Netanyahu, le monde des affaires et la manipulation des médias israéliens
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Opinion

Netanyahu, le monde des affaires et la manipulation des médias israéliens

Le procès du Premier ministre éclaire sur l'accord illicite présumé de contrepartie avec un site d'information. Ce n'est pas un cas isolé

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu arrive pour la première session de la phase probatoire de son procès au tribunal de district de Jérusalem le 5 avril 2021. Il a quitté l'audience après la déclaration d'ouverture du procureur principal, avant le début des témoignages, à sa propre demande et avec la permission des juges. (Oren Ben Hakoon/POOL)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu arrive pour la première session de la phase probatoire de son procès au tribunal de district de Jérusalem le 5 avril 2021. Il a quitté l'audience après la déclaration d'ouverture du procureur principal, avant le début des témoignages, à sa propre demande et avec la permission des juges. (Oren Ben Hakoon/POOL)

Une saga véritablement lugubre se déroule actuellement au tribunal de district de Jérusalem. Non seulement en ce qui concerne le Premier ministre Benjamin Netanyahu, mais aussi en ce qui concerne certaines parties du paysage médiatique israélien. Et bien que les affaires portées devant le tribunal concernent des événements survenus il y a plusieurs années, les préoccupations qu’elles mettent en lumière quant à l’indépendance des médias israéliens, face à un Premier ministre qui a travaillé stratégiquement pendant des années pour plier les médias à sa volonté, ne sont que trop actuelles.

Dans la première des trois affaires qui sont entrées dans la phase probatoire cette semaine, Netanyahu se bat contre des allégations selon lesquelles il a exercé pendant plusieurs années ce qui s’apparentait à un contrôle éditorial sur ce qui était le deuxième plus grand site d’information d’Israël, Walla, dans le cadre d’un accord illicite de contrepartie avec ses propriétaires qui, d’une manière ou d’une autre, a porté préjudice à pratiquement tous les Israéliens.

L’arrangement, pour lequel Netanyahu a été accusé de corruption, de fraude et d’abus de confiance dans le cadre de l’affaire dite 4000, aurait fonctionné de la manière suivante : Lui et ses assistants obtenaient une couverture favorable de ses propres activités par Walla et une couverture négative de ses rivaux, choisissaient le personnel et opposaient leur veto, et faisaient modifier, supprimer et/ou mettre en avant des articles individuels sur le site pour répondre à leurs besoins. (Dans un exemple que les autorités citent dans son acte d’accusation provisoire, Netanyahu a exigé que Walla mette « en évidence et pendant de nombreuses heures une vidéo que vous avez publiée le jour de l’élection en 2015, dans laquelle vous préveniez que « les Arabes [allaient] venir en masse aux urnes » et appeliez les électeurs de droite à voter pour votre parti).

En retour, Netanyahu a utilisé son pouvoir et son autorité en tant que Premier ministre et ministre des Communications pour faire avancer des décisions apportant des avantages financiers colossaux à Shaul et Iris Elovitch, à l’époque actionnaires majoritaires de Walla et du géant israélien des télécommunications Bezeq.

Netanyahu aurait permis une fusion entre Bezeq et la société de télévision par satellite Yes rapportant des centaines de millions de shekels aux Elovitch. D’une portée nationale considérable, il serait également intervenu pour retarder pendant des années la révision vitale et urgente de l’infrastructure internet d’Israël – en bloquant le déploiement de câbles à fibre optique à haut débit qui auraient permis à des millions d’Israéliens de bénéficier d’une connexion internet moins chère et plus rapide, ce qui signifie que la Start-Up Nation est progressivement devenue une nation plutôt ralentie – afin de contribuer à préserver le monopole de Bezeq dans ce domaine.

A LIRE – Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Netanyahu nie farouchement ces allégations et toutes les autres qui pèsent sur lui, affirmant à plusieurs reprises que les accusations sont fabriquées de toutes pièces et que les procureurs et les policiers israéliens conspirent avec les médias et ses rivaux politiques pour l’évincer par le biais des tribunaux puisqu’ils ne peuvent pas le battre dans les urnes.

Plus précisément, dans l’affaire la plus grave pour laquelle il est jugé, il insiste sur le fait que toutes les décisions qu’il a prises concernant les Elovitch, Bezeq, Yes, etc. étaient irréprochables, qu’elles ont été approuvées par les fonctionnaires compétents et qu’elles n’avaient aucun rapport avec la couverture qu’il a reçue du site web que les Elovitch possédaient également, et dont une grande partie, selon lui, était tout sauf favorable.

L’homme d’affaires israélien Shaul Elovitch et sa femme Iris au tribunal de district de Jérusalem, le 6 avril 2021. (Yonatan Sindel / Flash90)

Ce n’était que la première semaine de la phase probatoire du procès, qui devrait durer des années, avec plus de 300 témoins potentiels à appeler à la barre. La présomption d’innocence reste fermement ancrée chez Netanyahu.

Mais le témoignage du premier témoin de l’accusation dans l’affaire 4 000, l’ancien PDG de Walla, Ilan Yeshua, a déjà commencé à illustrer certaines réalités sombres concernant l’intégrité, ou le manque d’intégrité, dans certains secteurs des médias israéliens.

D’après ce que Yeshua a raconté aux juges, l’opération éditoriale d’un site d’information prétendument indépendant, la deuxième source d’information en ligne la plus importante pour le public israélien, a été contrôlée par le Premier ministre et déformée sans relâche à son avantage, avec la connaissance et la complicité de certains membres de la rédaction. D’autres membres du personnel ont quitté Walla plutôt que de déformer la couverture médiatique ; d’autres encore ont eu recours à des actes d’insubordination.

Tout cela a commencé avant les élections de janvier 2013, et s’est poursuivi jusqu’en 2016, date à laquelle la police a enquêté. Cela a été initialement révélé dans un article de Haaretz (lien hébreu) en octobre 2015. Ce n’est qu’à ce moment-là que les lecteurs de Walla auraient appris qu’ils consommaient du contenu éditorial présenté et hiérarchisé non pas en fonction du jugement professionnel des rédacteurs sur ce qui constituait l’actualité, ce qui s’était passé exactement dans l’actualité et à quel point c’était important, mais plutôt du matériel régulièrement adapté aux intérêts et aux demandes spécifiques du Premier ministre.

Netanyahu soutient que la recherche d’une couverture équitable par les politiciens est une chose normale, et non un délit, et qu’il est poursuivi pour un comportement qu’aucun procureur d’État, où que ce soit dans le monde, n’a jamais qualifié de criminel. L’accusation soutient cependant que Netanyahu a fait bien plus que rechercher une couverture équitable – qu’en échange de l’accord d’Elovitch pour adapter Walla à ses besoins personnels et politiques, il a abusé de « l’immense pouvoir de sa fonction » pour s’occuper des intérêts commerciaux d’Elovitch. D’où les accusations de corruption, de fraude et d’abus de confiance.

Ilan Yeshua, ancien PDG du site d’information Walla, arrive pour son troisième jour de témoignage dans l’affaire contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu au tribunal de district de Jérusalem, le 7 avril 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

L’affaire 2000, qui se déroulera plus tard dans le procès, devrait nous plonger dans une deuxième contrepartie illicite présumée entre Netanyahu et les médias. Il s’agit d’un accord négocié mais jamais mis en œuvre, dans le cadre duquel Arnon Mozes, l’éditeur de Yedioth Ahronoth, propriétaire du plus grand site Internet d’information d’Israël, aurait convenu avec Netanyahu de remodeler la ligne éditoriale de Yedioth en faveur du Premier ministre, en échange de quoi Netanyahu entraverait le journal gratuit concurrent Israel Hayom – un porte-parole presque clandestin des intérêts du Premier ministre qui a profondément nui aux affaires de Yedioth.

Le scandale de Walla a entraîné un changement de garde sur ce site web, qui n’appartient plus aux Elovitch, également accusés de corruption dans cette affaire. Au Yedioth, des années après la révélation des allégations, qui ont fini par figurer dans le dossier d’accusation de Netanyahu, Mozes, lui-même accusé de corruption, reste en place en tant que propriétaire majoritaire et éditeur.

Arnon (Noni) Mozes se présente à une audience au tribunal de district de Jérusalem le 5 avril 2021. (Oren Ben Hakoon/POOL).

Les affaires 2000 et 4000, deux des trois affaires de corruption contre lesquelles Netanyahu se bat, tournent autour du fait qu’il aurait corrompu les médias israéliens pour tenter d’accroître sa popularité et l’aider à conserver le pouvoir. La troisième, l’affaire 1000, est largement axée sur les cadeaux illicites présumés, d’une valeur de plusieurs centaines de milliers de dollars, que Netanyahu et son épouse Sara ont reçus de (et des faveurs accordées à) l’homme d’affaires israélo-américain milliardaire et producteur hollywoodien Arnon Milchan. Cette affaire a également des répercussions médiatiques dans la mesure où Milchan était copropriétaire de la Dizième chaîne, une grande chaîne de télévision (relancée depuis sous le nom de Treizième chaîne).

Alors que le procès du Premier ministre se poursuit, nous devrions entendre d’autres révélations troublantes, non seulement sur les machinations illégales présumées de Netanyahu pour dominer le paysage médiatique en abusant de ses pouvoirs et de son autorité ministériels, mais aussi sur la complicité de hauts responsables du journalisme israélien dans ces tentatives.

On pourrait être tenté de croire que la Cour traite d’abus présumés datant d’il y a longtemps, que les procureurs de l’État d’Israël dénoncent aujourd’hui tardivement des arrangements illicites présumés, élaborés il y a des années entre des hommes d’affaires propriétaires de médias et un politicien qui aurait cherché à exploiter ce lien, et facilités par des journalistes qui étaient satisfaits ou contraints de suivre le mouvement.

Mais la vérité est que tout cela n’est pas de l’histoire ancienne et contestée. Les itérations actuelles sont un peu différentes, mais c’est toujours le cas, en ce moment même.

Yaakov Bardugo s’exprime lors d’une conférence du journal « Makor Rishon », le 8 décembre 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

À la radio de l’armée, dont le personnel est en grande partie composé de membres de l’armée israélienne et qui porte la marque de cette dernière – une institution tenue de se tenir à l’écart de la politique partisane -, un prétendu « commentateur politique » du nom de Yaakov Bardugo, qui aurait été engagé dans le cadre d’un accord conçu par Netanyahu, co-anime une émission de début de soirée en semaine, dans laquelle il se fait l’avocat du Premier ministre sans relâche. De manière inquiétante, Bardugo fustige également sans relâche le procureur général qui a eu le culot d’inculper Netanyahu (lien en hébreu), s’en prend à tous ceux, jusqu’au président inclus (lien en hébreu), qu’il considère comme nuisibles ou contraires aux intérêts du Premier ministre, et va parfois jusqu’à interpeller les journalistes de la station de radio lorsqu’il juge leur couverture insatisfaisante. Lui et ses malheureux co-animateurs mènent également de nombreuses interviews longues et obséquieuses avec Netanyahu à l’approche de chacune de nos désormais fréquentes élections – accordant beaucoup plus de temps d’antenne au Premier ministre qu’à ses rivaux qui, s’ils sont prêts à braver l’approche souvent méprisante de Bardugo, sont interrogés et grossièrement interrompus.

Contrairement à Walla, une station privée qui adapte subrepticement sa couverture à Netanyahu, il s’agit d’une distorsion au vu et au su de tous dans une station de radio financée par les contribuables israéliens et portant la marque de l’armée israélienne. Tous ceux qui travaillent à la station le savent. Tous ceux qui dirigent la station le savent. Et cela continue, jour après jour, semaine après semaine, cycle électoral après cycle électoral.

Mais la radio de l’armée, tous les auditeurs la connaissent. Qu’en est-il des autres médias où la distorsion est un peu plus subtile, et où le lien entre les intérêts des hommes d’affaires propriétaires de médias et les puissants politiciens israéliens joue un rôle caché ? C’était prétendument le cas à Walla, avec des conséquences prétendument stupéfiantes.

Quelle était l’importance de ce prétendu accord de contrepartie entre Netanyahu et Elvitch – pour les intérêts cardinaux des deux parties ?

Lors de l’audience de mercredi du procès Netanyahu, l’accusation a présenté un SMS envoyé par le fils des Elovitch, Or, alors membre du conseil d’administration de Bezeq, à Ilan Yeshua immédiatement après les élections de mars 2015, affirmant que leur arrangement avait assuré la victoire électorale de Netanyahu, rien de moins, et prévoyant des avantages financiers appropriés.

« Félicitations, vous lui avez fait gagner les élections », a écrit Or Elovitch au PDG de Walla. « Maintenant Bibi va faire ce que Bezeq attend de lui. »

L’accord Bezeq-Yes a été approuvé et mis en œuvre quelques semaines plus tard.

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