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Les Rohingyas, damnés de la Birmanie

Les États-Unis vont qualifier de génocide la répression menée en 2017 par l'armée birmane contre les Rohingyas, dernier chapitre dans l'histoire de cette minorité musulmane

Sur cette photo du 29 juin 2018, des réfugiés rohingyas se rassemblent près d'une clôture lors d'une tournée médiatique organisée par le gouvernement, dans le no man’s land entre le Myanmar et le Bangladesh, près du village de Taungpyolatyar, Maung Daw, dans le nord de l'État de Rakhine, au Myanmar. (Photo AP / Min Kyi Thein)
Sur cette photo du 29 juin 2018, des réfugiés rohingyas se rassemblent près d'une clôture lors d'une tournée médiatique organisée par le gouvernement, dans le no man’s land entre le Myanmar et le Bangladesh, près du village de Taungpyolatyar, Maung Daw, dans le nord de l'État de Rakhine, au Myanmar. (Photo AP / Min Kyi Thein)

Les États-Unis vont qualifier lundi de génocide la répression menée en 2017 par l’armée birmane contre les Rohingyas, dernier chapitre en date dans l’histoire tumultueuse de cette minorité musulmane, persécutée depuis des décennies et qui constitue la plus grande population apatride au monde.

Avant la campagne sanglante de 2017, environ un million de Rohingyas vivaient, depuis des générations pour la plupart, en Birmanie. Qui sont-ils ? Quand sont-ils arrivés? Quel est leur avenir depuis le coup d’Etat militaire qui a renversé Aung San Suu Kyi l’année dernière ? Autant de questions qui soulèvent leur lot de controverses.

Historiens divisés

La question de leur arrivée en État Rakhine, dans l’Ouest de la Birmanie, divise les historiens.

Certains font remonter leur présence à plusieurs siècles, d’autres à l’arrivée de paysans venus du Bangladesh au XIXe siècle.

Cette dernière opinion prévaut chez les Birmans qui considèrent ces musulmans sunnites comme des immigrés illégaux.

Les tensions entre Birmans et Rohingyas se sont accrues avec la domination des Britanniques sur le pays d’Asie du Sud-Est.

Le Royaume-Uni a en effet favorisé les musulmans au détriment des autres ethnies, cherchant ainsi à diviser pour mieux régner.

« Utilisés comme des supplétifs des Britanniques, ils ont été considérés comme des traîtres par les Birmans », explique à l’AFP Sophie Boisseau du Rocher de l’Institut français des relations internationales.

Durant la Deuxième guerre mondiale, Londres les a aussi incités à se battre contre les bouddhistes nationalistes birmans alliés aux Japonais.

La Constitution birmane de 1947 leur reconnaît tout de même un statut légal et le droit de vote.

Mais l’instauration en 1962 de la dictature militaire en Birmanie tend un peu plus la situation pour les minorités ethniques, très nombreuses dans le pays et dont les droits sont niés par le pouvoir central.

Des campagnes de répression, en 1978 puis en 1991-92, poussent quelque 250 000 Rohingyas à se réfugier au Bangladesh. Certains rentrent ensuite en Birmanie, expulsés de force par Dacca.

Les réfugiés rohingyas musulmans entrent au Bangladesh depuis le Myanmar le 7 septembre 2017 (Crédit : Dan Kitwood/Getty Images)

Discrimination

Entre ces deux vagues, la loi birmane sur la nationalité de 1982 laisse les Rohingyas apatrides.

Estimant qu’ils ne peuvent fournir la preuve de leur présence sur le territoire avant la première guerre anglo-birmane de 1824 à 1826, la nationalité birmane leur est retirée.

Depuis, la discrimination a lieu à plusieurs niveaux: les Rohingyas n’ont pas pu voter aux dernières élections, ils n’ont pas accès à l’éducation, sont privés de nombreux soins médicaux, sont restreints dans leurs déplacements et leur accès à l’emploi.

L’auto-dissolution de la junte en 2011 marque une nouvelle phase avec une montée du bouddhisme extrémiste, portée notamment par un groupe de moines ultra-nationalistes.

En 2012, ces tensions aboutissent à de violents affrontements intercommunautaires.

Plus de 120 000 Rohingyas fuient au cours des cinq années suivantes vers le Bangladesh ou l’Asie du Sud-Est. Des milliers seraient morts en mer en tentant la traversée du golfe du Bengale vers la Malaisie.

A la fin de l’été 2017, la situation s’aggrave encore lorsque des rebelles rohingyas attaquent des postes de police.

L’armée riposte par des raids sur des villages de la minorité. L’ONU évoque au moins 1 000 morts en deux semaines.

Quelque 740 000 Rohingyas fuient ces nouvelles exactions et rejoignent les camps déjà surpeuplés du Bangladesh.

Des réfugiés Rohingyas demandent une aide alimentaire dans le camp de réfugiés de Kutupalong à Ukhiy, à proximité de la frontière entre le Myanmar et le Bangladesh, le 30 août 2017 (Crédit : Stringer/AFP)

Retour impossible

Tout accord sur un retour des Rohingyas en Birmanie est resté depuis lettre morte.

Aung San Suu Kyi, au pouvoir en 2017, n’a jamais condamné les généraux birmans. Pire, elle a défendu en personne son pays devant la Cour internationale de justice, plus haute juridiction de l’ONU, niant toute intention génocidaire. Une posture qui ne l’a pas empêchée d’être renversée par l’armée le 1er février 2021.

Les militaires mènent depuis une répression sanglante contre leurs opposants, dont plusieurs factions ethniques qui ont repris les armes.

Dans ce contexte, il semble « très peu probable » que la junte – qui nie toute compétence de la CIJ dans le drame des Rohingyas – tente de faciliter leur retour, souligne Sophie Boisseau du Rocher.

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