estime-t-il.

]Le député Ahmad Tibi prend la parole lors d’une manifestation devant la Knesset à Jérusalem, le 5 juillet 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

De manière plus générale, déclare-t-il, Odeh a adopté une approche différente.

« Ayman pense que tout cela relève de la politique politicienne. Il y a des choses à négocier, mais il y a aussi les principes. Et ce gouvernement n’est pas une bonne chose pour les droits civils des Arabes », explique Awawdeh en évoquant « les démolitions d’habitations et l’adoption de la loi de la citoyenneté » – une directive annuelle qui empêche un grand nombre de Palestiniens épousant des Israéliens d’obtenir le statut de résident permanent – par le gouvernement.

Globalement, « la Liste arabe unie sera satisfaite si ce conflit prend fin d’une manière ou d’une autre à la Knesset jusqu’à ce que les circonstances soient meilleures pour elle concernant de futures élections. Un an seulement est passé depuis les dernières élections et nous ignorons ce qui va arriver maintenant. »

Tandis que le député Walid Taha, du parti Raam de la coalition – un parti qui appartenait, dans le passé, à la Liste unie – déclare qu’il serait « heureux » que la Liste arabe unie apporte son soutien à l’alliance au pouvoir, il se dit toutefois sceptique face à cette possibilité.

Walid Taha, député du parti Raam, assiste à une réunion du comité d’organisation de la Knesset, le 21 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Je ne m’attends pas à une éventuelle coopération entre la Liste arabe unie et le gouvernement pour la simple raison que le rôle de la Liste arabe unie a toujours été de détruire tous les gouvernements et de dissoudre toutes les Knesset », explique-t-il au Times of Israel.

Pour sa part, Yossi Shain, élu au Parlement sous l’étiquette du parti de droite Yisrael Beytenu, indique que « nous trouverons d’autres moyens de stabiliser la coalition, sans devoir compter sur des personnalités toxiques comme Ofer Cassif et Sami Abu Shehadeh, » deux députés de la Liste arabe unie.

Son porte-parole confirme que Shain « ne prévoit nullement et d’aucune manière de coopérer avec la Liste arabe unie » et il avance l’hypothèse qu’un accord en matière de coopération pourrait être trouvé avec Idit Silman, la démissionnaire, sur des sujets à l’idéologie commune.

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