Netanyahu vante sa réussite sanitaire, mais les institutions s’écroulent
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Analyse

Netanyahu vante sa réussite sanitaire, mais les institutions s’écroulent

S&P a maintenu la note de crédit d'Israël, en citant des institutions étatiques fortes et une économie saine, deux éléments attaqués par les dirigeants politiques

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Benjamin Netanyahu, masqué, assiste à l'inauguration d'une station de dépistage de la COVID-19 à l'aéroport international Ben Gurion de Lod, le 9 novembre 2020. (Crédit : ATEF SAFADI / POOL / AFP)
Benjamin Netanyahu, masqué, assiste à l'inauguration d'une station de dépistage de la COVID-19 à l'aéroport international Ben Gurion de Lod, le 9 novembre 2020. (Crédit : ATEF SAFADI / POOL / AFP)

Samedi soir, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est enthousiasmé sur les réseaux sociaux.

« Une bonne semaine ! », a-t-il écrit. « Voici un autre vote de confiance impressionnant dans la politique économique que nous menons, lorsque l’agence de notation internationale S&P laisse la notation de crédit d’Israël à son niveau élevé, sans changement, au milieu de la crise mondiale du coronavirus, alors qu’elle abaisse la notation de crédit de [certaines autres] nations développées ».

Malheureusement, l’explication fournie par S&P elle-même pour justifier sa décision est moins encourageante.

Israël possède des « atouts en matière de crédit », selon l’agence – à savoir, « son économie riche et résistante, son commerce extérieur excédentaire, et les avantages que l’État tire d’un cadre monétaire flexible et d’une épargne intérieure relativement importante ».

Autrement dit, les fondamentaux sont solides. Le pays est riche, avec une dette relativement faible, et généralement bien placé pour sortir de la pandémie en grande partie indemne.

Des gens passent devant des magasins fermés dans le centre commercial vide de Mamilla à Jérusalem, lors d’un confinement dû au COVID-19, le 23 mars 2020. (Nati Shohat/Flash90)

Netanyahu mérite,d ‘une certaine manière, les éloges face à cette robustesse. Il a dirigé Israël pendant 14 des 24 dernières années, et pendant deux autres années en 2003-5, il a été l’un des ministres des Finances les plus influents de mémoire d’homme. C’est durant ce court mandat de ministre des Finances qu’il a fait adopter des réformes vitales qui ont réduit le secteur public, diminué les droits des Israéliens qui ne travaillent pas et privatisé les grandes entreprises publiques. On attribue à ces réformes le rôle de catalyseur de la croissance dans la décennie qui a suivi le krach économique de la seconde Intifada.

Mais malgré la fierté de Netanyahu, S&P a précisé la semaine dernière qu’il pariait sur Israël en dépit, et non grâce, de son leadership politique actuel.

« L’incertitude politique intérieure reste élevée », a averti l’agence de notation à l’intention des investisseurs. « Le pays a connu trois élections peu concluantes au cours des 18 derniers mois… Malgré la formation d’une coalition, Israël n’a toujours pas adopté de budget national pour 2020 après que la date butoir d’août a été reportée, à la dernière minute, à la fin du mois de décembre…. La fragmentation au sein du gouvernement [risque de] provoquer de nouvelles élections dans les mois à venir ».

La déclaration de l’agence fait écho à la décision de Moody’s le mois dernier de laisser la note d’Israël inchangée malgré un « système politique polarisé [qui] pèse sur l’efficacité de la politique fiscale ».

Malgré tout ce chaos politique, a indiqué Moody’s, Israël reste un bon investissement – parce qu’il possède des institutions étatiques fortes : « Historiquement, la volatilité politique inhérente n’a pas affecté l’économie de manière significative ; nous l’avons vu avec le fort taux de croissance de 3,5 % en 2018-2019. Nous considérons que cela témoigne de la solidité relative des institutions du pays ».

Des Israéliens portent des masques de protection alors qu’ils sont assis au marché Levinsky à Tel Aviv, le 28 octobre 2020. (Miriam Alster/Flash90)

Mais que se passe-t-il si ces institutions commencent à montrer des signes de fissuration ? Quelles seraient les perspectives d’Israël si les responsables de la santé chargés de la lutte contre la pandémie et les responsables des finances chargés de stabiliser et de relancer la reprise économique du pays commençaient à démissionner en masse et ne pouvaient être remplacés par des politiciens querelleurs ?

Nous le saurons bientôt.

Le ministère de la Santé se vide

L’État fonctionne sans budget depuis 11 mois, et des fonctionnaires ont déclaré au Times of Israël la semaine dernière qu’au sein du ministère des Finances, personne ne travaille sur le budget 2021 – bien que l’année fiscale commence dans à peine six semaines. Un malaise s’est installé dans les couloirs du pouvoir, une paralysie qui n’a rien à voir avec la pandémie, et qui s’est développée bien avant que celle-ci ne sévisse. Elle menace à présent de saper tous les efforts déployés pour rétablir la normalité et la prospérité dans le sillage de la COVID.

Cela commence au ministère de la Santé, où les meilleurs économistes et épidémiologistes sont partis, et ne sont pas remplacés.

Les médias israéliens ont noté la démission spectaculaire, la semaine dernière, d’Itamar Grotto, directeur général adjoint du ministère, épidémiologiste de formation et chargé de la lutte du gouvernement contre la pandémie. Mais Grotto n’est que le dernier à quitter le navire. Depuis un an et demi, le ministère perd ses hauts fonctionnaires et n’en a remplacé aucun.

Itamar Grotto vu lors d’une conférence de presse au ministère de la Santé à Jérusalem, le 20 décembre 2009. (Flash90)

L’économiste Nir Keidar était le directeur général adjoint de la planification stratégique et économique jusqu’à son départ en mai 2019, après 13 ans de service. Dix-huit mois plus tard, son poste est toujours vacant.

Il en va de même pour le directeur général adjoint en charge des hôpitaux, qui est parti en août pour un poste à l’hôpital Rambam de Haïfa ; ou son adjoint, le responsable en chef des hôpitaux gouvernementaux, qui est parti le même mois pour récupérer son ancien poste de responsable de l’hôpital Poriya à Tibériade ; ou le directeur général adjoint chargé de la réglementation, de l’informatique et de la santé numérique, qui est parti en juin pour devenir le directeur financier du fonds de santé Maccabi ; ou le directeur général adjoint chargé de la surveillance des fonds de santé, qui est parti en septembre dernier et n’a toujours pas été remplacé 14 mois plus tard ; ou le directeur général adjoint chargé de la planification et du développement des établissements de santé, qui a annoncé sa démission en août pour occuper un poste à l’hôpital Ichilov de Tel Aviv. Même le porte-parole du ministère est parti le mois dernier, et de nombreux autres hauts fonctionnaires envisageraient de faire de même.

Aucun n’a été remplacé.

Il y a un point de basculement pour toute institution confrontée à un tel exode. Alors que le ministère lutte contre la pandémie, les fonctionnaires responsables de la quasi-totalité des autres fonctions vitales, de la planification budgétaire à la surveillance des hôpitaux et des fonds de santé, fuient là où l’herbe est plus verte. Comme le ministère ne peut pas cesser d’exercer ces fonctions, la charge de travail retombe, de manière intenable, irresponsable, sur ceux qui restent.

La démission de Grotto la semaine dernière et celle annoncée dimanche du directeur général adjoint aux finances, Vadim Ferman, ont placé le problème directement dans l’orbite de la lutte contre la pandémie. Grotto est de facto le meilleur épidémiologiste du pays, tandis que Ferman était responsable non seulement de la répartition des budgets, des prix et de la planification financière du ministère, mais aussi des 16 milliards de shekels de fonds attribués au ministère pour lutter contre la pandémie.

Des fonctionnaires de la santé se réunissent sur Zoom, sur une photo publiée par le ministère de la Santé, dont le ministre de la Santé Yuli Edelstein (en haut au centre), le 9 septembre 2020. (Ministère de la Santé)

Où trouver un comptable quand on en a besoin ?

Le gouvernement a dépensé jusqu’à présent quelque 64 milliards de shekels pour lutter contre la pandémie, selon les chiffres du ministère des Finances publiés la semaine dernière, faisant augmenter les dépenses globales du gouvernement cette année de quelque 20 % par rapport à l’année dernière, entraînant un déficit sans précédent sur 12 mois de quelque 137 milliards de shekels.

Des dépenses massives pour le sauvetage des banques au milieu d’une crise unique peuvent être entièrement justifiées. Mais Israël a un problème : pour financer ce déficit, le gouvernement devra emprunter beaucoup d’argent auprès d’institutions financières à l’étranger, et il n’y a personne qui puisse le faire actuellement dans l’appareil d’État.

Le comptable général du ministère des Finances, seul fonctionnaire autorisé par la loi à émettre des obligations, a pris sa retraite au début de ce mois.

Tout comme le ministère de la Santé, le ministère des Finances a également perdu des hauts fonctionnaires dans l’impasse politique et le gel du budget. Il a perdu son directeur général et son chef du budget au cours des derniers mois, ainsi que trois des cinq adjoints du département du budget et d’autres hauts fonctionnaires.

Mais le départ de l’ex-comptable général Roni Hizkiyahu, une éminence grise vénérée du monde financier israélien qui a été le principal régulateur bancaire de la Banque d’Israël et le président d’une grande banque commerciale, est particulièrement douloureux.

Rony Hizkiyahu , comptable-général au sein du ministère des Finances, lors d’une conférence du ministère des Finances à Jérusalem, le 12 novembre 2018. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il ne s’agit pas seulement du fait que l’adjoint de Hizkiyahu a également démissionné le mois dernier ; c’est le poste lui-même. Le comptable général dispose de pouvoirs et d’une indépendance uniques, tous fixés par la loi.

Seul le comptable général peut déroger à l’obligation légale de lancer un appel d’offres pour un marché public. Le comptable général est le seul à émettre des obligations ou à négocier des emprunts. En d’autres termes, c’est le comptable général qui est le seul à pouvoir couper à travers une grande partie de la bureaucratie israélienne lente pour soutenir la lutte contre la pandémie, et ensuite lever les capitaux nécessaires à cette lutte sur les marchés financiers mondiaux.

Saisissant le besoin vital de disposer d’un bureau de comptable général pleinement opérationnel, le ministre des Finances Israël Katz a annoncé le mois dernier qu’il avait choisi Yaheli Rotenberg, un vétéran grisonnant qui a servi à tous les niveaux du bureau du comptable général et qui a l’expérience des émissions d’obligations à l’étranger, comme prochain comptable d’État du pays.

Mais Katz ne peut pas procéder à cette nomination. Netanyahu a décrété un gel de facto de toutes les nominations de hauts fonctionnaires dans les ministères contrôlés par Kakhol lavan – en particulier le ministère de la Justice – et le ministre de la Défense Benny Gantz a réagi en refusant d’autoriser un vote du cabinet sur les nominations dans les ministères dirigés par le Likud comme la Santé et les Finances. (Cette impasse est la cause de nombreux postes non pourvus, mais pas uniquement. Dans de nombreux cas, c’est la simple mauvaise gestion qui est à blâmer. De nombreux postes non pourvus au sein du ministère de la Santé ont fait l’objet d’appels d’offres pour engager des remplaçants – mais les commissions d’appel d’offres ne se sont pas réunies depuis des mois).

Ainsi, un pays dont le déficit ne cesse de s’aggraver en pleine pandémie et où les confinements se multiplient à l’échelle nationale, où le ministère de la Santé se vide rapidement de ses meilleurs experts et de la plupart de ses hauts fonctionnaires clés, et où le ministère des Finances perd des cadres supérieurs en pleine crise économique, ne peut même pas nommer un comptable de l’État pour réunir les fonds nécessaires à la sortie de crise.

Benny Gantz, (au centre), et Benjamin Netanyahu, (à droite), à la Knesset, le 10 novembre 2020. (Shmulik Grossman/ porte-parole de la Knesset)

La réalité nous rattrape toujours

Il peut être difficile de naviguer à travers le labyrinthe de la bureaucratie israélienne. Dans la crise actuelle, il est devenu plus vital que jamais de le faire. C’est dans les détails que la dangereuse impuissance de la direction politique actuelle du pays devient visible.

Jusqu’à présent, Netanyahu a réussi à tenir bon, refusant d’adopter le budget de l’État et se heurtant sans cesse à Kakhol lavan pour s’assurer qu’il n’aura jamais à respecter l’accord de rotation auquel il s’était engagé en mai dernier. Il a imputé toute la souffrance et le préjudice économique à la pandémie elle-même, a insisté sur le fait que sa propre gestion de la longue crise a été une réussite mondiale et a réussi à esquiver la plupart des reproches de ses partisans.

Mais la réalité finit toujours par rattraper le récit politique.

L’évaluation de S&P assure aux investisseurs que d’ici la mi-2021 – date à laquelle un vaccin sera probablement disponible et largement distribué – le gouvernement israélien reviendra à sa politique de longue date de responsabilité fiscale. En d’autres termes, les prévisions de S&P sont en partie basées sur le pari que le Premier ministre commencera à réduire les subventions et allocations spéciales qui ont maintenu un million de ménages israéliens à flot depuis le début de la pandémie – en pleine campagne électorale tout à fait inévitable.

Une forte bureaucratie et une économie fondamentalement saine – renforcée par les efforts et les politiques de Netanyahu lui-même pendant de nombreuses années – ont tempéré la douleur de la pandémie et, en d’autres temps, auraient sûrement permis à Israël de se redresser fortement. Mais la crise politique sans fin d’Israël menace maintenant de vider cette même bureaucratie et de faire des ravages populistes dans cette économie. Le temps que cela devienne clair pour les analystes étrangers, il pourrait être trop tard pour les Israéliens. Le mal sera fait.

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