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Analyse

Les USA et Israël veulent unir le Moyen-Orient contre l’Iran – et l’Irak là-dedans ?

Ce pays déterminant pour le projet régional américain pourrait poser un problème : il a officiellement rendu illégale la normalisation - qui est passible de la peine de mort

Le président du parlement irakien Mohammed al-Halbousi rencontre les membres du conseil de la province de Vasra à Basra, en Irak, le 18 septembre 2018. (Crédit : AP Photo/Nabil al-Jurani)
Le président du parlement irakien Mohammed al-Halbousi rencontre les membres du conseil de la province de Vasra à Basra, en Irak, le 18 septembre 2018. (Crédit : AP Photo/Nabil al-Jurani)

WASHINGTON (JTA) — C’est devenu comme un mantra à Washington et à Jérusalem : l’intégration d’une grande partie du Moyen-Orient, et notamment d’Israël, dans un seul et unique système sécuritaire permettant de tenir l’Iran en respect.

Et la question a été évoquée dès que le président américain Joe Biden a posé le pied sur le tarmac de l’aéroport international Ben-Gurion de Tel Aviv pour sa toute première visite dans le pays depuis qu’il est à la Maison Blanche – et pour son dixième séjour au sein de l’État juif en tout.

« Nous allons discuter de la construction d’une nouvelle architecture sécuritaire et économique avec les nations du Moyen-Orient suite aux Accords d’Abraham et suite aux réussites du Sommet du Neguev », avait dit le Premier ministre Yair Lapid au président américain, faisant référence aux accords de normalisation qui ont été conclus en 2020 entre Israël et certains pays arabes et à une rencontre de suivi entre pays signataires qui a été organisée au début de l’année. « Et nous allons aussi parler de la nécessité de remettre en place une coalition mondiale forte qui sera en mesure de stopper le programme nucléaire de l’Iran ».

Les chances d’une alliance anti-Iran semblent plutôt bonnes. Le projet remporte une adhésion majeure de la part des parties au Congrès américain, l’administration Biden y est favorable et certaines nations arabes voisines de l’État juif sont intéressées par l’idée, si ce n’est enthousiastes.

Mais pour des raisons stratégiques, cet alignement ne pourra pas se passer de l’Irak, un pays qui vient tout juste de mettre la normalisation avec l’État juif hors-la-loi – un crime qui est dorénavant passible de la peine de mort.

Ainsi, au mois de mai, le parlement irakien a adopté une loi – à une majorité écrasante – élargissant les restrictions qui avaient été adoptées par Saddam Hussein sur toute transaction et sur tout lien avec Israël. La législation s’applique dorénavant aux interactions avec les responsables israéliens sur les réseaux sociaux et aux interactions avec des organisations ou avec des entreprises qui sont amenées à travailler avec l’État juif. Le nom même de la loi, « Loi pénalisant la normalisation avec l’entité sioniste », est un rejet sans équivoque des Accords d’Abraham, qui ont permis à Israël d’officialiser ses liens avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et de renouer avec le Maroc.

Les Occidentaux liés à l’Irak affirment que le nouveau texte a d’ores et déjà un impact. Les Irakiens qui intervenaient sur des pages favorables à Israël, sur les réseaux sociaux, se sont tus, et les Irakiens qui géraient les propriétés de Juifs expatriés ont raconté avoir été menacés par des compatriotes.

« A l’époque de Saddam Hussein, il y avait eu, en 1969, l’adoption d’un seul article dans le code pénal irakien qui disait que si vous apparteniez à une institution sioniste ou franc-maçonne, vous risquiez l’exécution », a confié un officiel irakien à JTA.

« Et aujourd’hui, pour la première fois, il y a une législation distincte qui pénalise toute relation avec Israël ou avec des citoyens israéliens – pas seulement avec les groupes politiques ou de défense mais aussi avec les ONG, les organisations caritatives, qui réprouve les relations commerciales et qui fait courir à tout contrevenant le risque de se voir condamné à la peine capitale ou à une peine de prison à vie », a ajouté l’officiel, qui a suivi l’adoption du projet de loi et qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité. « De plus, l’impact culturel de la loi, en termes de conditionnement social, est de donner le feu vert aux milices » alliées à l’Iran « qui attaqueront, de manière à la fois préventive et extra-judiciaire, tous ceux qui seront soupçonnés d’entretenir de tels liens, en prenant d’assaut leurs habitations ou en les agressant dans les rues, et qui diront que les attaques ont été commises par la population plus généralement ».

Mais à cause de sa proximité avec l’Iran et de la présence de longue date des États-Unis dans le pays, l’Irak reste une pièce déterminante du puzzle, selon certains députés américains.

Le mois dernier, un groupe de législateurs bipartisan a présenté un projet de loi qui prévoit l’établissement d’un arrangement régional de défense avec notamment, parmi dix nations concernées, l’Irak, Israël et les États-Unis. Le bureau de Joni Ernst, sénateur républicain du groupe bipartisan, a fait savoir dans un courriel adressé à la JTA que même si la loi adoptée par Bagdad était regrettable, le pays restait un élément déterminant de la sécurité américaine dans la région.

« Il n’est pas possible de ne pas remarquer que l’Irak est encore un partenaire précieux pour les États-Unis dans la région et que le pays accueille des militaires et des officiers des services diplomatiques qui sont régulièrement attaqués par les mandataires de l’Iran qui sont présents sur le territoire irakien », a commenté un porte-parole d’Ernst. « Intégrer l’Irak dans un cadre de défense antimissile et anti-drone va dans le sens de la sécurité des militaires américains et offre l’opportunité de la mise en place d’une plus grande coopération avec Israël, et contre l’Iran. »

Et pourtant, le groupe – qui est codirigé par le sénateur démocrate Jacky Rosen – a tiré la sonnette d’alarme au sujet de la loi sur Israël qui a été adoptée en Irak, et il a demandé à Biden d’amener l’Irak à renoncer à cette législation au cours de son séjour dans la région.

« Nous vous demandons respectueusement d’évoquer la question de la loi anti-normalisation irakienne au cours de vos rencontres avec les dirigeants étrangers et d’établir clairement la condamnation résolue des États-Unis » à ce texte, a dit un courrier parrainé par Rosen, Ernst et par les représentants Brad Schneider, démocrate, et Cathy McMorris Rodgers, républicaine, adressé à Biden et qui a été envoyé le 12 juillet dernier.

« L’Irak est un partenaire important et précieux en ce qui concerne la sécurité », continue la lettre. « Toutefois, cette loi met en péril la liberté d’expression, elle fait la promotion d’un environnement marqué par l’antisémitisme et elle pourrait dissuader d’autres États qui n’ont pas encore normalisé leurs relations avec Israël ».

Biden a terminé son déplacement dans la région par un arrêt en Arabie saoudite où il a pris part à une session du GCC+3, qui regroupe les six nations appartenant au Conseil de coopération du Golfe plus l’Égypte, la Jordanie et l’Irak. Biden avait écrit dans le Washington Post , dans une Opinion publiée avant son voyage, qu’intégrer les États arabes et Israël dans le cadre d’une structure économique et de défense serait une priorité.

Le prince saoudien Mohammed bin Salman, à droite, accueille le président Joe Biden à son arrivée au palais Al-Salam de Jeddah, en Arabie saoudite, le 15 juillet 2022. (Crédit : Bandar Aljaloud/Saudi Royal Palace via AP)

« Je serai aussi le premier président à prendre un vol direct entre Israël et Jeddah, en Arabie saoudite. Un petit symbole des relations naissantes et des avancées en cours de la normalisation entre Israël et les pays arabes, une normalisation que mon administration œuvre à approfondir et à élargir », avait écrit Biden. « A Jeddah, tous les dirigeants de la région vont se rassembler, attirant l’attention sur la possibilité d’un Moyen-Orient plus stable, plus intégré et où les États-Unis joueront un rôle vital de leadership. »

Alors qu’il leur était demandé si Biden allait évoquer la question de la loi anti-normalisation avec les responsables irakiens lors de la rencontre du GCC+3, les porte-paroles de la Maison Blanche avaient refusé tout commentaire.

Il y a des choses qui laissent penser que les citoyens irakiens pourraient ne pas faire preuve de la même résolution que leurs députés dans l’opposition à Israël – c’est particulièrement le cas dans la région semi-autonome kurde, où les échanges commerciaux existent discrètement depuis des années.

Au mois de septembre dernier, des centaines d’activistes et dirigeants municipaux irakiens avaient défié la menace certaine de poursuites judiciaires en assistant à une conférence qui appelait le pays à tisser des relations diplomatiques pleines et entières avec l’État juif. Le think-tank américain Center for Peace Communications — qui fait la promotion de la reconnaissance bilatérale entre Israël et l’Irak et dont le président est Dennis Ross, ancien responsable au Moyen-Orient sous plusieurs administrations américaines – avait aidé à mettre en place cet événement.

La page Facebook du ministère israélien des Affaires étrangères, qui est publiée en dialecte irakien, compte 660 000 abonnés – ils étaient près de 800 000 avant l’adoption de la loi (les responsables pro-israéliens affirment qu’un grand nombre de ces internautes suivent dorénavant une page panarabe où les risques, pour eux, sont moindres).

Dans un entretien, Tallal al-Hariri, qui a fondé un parti politique pro-israélien en Irak et qui, depuis, s’est exilé, dit que les Irakiens sont conscients du rôle déterminant tenu par les Juifs dans le pays, autrefois, et qu’ils sont impatients de les voir revenir.

« Un nombre substantiel d’Irakiens – c’est le cas chez les jeunes en particulier – veut réellement se reconnecter avec la diaspora juive iranienne et ils veulent la paix avec Israël », commente-t-il.

Le Center for Peace Communications a demandé que des pressions soient exercées à l’international en faveur de l’abandon de la loi anti-normalisation. Le think-tank, ces derniers mois, a particulièrement focalisé sa campagne sur Mohammed Al-Halbousi, président du parlement irakien, qui a été un soutien majeur de la législation mais qui est également considéré en Occident comme un allié déterminant permettant de contenir l’influence iranienne en Irak.

« Halbousi a joué un rôle décisif pour s’assurer de bénéficier des votes sunnites et tribaux qui ont permis l’adoption rapide de la loi », explique Michael Nahum, directeur des opérations du think-tank, dans une lettre ouverte pour le Times of Israel. « Utilisant la démagogie et un langage antisémite, il a dépassé de loin tout ce qui, dans un cadre de realpolitik, aurait pu justifier son implication dans la législation et il tente aujourd’hui de l’exporter dans toute la région ».

Il cite en exemple l’apparition de Halbousi dans une intervention télévisée filmée dans une mairie au mois d’août dans laquelle il avait promis qu’ « il n’y aura jamais de normalisation avec cette entité usurpatrice, jamais ! ». S’exprimant au mois d’octobre, lors d’un rassemblement, il avait rendu hommage à Saladin, le chef musulman qui avait repoussé les croisés et qui, selon lui, « avait brisé le dos des sionistes », priant pour assister enfin au jour où « nos armées atteindront Israël ». A ceux qui prônaient la normalisation, il avait répondu que « je ferai couper leur virilité ».

L’incapacité à condamner avec force Halbousi signifie que « les soutiens les plus puissants d’Israël ont accepté sa campagne contre la normalisation et contre les nombreux Arabes qui la souhaitent de leur côté », écrit Nahum.

Halbousi est néanmoins considéré en Occident comme l’un des leaders de la minorité substantielle sunnite, déterminante pour limiter l’influence de l’Iran. Le secrétaire d’État Anthony Blinken avait appelé Halbousi pour le féliciter de sa réélection à la présidence du parlement, au mois de janvier. De son côté, Halbousi devait se rendre à Washington le mois dernier mais ce déplacement a été annulé en raison des troubles politiques qui touchaient l’Irak. Lorsque l’administration Trump était au pouvoir, il avait rencontré le secrétaire d’État américain de l’époque, Mike Pompeo.

Interrogés par JTA sur la rhétorique violemment anti-israélienne de Halbousi, un certain nombre de responsables américains ont esquivé la question.

Ainsi, le département d’État a renvoyé la JTA à un communiqué émis au mois de mai qui disait que « les États-Unis sont profondément perturbés par l’adoption, par le parlement irakien, d’une législation qui criminalise la normalisation des relations avec Israël » – un communiqué qui ne mentionne pas Halbousi. De son côté, Pompeo n’a pas répondu à nos multiples sollicitations. Les porte-paroles d’Ernst et de Rosen, les parrains, au sénat, de la loi DEFEND Act, ont condamné le texte irakien sans mentionner non plus Halbousi lorsqu’ils ont répondu à une question spécifiquement posée sur le rôle de ce dernier.

David Schenker, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, un think-tank lié aux gouvernements américain et israélien ainsi qu’à un certain nombre de gouvernements arabes, a estimé que Halbousi était loin d’être un marginal dans un pays où l’Iran a une influence énorme – et où la république islamique fait peser des menaces de mort sur toute personne faisant allusion à la possibilité d’une conciliation avec Israël.

Erbil, Irak. (Jacob Magid/Times of Israel)

« Il y a beaucoup de pressions qui sont exercées sur ces personnalités », déclare Schenker dans un entretien, se référant aux menaces que font planer les milices soutenues par l’Iran sur les députés irakiens. « Je ne pense pas qu’ils doivent bénéficier d’un passe-droit mais nous devons comprendre la situation dans laquelle ils se trouvent ».

Les officiels israéliens disent compter sur le long-terme : l’élan entraîné par un arrangement régional de défense pourrait finalement amener l’Irak à faire volte-face, déclarent-ils.

« Nous sommes véritablement inquiets » face à la loi anti-normalisation, commente un haut-responsable israélien auprès de la JTA. « J’ai envie de poser une question : Si l’Irak devait rejoindre l’arrangement régional, est-ce que cela annulerait de fait la loi criminalisant la normalisation avec Israël ? »

Schenker, qui a été vice-secrétaire d’État responsable du dossier du Moyen-Orient sous l’administration Trump, indique avoir décelé des signes positifs en Irak, avec notamment les engagements du pays auprès d’alliés de l’Amérique comme l’Égypte et la Jordanie et son objectif de créer une désescalade des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Mais, ajoute-t-il, « vous avez là un gouvernement central qui est dans l’impossibilité d’exercer sa souveraineté » face aux factions politiques diverses du pays et face à l’influence iranienne. Le projet d’incorporer l’Irak dans l’architecture régionale de défense est prématuré, continue-t-il.

« Penser que les Irakiens puissent faire partie de cette architecture sécuritaire régionale, je le crois, ne représente pas ce qu’est la réalité sur le terrain », note-t-il.

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