« Nous aurions pu nous élever, » regrette un journaliste juif américain à propos des élections
Rechercher
Témoignage"Nous, qui adorons argumenter, qui avons écrit des milliers de livres qui argumentent d’un côté et de l’autre, qui argumentons à la table du dîner et dans le shouk de Jérusalem jusque dans les pages du New York Times, nous aurions pu montrer l’exemple"

« Nous aurions pu nous élever, » regrette un journaliste juif américain à propos des élections

Il ne s'agit plus de savoir quel candidat est le plus favorable à Israël, mais de savoir quel candidat est le ‘Nazi’. Vous ne me croyez pas ? Allez sur Google et voyez affluer cette accusation

Dans le sens des aiguilles d'une montre, en haut à gauche : Donald Trump; Hillary Clinton; Bernie Sanders; Jared Kushner et Ivanka Trump (Crédit : Getty Images)
Dans le sens des aiguilles d'une montre, en haut à gauche : Donald Trump; Hillary Clinton; Bernie Sanders; Jared Kushner et Ivanka Trump (Crédit : Getty Images)

JTA — Certains parmi nous votent Trump. La plupart d’entre nous votons pour Clinton. Mais nous, Juifs, nous avons peur.

Il y a les scandales, oui. Il y a les courriels et les allégations d’agression sexuelle, et la fraude, et le racisme et l’antisémitisme, et les courriels. Il y a des questions telles que celles des réfugiés et des implantations et de l’Iran, et celle de la non-destruction du pays.

Mais majoritairement, il y a cette peur. Cette peur que l’on ressent lorsque l’on sait que tant de personnes sont en désaccord avec vous, même si, ou peut-être parce que Facebook facilite le filtrage des gens qui ne partagent pas les mêmes convictions que vous.

Cette peur ressentie lorsque vous voyez les sondages et savez que parmi les millions de voix qui constituent la statistique qui s’oppose à la vôtre, il y a des amis et des membres de votre famille.

Ces autres, ils sont à vos côtés lors du dîner de Shabbat le vendredi soir. Ils sont assis derrière vous à la synagogue, ils mangent aux tables de votre restaurant favori et ils regardent les mêmes émissions de culture juive à la télévision que vous, ils se rangent derrière la même formation sportive que vous.

Lorsque vous les regardez, vous vous demandez qui ils soutiennent et comment ils peuvent – comment n’importe quel Juif pourrait – voter de la même façon qu’eux.

L'ancien président Bill Clinton s'exprime lors d'un événement privé avec des membres de la communauté juive du sud de la Floride, au nom de son épouse, Hillary Clinton, le 15 février 2016 (Crédit : Autorisation Hillary for America)
L’ancien président Bill Clinton s’exprime lors d’un événement privé avec des membres de la communauté juive du sud de la Floride, au nom de son épouse, Hillary Clinton, le 15 février 2016 (Crédit : Autorisation Hillary for America)

“Ce qui me rend plus perplexe encore que tout le reste, c’est comment des Juifs peuvent voter pour Hillary.”

“Je ne peux pas comprendre comment quelqu’un – en particulier Juif – puisse soutenir Trump.”

Des électeurs juifs m’ont dit ces deux phrases au cours des deux dernières semaines.

A la Convention Nationale républicaine de Cleveland, les délégués arboraient des pins anti-Clinton qui étaient à la fois sexistes et humiliants. Ils me disaient qu’elle nuirait à Israël si elle devait être élue. Une semaine plus tard, les représentants Démocrates, à Philadelphie, n’ont pas cessé de ressasser les séries d’associations de Trump avec l’antisémitisme.

Trois mois après, les lignes de front se sont encore rigidifiées. A chaque fois que j’interroge un électeur juif, c’est la même histoire : une ou deux phrases portant sur les grandes qualités de son candidat, puis un ou deux paragraphes concernant les défauts rédhibitoires de l’autre.

Quand ils me décrivent la campagne, les juifs Démocrates et les juifs Républicains utilisent des mots comme « inquiétant », « terrifiant » ou « résigné ».

La complainte la plus communément exprimée parmi les parties et les dénominations est le manque de choix. Comment en est-on arrivé à avoir ces deux candidats, demandent les gens. Certains finissent par dire qu’ils évitent de parler politique dans les cercles juifs car ils ne veulent pas sacrifier leurs amitiés.

Il y avait une histoire que l’on se racontait concernant le consensus juif, les problèmes partagés et le soutien bipartisan. Des centaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues pour manifester en faveur des Juifs soviétiques et d’Israël. Il y a soixante ans, le président Eisenhower nous avait demandé de créer une organisation-cadre parce qu’il y avait trop de redondance dans les trop nombreuses organisations juives. Trop de gens réclamant la même chose !

Y a-t-il maintenant un consensus ?

Quatre-vingt pour cent d’entre nous voteront pour Clinton. Peut-être 90, peut-être 70. Au-delà de l’impact que cela pourrait avoir en Floride ou dans l’Ohio, cela n’a pas vraiment d’importance. Parce que soit vous faites partie des 80, soit vous faite partie des 20 : l’altérité est bien là. Et un profond gouffre nous divise.

Notre conversation collective ne porte plus sur le fait de savoir quel candidat est le plus favorable à Israël. Au contraire, c’est savoir lequel est et lequel n’est pas le “Nazi.” Vous ne me croyez pas ? Google “[nom du candidat] Nazi” et voyez les noms juifs affluer, en tant qu’auteurs ou suiveurs, avec l’accusation mentionnée dans le titre.

Sur Facebook et sur Twitter, quand nous osons échapper à notre “bulle de filtrage”, et nous engageons aux côtés de l’autre partie, ce n’est jamais « soyons d’accord sur le fait de ne pas être d’accord ». Vous n’avez pas seulement tort, vous n’êtes pas seulement désinformé – vous êtes immoral et dénié de tout principe. Vous êtes un “kapo” et un “fasciste.” Un “menteur” et un “pion”.

Lors d’un débat cette semaine entre deux représentants de campagne juifs dans un faubourg tranquille du New Jersey, des partisans ont interpelé les locuteurs et le public a hué les perturbateurs. Avant les grandes fêtes juives, des rabbins m’ont dit qu’ils avaient peur de parler de politique depuis le pupitre, non en raison des lois fiscales limitant le discours politique dans les lieux de culte, mais parce qu’ils redoutaient un retour de flamme de la part des leurs fidèles.

Cela ne revient pas à dire que les deux candidats sont à blâmer à parts égales. Il ne s’agit pas des candidats. Il s’agit bien de nous et de ce qui nous est arrivé avant que ne survienne le pire dans ces élections si mauvaises.

Quand nous – ou le cliché “oncle fou en Floride” – avons commencé une campagne de courriels en diffusant des théories conspirationnistes au sujet de la candidate démocrate avec ce deuxième prénom musulman. Quand toutes les discussions concernant Israël dans les synagogues devaient débuter par une stricte mise en garde visant au maintien de la politesse. Quand les plus légères déviations dans le consensus de la communauté mythique ont suscité des commentaires ou ont été qualifiées politiquement d’anti-Israéliennes ou antisémites.

Les juifs ultra-orthodoxes tenant des pancartes pendant qu'ils assistent à une conférence de campagne électorale soutenant le candidat républicain américain Donald Trump, à Jérusalem le 26 octobre 2016 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Les juifs ultra-orthodoxes tenant des pancartes pendant qu’ils assistent à une conférence de campagne électorale soutenant le candidat républicain américain Donald Trump, à Jérusalem le 26 octobre 2016 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Oui, Donald Trump est un candidat différent et c’est une élection différente. Il a amené une rhétorique bagarreuse et son désagréable style de prose empruntée aux réseaux sociaux dans l’arène politique. Il n’a pas eu de problème à insulter des individus et des groupes entiers sans s’excuser. Même lorsqu’on lui a dit qu’il lançait des tweets et des slogans qui enhardissaient l’extrême-droite antisémite, il a redoublé de vigueur. Ses complaintes concernant le « politiquement correct » ont permis aux gens de défendre des insultes au nom de la liberté d’expression.

Mais si quelque chose, l’amertume de cette campagne avait pu inspirer une contre-réaction au sein de la communauté des Juifs. Nous, qui adorons argumenter, qui avons écrit des milliers de livres qui argumentent d’un côté et de l’autre, qui argumentons à la table du dîner et dans le shouk de Jérusalem jusque dans les pages du New York Times, nous aurions pu montrer l’exemple. Nous aurions pu nous élever.

Au contraire, nous nous sommes amenuisés. Nous avons rejoint la bagarre, utilisant le même langage chargé et partageant des memes nuisibles et similaires.

La semaine prochaine, le mois prochain et l’année prochaine, nous serons en mesure de nous saluer les uns les autres dans la rue. Mais le peuple juif n’a jamais formé qu’un pour régler ses crises ou laisser les souvenirs s’effacer dans le passé. Est-ce que nous surpasserons cela ?

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...