Rechercher

Pays-Bas: Pourquoi des parents non-juifs donnent à leurs enfants des noms juifs?

Des prénoms comme Aron et Thirza sont courants en Hollande et quasi inexistants en Belgique voisine

Photo d'illustration d'un enfant dans un champ de tulipes en Hollande. (Crédit : iStock/ FamVeld)
Photo d'illustration d'un enfant dans un champ de tulipes en Hollande. (Crédit : iStock/ FamVeld)

AMSTERDAM, Pays-Bas (JTA) – En énumérant les prénoms de ses nombreux petits-enfants, Joop van Ooijen récite ce qui ressemble à l’appel d’une classe israélienne typique.

Yair, Yael, Lael, Odelia, Netanya, Yoaz et Shilon sont quelques-uns de ses petits-enfants qui portent des prénoms modernes, préférés par la classe moyenne israélienne. Baruch, Moshe, Elisheva et Yehuda font partie des classiques, populaires auprès des parents juifs religieux du monde entier.

Mais ni les Van Ooijens ni leurs 16 enfants ne sont juifs.

Il s’agit d’une famille chrétienne protestante d’une petite ville des Pays-Bas, qui fait partie d’une poignée d’endroits en Europe où il est courant que des non-juifs portent des prénoms qui sont largement perçus comme étant distinctement juifs.

« Nous sommes une famille pieuse et la Bible est toujours présente dans nos vies, ce qui signifie que le judaïsme est toujours présent dans nos vies et nous avons nommé nos enfants pour refléter cela », a déclaré Van Ooijen, un détaillant en produits chimiques de 69 ans.

Outre les noms bibliques universellement populaires tels que Simon, David, Ruth et Esther, les prénoms bibliques spécifiquement juifs semblent être particulièrement courants dans les cercles de chrétiens fervents aux Pays-Bas.

Mais de nombreux parents néerlandais qui ne sont pas religieux donnent également à leurs enfants des prénoms à consonance juive parce qu’ils considèrent que la Bible fait partie du patrimoine néerlandais et qu’ils sont attirés par les sons courts et décisifs des noms hébraïques. Certains parents disent que ces sons ressemblent aux sons néerlandais.

« Nous ne voulions pas d’un nom étranger et à consonance anglaise, mais nous voulions aussi un nom sérieux qui ait un certain poids lorsque l’enfant grandit », a déclaré Jantine Vonk, 35 ans, mère de deux enfants, Aron et Thirza, dans le sud des Pays-Bas.

Vonk a ajouté qu’elle pense que de nombreux parents néerlandais juifs et non-juifs partagent, pour diverses raisons culturelles, une préférence pour les noms courts et puissants avec un anneau distinct, comme Boaz et Thirza, par opposition à des noms plus arrondis, comme Ryan et Olivia.

Hagar Jobse, une journaliste de 34 ans d’Amsterdam qui a grandi au sein d’une famille laïque, a obtenu son nom parce que ses parents « le trouvaient simplement joli », a-t-elle déclaré à la Jewish Telegraphic Agency. En néerlandais, il se prononce Hakhar, en utilisant une consonne palatale qui existe en hébreu (mais pas dans le nom Hagar) et en néerlandais.

Mme Jobse dit que son prénom suscite surtout des réactions curieuses et positives parce qu’il est exotique aux Pays-Bas. Les Arabes le reconnaissent à Hajar, la prononciation en langue arabe du nom de cette figure biblique. « Et les hispanophones ont quelques difficultés avec ce nom », observe-t-elle.

Selon Mme Jobse, elle n’a jamais eu de réaction négative à son nom.

Mais c’est le cas des Van Ooijen, selon Joop.

« Il y a beaucoup d’antisémitisme dans le système scolaire, malheureusement », a-t-il déclaré à la Jewish Telegraphic Agency. « Nos enfants avec des noms juifs ont été harcelés, certains même intimidés pour cela ». Moshe Van Ooijen a particulièrement connu cela, a dit son père, tandis qu’Arie, Boaz et Sifra y ont également été confrontés.

Contacté par la JTA, Moshe, âgé d’une trentaine d’années, a initialement accepté d’être interviewé pour cet article mais les tentatives pour le joindre sont restées vaines.

Ses frères et sœurs portant des prénoms typiquement néerlandais – Gerda, Johan, Cornelis et Andreas – n’ont pas été victimes d’intimidation antisémite, a déclaré leur père. La popularité des prénoms bibliques a considérablement augmenté depuis les années 1980, selon l’institut de recherche Meertens sur la société et la linguistique.

Thirza, par exemple, était pratiquement inexistant dans les années 1950. Mais à partir de 1990, au moins 20 bébés ont été nommés Thirza chaque année, le pic ayant été atteint en 2000 avec environ 120 Thirza. Il y en a eu une centaine en 2014 nommés Thirza – un chiffre tiré du Livre des Nombres d’un passage traitant du moment où les filles héritent des biens de leur défunt père. (Thirza est également le nom d’une ville cananéenne).

Chez les garçons, la même tendance est visible avec Levi, un nom que presque personne n’a reçu en 1980. En 2014, il y avait au moins 8 000 Levi aux Pays-Bas, et des centaines de personnes le reçoivent chaque année (2016 comptait environ 700 Levi, la plupart des hommes mais aussi quelques femmes).

L’un d’entre eux est Levi Verschoof, un homme de 26 ans de Noordwijk, une ville côtière située à environ 48 km au sud-ouest d’Amsterdam. Verschoof, qui travaille pour un groupe religieux, dit qu’il aime son nom en partie à cause de son affinité avec le judaïsme.

« Quand je pense au judaïsme et au peuple juif, je ressens un sentiment positif, alors ça fait du bien d’avoir un nom qui y est lié. Je me sens fier lorsque des personnes juives entendent mon prénom et y réagissent positivement », a-t-il déclaré, se souvenant d’une rencontre en 2010 avec un rabbin de La Haye qui a discuté des significations bibliques du prénom avec Verschoof.

Verschoof et sa femme ont appelé leur fils Ezra – un autre nom que beaucoup de personnes à l’étranger considèrent comme typiquement juif, mais qui est courant chez les non-juifs aux Pays-Bas.

En Belgique, où vivent environ 11 millions de personnes, seules quelques dizaines de bébés sont nommés Levi chaque année, contre des centaines aux Pays-Bas, dont la population est de 17 millions d’habitants. (Presque tous les Levi belges viennent de régions où vit une population flamande, dont la taille est d’environ 7 millions).

Les deux pays comptent environ 30 000 Juifs chacun, un chiffre qui, aux Pays-Bas du moins, ne représente probablement pas une part significative des milliers de prénoms nettement juifs donnés aux nouveau-nés chaque année.

Le prénom Boaz, que des centaines de bébés néerlandais reçoivent chaque année, est donné à moins de 20 nouveaux-nés en Belgique chaque année, selon les dossiers du gouvernement. Des prénoms comme Thirza, Sifra et Tamar, que des milliers de personnes portent aux Pays-Bas, sont trop rares pour même figurer dans la liste des prénoms ayant fait l’objet de statistiques en Belgique.

Un prénom rare à consonance juive, Bracha, est célèbre bien au-delà de sa prévalence, grâce à une célèbre actrice de cinéma, Bracha van Doesburgh, qui n’est pas juive. Elle est l’une des 44 Bracha qui vivaient aux Pays-Bas en 2014. Ses enfants s’appellent Sophia, Kees et Boris.

L’actrice néerlandaise Bracha van Doesburgh au festival du film de Venise, le 31 août 2019. (Crédit : Alberto Pizzoli/AFP via Getty Images)

Par coïncidence, les tentatives de mesurer la prévalence du sentiment antisémite ont toujours montré qu’il est beaucoup plus courant en Belgique, qui, selon ces enquêtes, a un problème d’antisémitisme relativement grave, qu’aux Pays-Bas, où les expressions de la haine des Juifs sont parmi les plus faibles en Europe.

Gerrit Bloothooft, un sociologue de l’université d’Utrecht spécialisé dans l’étude des noms et travaillant avec l’institut Meertens, dit qu’il ne possède aucune donnée sur les raisons pour lesquelles les prénoms distinctement juifs sont relativement populaires aux Pays-Bas, mais il pense que le sentiment religieux chrétien n’explique qu’une partie de ce phénomène.

« Je soupçonne, et ce n’est qu’un soupçon, que les parents ne pensent pas trop aux origines juives de ces prénoms, ni aux conséquences potentielles », a déclaré Bloothooft, qui est souvent cité dans les médias néerlandais en tant qu’expert des prénoms. « Pas plus que pour des prénoms comme David, Sarah ou Judith. Les gens pensent simplement que ce sont de jolis prénoms. »

Chris Vonk, le père d’Aron et de Thirza, dit qu’il voulait effectivement ces prénoms parce qu’il les trouve jolis, mais que lui et sa femme, Jantine, ont bien réfléchi aux conséquences.

« Franchement, c’est quelque chose auquel nous avons pensé, oui. Nous avons envisagé la possibilité que nos enfants soient taquinés ou harcelés parce qu’ils ont des prénoms à consonance juive », a déclaré Chris à la JTA. « Mais nous avons décidé de leur donner quand même ces prénoms. Les enfants trouveront toujours quelque chose pour se moquer. Alors laissons-les faire avec ces prénoms ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...