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Opinion

L’heure est venue de sauver la mer Morte

Une merveille de la nature est en train d'être détruite sous nos regards. Mais le coût du dessalement, les progrès techniques, la coopération régionale peuvent changer cela

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Une vue de la terre recouverte de sel sur la mer Morte, le 2 septembre 2016. (Crédit :  Edi Israel/Flash90)
Une vue de la terre recouverte de sel sur la mer Morte, le 2 septembre 2016. (Crédit : Edi Israel/Flash90)

Au cours des derniers jours, Israël a décidé d’effacer une dette de 65 millions de shekels environ qui était due par la firme Dead Sea Works pour l’eau pompée dans une merveille de la nature en déperdition – une merveille qui est la nôtre – pour alimenter son usine de potasse.

Les informations transmises sur cette décision dure à comprendre nous ont appris que l’État n’avait pas précisé la raison pour laquelle une compagnie commerciale engrangeant des bénéfices massifs, qui a depuis longtemps fait fortune en utilisant une ressource nationale limitée, en cours de disparition et néanmoins sacrée aux yeux d’un grand nombre d’entre nous, pouvait être ainsi dispensée de ce paiement particulier.

La principale raison serait – elle n’a pas été confirmée – que le ministère de la Justice craignait de perdre la bataille judiciaire si Dead Sea Works, propriété de l’ICL Group (Israel Chemicals), qui appartient de son côté à Israel Corporation, une firme contrôlée par les frères milliardaires Ofer, choisissait de contester devant les juges la légitimité de la facture soumise par l’Autorité de l’eau.

Et pourquoi ? Parce que les paiements que Dead Sea Works devait verser à l’État n’avaient été codifiés de manière précise que dans une loi adoptée en 2017 sur l’utilisation de l’eau naturellement salée d’Israël, et que la dette en question était antérieure à cette législation.

Cet effacement de la dette (dérisoire pour Dead Sea Works) de 20 millions de dollars n’est finalement qu’une insulte insignifiante si on le compare à la disparition graduelle de cette merveille du monde qu’est la mer Morte – l’endroit le plus bas de la Terre, l’un des réservoirs d’eau les plus salées du globe, une attraction générale et touristique majeure et un don de la nature que nous détruisons peu à peu.

La mer Morte ne cesse de reculer ; ses rives sont gangrénées par les effondrements. Sa superficie, aujourd’hui, est de 600 kilomètres-carrés : En 1930, elle était de plus de mille kilomètres-carrés.

L’usine de Dead Sea Works sur la mer Morte. (Crédit: Yossi Zamir/Flash90)

Dead Sea Works qui, au début de l’année, a obtenu de l’Etat une nouvelle licence généreuse qui lui permet de continuer à pomper de l’eau dans cette mer pourtant en recul constant, n’est pas le seul responsable de cet état de fait – l’entreprise n’en est même pas la principale responsable (la firme aurait reconnu que ses activités sont à l’origine de moins de 10 % de la lente noyade de la mer Morte ; un pourcentage qui, selon les groupes de défense de l’environnement, est bien plus élevé).

Le fertilisant produit à partir des minéraux extraits est crucial pour la production alimentaire mais si le secteur doit continuer à être soumis à l’exploitation minière, il faut que la mer revienne à son niveau antérieur, et le cadre entier de cette exploitation commerciale doit être radicalement réexaminé au bénéfice de tous – des générations actuelles et futures.

Et pourtant, comme notre journaliste spécialiste de l’environnement, Sue Surkes, l’avait écrit dans un reportage d’investigation majeur qui avait été publié il y a deux ans, le facteur principal de la disparition de la mer Morte est l’arrêt presque complet de ce qui était, il y a 80 ans, un approvisionnement annuel d’environ 1,2 milliard de mètres-cubes d’eau qui étaient déversés dans la mer Morte – de l’eau qui venait en particulier du fleuve Jourdain et du lac de Tibériade, plus au nord.

Une femme marche à côté de dolines le long de la mer Morte, à proximité du kibboutz d’Ein Gedi, le 2 avril 2017. (Crédit : . AP Photo/Oded Balilty)

Presque toute cette eau a été détournée depuis longtemps, notamment par les États arabes voisins – dans des actions qui ont contribué partiellement à la guerre des Six jours de 1967 – et par Israël, pour l’alimentation en eau potable, l’agriculture, l’énergie hydroélectrique et l’industrie.

Les besoins croissants ont été exacerbés par la baisse du niveau des précipitations.

Une photo aérienne prise le 15 juillet 2021 montre une section du Jourdain qui coule le long de la frontière avec la Jordanie (arrière-plan), au sud de la mer de Galilée, l’une des principales sources d’eau d’Israël. (MENAHEM KAHANA / AFP)

Mais alors que faire ?

Le projet grandiose mer Rouge-mer Morte, qui impliquait Israël, la Jordanie et l’Autorité palestinienne, semble avoir perdu définitivement son attrait. Israël tente de réchauffer ses relations avec la Jordanie – acceptant, ce mois-ci, de multiplier par deux la quantité de l’eau fournie au royaume en proie à la sécheresse – et d’améliorer les conditions de vie des Palestiniens sous l’œil attentif d’une administration Biden soucieuse de minimiser les frictions au Moyen-Orient. Mais ce projet de pipeline qui devait coûter plusieurs milliards de dollars est largement considéré comme hors de prix et, semble-t-il, il pourrait présenter des dangers environnementaux majeurs lui-même.

(Autorisation)

Plus encourageant – même s’il faudra plusieurs années pour que le projet aboutisse – la construction de la septième usine de dessalement en Israël qui a été ordonnée par l’ex-ministre de l’Énergie Yuval Steinitz pour l’Ouest de la Galilée et qui pourrait faire partie de la solution.

Steinitz avait été largement motivé dans sa décision par l’impératif de rendre au lac de Tibériade, le Kinneret, son statut de première ressource naturelle d’eau, de ressource fiable, de l’État d’Israël, avec un écoulement provenant de l’usine de dessalement du nord du pays qui garantirait que le lac resterait plein. Mais cette usine pourrait potentiellement faire plus que cela – envoyer suffisamment d’eau dans le lac de Tibériade pour permettre l’ouverture du barrage de Degania, avec la reprise sûre d’un écoulement dans le fleuve Jourdain et dans la mer Morte – ce qui dynamiserait ainsi, de surcroît, l’agriculture et le tourisme.

Une femme se baigne dans une doline près de la mer Morte, dans le sud d’Israël, en 2015. (Crédit : Maxim Dinshtein/Flash90)

Il n’existe pas de solution simple, rapide et peu coûteuse à la crise de la mer Morte – et encore moins à la crise de l’eau régionale qui ne cesse de s’aggraver et qui alimente le potentiel de nouveaux conflits à venir.

Mais les coûts en baisse de dessalement, les avancées techniques, les nouveaux canaux de coopération régionale – comme le soulignent les Accords d’Abraham et la reprise d’interactions de haut-rang entre l’État juif et ses partenaires de paix vétérans, l’Égypte et la Jordanie – peuvent se combiner pour amener de nouvelles opportunités ou pour aider à mettre en place des solutions qui avaient été rejetées, dans le passé, parce qu’elles avaient été considérées comme irréalisables.

L’idée d’un écoulement d’eau qui serait suffisant pour aider, dans un premier temps, à mettre un terme à la baisse du niveau de la mer Morte, puis qui permettrait de le remplir à nouveau graduellement grâce à l’usine de dessalement de l’Ouest de la Galilée, à partir d’un parcours prédéterminé, pourrait probablement coûter à Israël, m’a-t-on dit : environ 350 millions de dollars par an. Peut-être les propriétaires de Dead Sea Works pourraient-ils trouver les premiers millions nécessaires pour amorcer la pompe. Sans doute.

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