Netanyahu a pris un risque calculé sur une cible légitime dans un endroit problématique
Le monde aime les gagnants, l’échec est orphelin ; la frappe israélienne contre les chefs du Hamas au Qatar peut illustrer l’un ou l’autre de ces clichés
David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Beaucoup ont immédiatement présumé, à l’annonce mardi après-midi de l’attaque menée par Israël contre les chefs du groupe terroriste palestinien du Hamas au Qatar, que cette attaque avait été étroitement coordonnée avec le président américain Donald Trump.
L’hypothèse semblait crédible. D’abord parce que les États-Unis disposent au Qatar de leur plus grande base militaire dans la région, entre autres atouts stratégiques. Il semblait donc impensable qu’Israël ait pu mener cette attaque sans que Washington n’en ait connaissance, voire sans qu’il tente de l’empêcher.
Ensuite parce que Trump avait lancé un ultimatum au Hamas dès dimanche. « Tout le monde veut que les otages rentrent à la MAISON. Tout le monde veut que cette guerre se termine ! », avait-il écrit sur Truth Social. « Il est temps que le Hamas accepte [mes conditions] aussi. J’ai prévenu le Hamas des conséquences s’il n’acceptait pas. C’est mon dernier avertissement. Il n’y en aura pas d’autre. »
Et pourtant, un doute subsistait. Trump n’était intervenu dans la guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran qu’au onzième jour, avant d’y mettre fin rapidement. Et cette fois-ci, il ne s’agissait pas de l’Iran, ennemi déclaré des États-Unis, mais du Qatar, allié américain. Un pays qui, aux côtés des États-Unis et de l’Égypte, servait de médiateur dans les pourparlers indirects entre Israël et le Hamas, dans l’espoir de répondre à l’exigence répétée de Trump : la libération de tous les otages et la fin de la guerre à Gaza.
(Interrogé par le Times of Israel alors qu’il recevait Benjamin Netanyahu dans le Bureau ovale, en février, sur la question de savoir si le Qatar, qu’il avait précédemment qualifié de bailleur de fonds du terrorisme, faisait désormais partie du problème ou de la solution, le président avait été catégorique en affirmant que « le Qatar essaie absolument d’aider. Je les connais très bien, et ils font tout ce qu’ils peuvent. »)
Très vite, un premier indice tangible que cette frappe israélienne n’avait sans doute pas été approuvée par Trump est venu d’une déclaration en anglais du bureau du Premier ministre, précisant clairement que « l’action menée aujourd’hui contre les principaux chefs terroristes du Hamas était une opération israélienne entièrement indépendante. Israël l’a initiée, Israël l’a menée, et Israël en assume l’entière responsabilité. »
S’agissait-il d’un cas quelque peu atypique où Israël s’empressait de revendiquer seul le mérite d’une attaque qu’il estimait avoir réussie, plutôt que d’attendre (comme ce fut le cas, par exemple, avec l’assassinat de Hassan Nasrallah du Hezbollah) de s’assurer définitivement du résultat ? Ou bien Netanyahu cherchait-il à dissocier rapidement et explicitement Trump d’une attaque menée contre un allié des États-Unis dont Israël avait violé la souveraineté, par simple courtoisie envers un président qu’il avait pris de court ?
Dans les heures qui ont suivi la frappe, tandis que certains médias israéliens affirmaient qu’Israël avait prévenu les États-Unis, mais très tardivement, l’administration américaine a tenu à préciser que ce n’était pas le cas. Puis Trump lui-même a déclaré avoir appris l’attaque par l’armée américaine, ajoutant qu’il avait tenté de la contrecarrer. Il a expliqué avoir demandé à son envoyé spécial Steve Witkoff de transmettre l’information de l’attaque imminente aux Qataris, « ce qu’il a fait, mais malheureusement trop tard pour empêcher l’attaque ».
À l’heure où nous écrivons, il y a bien plus de questions que de réponses sur la façon dont ces événements se sont réellement déroulés. Parmi elles : est-il crédible qu’il n’y ait eu aucune coordination entre Israël et les États-Unis sur cette attaque ? Trump a-t-il contacté Netanyahu, ou tenté sans succès de le joindre, afin de le presser d’annuler la frappe, comme il l’avait fait de façon remarquée lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu israélo-iranien le 24 juin ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi ? S’il était si soucieux d’avertir d’urgence ses amis qataris de la menace imminente qui pesait sur leur souveraineté, n’a-t-il pas redouté qu’ils en informent aussitôt les ennemis d’Israël – et les siens –, à savoir le Hamas ? L’information sur l’attaque a-t-elle fuité, permettant à d’autres de prévenir Doha ? Le Qatar a-t-il alerté le Hamas ?
Trump a-t-il contacté Netanyahu, ou tenté sans succès de le joindre, afin de le presser d’annuler la frappe, comme il l’avait fait de façon remarquée lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu israélo-iranien le 24 juin ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi ?
Plus important encore, les résultats de la frappe, qui visait la plupart des principaux dirigeants du Hamas « en exil », restent incertains. Les sources militaires affichaient un optimisme débordant dans les premières heures suivant le tir de munitions de précision sur une partie spécifique d’un bâtiment de Doha où les chefs du Hamas étaient censés se réunir. Mercredi matin, le ton avait changé : le pessimisme gagnait du terrain, des personnes réputées bien informées, affirmant qu’à ce stade, rien ne prouvait que les principales cibles avaient été éliminées.
« Si nous ne les avons pas eus cette fois, nous les aurons la prochaine », a déclaré l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, Yechiel Leiter, sur Fox News dans la nuit, dans ce qui pouvait passer pour un aveu que les choses ne s’étaient pas déroulées comme prévu.
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Comme l’ont confirmé les responsables israéliens, l’attaque était planifiée depuis des mois. Netanyahu a expliqué « qu’une opportunité opérationnelle » avait été identifiée mardi à la mi-journée et le feu vert donné, au lendemain d’un attentat revendiqué par le Hamas, au cours duquel deux terroristes avaient tué six Israéliens à Jérusalem.
« Le Premier ministre et le ministre de la Défense ont estimé que l’opération était pleinement justifiée », a souligné Netanyahu dans une déclaration conjointe avec le ministre de la Défense, Israel Katz, « dans la mesure où ce sont les dirigeants du Hamas qui ont initié et organisé le massacre du 7 octobre et qui, depuis, continuent de mener des attaques meurtrières contre Israël et ses citoyens. Ils ont notamment revendiqué la responsabilité du meurtre de nos civils lors de l’attentat perpétré hier à Jérusalem. »
Lors d’un événement organisé mardi soir à l’ambassade des États-Unis, Netanyahu a ajouté que « l’époque où les chefs terroristes jouissaient d’une immunité en un lieu particulier est révolue ».
Il a également affirmé que cette frappe pourrait « ouvrir la voie à la fin de la guerre à Gaza ». Il a également déclaré qu’Israël avait accepté ce qu’il a présenté comme la proposition de Trump pour mettre fin à la guerre, « en commençant par la libération immédiate de tous nos otages ». Et si d’autres, dont il n’a pas révélé le nom, faisaient de même, « la guerre pourrait prendre fin immédiatement » et « nous pourrions de nouveau travailler à l’expansion de la paix dans notre région, dans l’intérêt de tous ».
Cela pourrait éventuellement se vérifier, si les cibles ont réellement été éliminées et que le Hamas a été sensiblement affaibli ou dissuadé. Dans un tel cas, cette frappe pourrait offrirait à Netanyahu une possible victoire, un tournant qui lui permettrait de justifier le fait de défier ses partenaires de coalition d’extrême droite, de placer la libération des otages au-dessus de la poursuite de la guerre et de renforcer son soutien dans l’opinion israélienne, au-delà de ce qu’il a obtenu depuis le 7 octobre.
Mais si les cibles ont survécu ou avaient déjà quitté le bâtiment, peut-être averties le jour même, ou comme il a aussi été rapporté, quelque temps plus tôt par l’Égypte, la Turquie ou une autre source, la donne change complètement.
Hearing the developments from #Doha, concerned about its repercussions especially for the hostages, but reminded of this video from October 7, that Hamas proudly distributed on that terrible day from #Qatar. pic.twitter.com/FLpJ07NoaW
— Lt. Col. (R) Peter Lerner (@LTCPeterLerner) September 9, 2025
Les hommes qu’Israël avait décidé d’éliminer – notamment Khalil al-Hayya, chef des opérations du Hamas à Gaza et visage public de sa direction, l’ancien chef du Hamas Khaled Mashaal, et Zaher Jabarin, l’orchestrateur du terrorisme en Cisjordanie – font effectivement partie, comme l’a déclaré Netanyahu, de ceux qui ont planifié et célébré le pogrom des Israéliens le 7 octobre 2023, et sont déterminés à détruire Israël. Des cibles légitimes à tous égards.
Mais les atteindre « la prochaine fois » sera une entreprise bien plus compliquée. Non pas parce qu’ils ignoreraient jusque-là être dans le collimateur d’Israël, ce dont ils n’ont jamais douté, mais parce que, dans un avenir prévisible, ils bénéficieront bel et bien d’une « immunité en un lieu particulier » : le Qatar.
Trump se dit publiquement « très mécontent » d’Israël, saluant l’élimination du Hamas comme « un objectif légitime », mais fulminant contre « le lieu de l’attaque ».
Le Qatar, un allié fidèle des États-Unis, a rappelé Trump mardi soir, « a travaillé très dur et pris des risques considérables avec nous pour tenter de négocier la paix ». De ce fait, a-t-il ajouté, l’attaque menée sur son sol « ne sert ni les objectifs d’Israël ni ceux de l’Amérique ». Et il a assuré aux dirigeants qataris « qu’une telle chose ne se reproduirait pas sur leur territoire ».
À ce stade, tout porte à croire que Netanyahu a tenu Trump dans l’ignorance d’une attaque menée sur le territoire souverain d’un acteur régional profondément problématique. Le Qatar est largement perçu en Israël comme un soutien du Hamas et un relais de l’extrémisme dans le monde arabe et au-delà à travers Al Jazeera. Mais Trump, lui, considère Doha comme un allié – un allié si central qu’il y a effectué en mai son premier déplacement au Moyen-Orient depuis son retour à la Maison Blanche, sans passer par Jérusalem.
La frappe a peut-être échoué. Mais ses cibles bénéficient désormais, de facto, d’une protection présidentielle américaine au Qatar. Pour les atteindre de nouveau, Netanyahu devrait donc défier ouvertement l’allié le plus important, et presque unique, qui reste à Israël.
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On dit que tout le monde aime les vainqueurs. Or, dans ce cas, plusieurs États arabes – l’Égypte, la Jordanie, les Émirats et l’Arabie saoudite – se sont empressés de condamner Israël, comme s’il avait déjà perdu, alors qu’ils ont tout intérêt à voir le Hamas affaibli.
Mais l’adage inverse se vérifie aussi : l’échec est orphelin. Et pour un Israël déjà largement honni sur la scène internationale sous Netanyahu, chaque revers réel ou perçu risque d’entraîner des conséquences potentiellement désastreuses.
« Il n’y a pas de plus grande victoire que celle-ci », s’est exclamé le général de réserve Yisrael Ziv, héros du 7 octobre et critique farouche de Netanyahu, dans les premières heures exaltées qui ont suivi la frappe, alors qu’on croyait largement que la direction du Hamas avait été éliminée.
Mais si cela devait s’avérer faux, ce serait une défaite aux conséquences lourdes : pour les relations avec les États-Unis, pour la position d’Israël dans la région et dans le monde, pour la guerre contre un Hamas idéologiquement intransigeant et, surtout, pour les otages encore aux mains des terroristes à Gaza.
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