Pays-Bas : un film sur des résistants oubliés pulvérise le box-office
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"C'est dur d'expliquer vraiment le génie de leurs actions"

Pays-Bas : un film sur des résistants oubliés pulvérise le box-office

L'histoire de ces frères qui ont financé le combat néerlandais contre les nazis - et sauvé des centaines de Juifs - a déjà séduit 400 000 spectateurs

Barry Atsma, à gauche, et Jacob Derwig dans les rôles respectifs de Walraven et Gijs van Hall dans "Le banquier de la résistance (Crédit : Dutch FilmWorks/via JTA)
Barry Atsma, à gauche, et Jacob Derwig dans les rôles respectifs de Walraven et Gijs van Hall dans "Le banquier de la résistance (Crédit : Dutch FilmWorks/via JTA)

AMSTERDAM (JTA) — En face de la banque nationale des Pays-Bas se trouve un monument pour le moins original en Europe qui a été érigé en souvenir d’un héros de guerre.

Intitulé « les feuilles mortes », la statue de métal dressée en mémoire du combattant de la résistance Walraven Van Hall semble si réaliste que, pendant les mois qui ont suivi son inauguration en 2010, la municipalité d’Amsterdam a reçu des coups de téléphone signalant l’oeuvre d’art – dont les branches recouvertes de peinture brune jonchent le sol d’une petite place – comme un débris laissé par un orage, nécessitant son retrait.

Loin des modèles pompeux qui commémorent les autres héros européens de la Seconde Guerre mondiale, cet hommage cadre bien avec l’histoire de Van Hall. Pendant des décennies, il n’a pas été reconnu dans son propre pays en dépit de l’audace et du courage qu’il a montrés pour sauver des centaines de Juifs pendant la Shoah tout en infligeant des dommages douloureux à la machine de guerre nazie, avant son exécution par les Allemands, en 1945.

Mais cette année, la bravoure de Van Hall est, pour la première fois, passée de l’obscurité à la lumière grâce à un film qui a coûté plusieurs millions de dollars, intitulé « Le banquier de la résistance »; long-métrage qui a remporté le prix national du meilleur film aux Pays-Bas en 2018 et qui a été soumis par le pays aux Oscars américains.

Le film, dans lequel la persécution des Juifs joue un rôle central, est le premier à se pencher sur les actions menées par Van Hall et son frère Gijsbert — tous deux membres d’une éminente famille de banquiers qui, pendant trois ans, ont aidé la Résistance en lui fournissant l’équivalent de la somme de 500 millions de dollars.

Ce manque d’intérêt porté au personnage a été invraisemblablement long, ce qui est surprenant au vu de l’envergure de ce qu’a pu faire Van Hall qui, selon les historiens, a aidé à faire de la résistance néerlandaise l’une des plus féroces et des plus efficaces en Europe. Il y a aussi des éléments dramatiques puissants dans l’histoire de Van Hall, un récit rempli de vaillance, de trahison, de mort, de dévotion – et même un vol dans une banque d’une proportion incroyable.

Depuis la gauche : Jacob Derwig, Barry Atsma et le réalisateur Joram Lursen après avoir remporté le Golden Calf du meilleur film à Utrecht, en Hollande, le 5 octobre 2018 (Crédit : autorisation du festival national du film des Pays-Bas/via JTA)

Des éléments remarqués par les cinéphiles. Avec 400 000 entrées enregistrées, c’est de loin la production locale qui a engrangé le plus de recettes aux Pays-Bas, et l’un des plus grands succès de toute l’histoire de l’industrie, selon le quotidien De Volkskrant. Sorti au mois de septembre dans les salles obscures, il est également proposé sur Netflix.

« Lorsque les gens pensent à la Résistance… Ils pensent rarement aux sommes d’argent énormes qu’il a fallues pour faire fonctionner cette organisation », commente le réalisateur du film, Joram Lürsen, auprès de JTA.

L’importance de l’argent, les chefs du mouvement en étaient déjà excessivement conscients lorsqu’ils ont été rejoints en 1942 par Van Hall, ancien fusilier-marin lié au secteur bancaire, qu’Israël a reconnu en 1978 comme Juste parmi les nations (ces non-juifs qui ont risqué leurs vies pour sauver des juifs pendant la Shoah).

Lui et son frère ont volé l’équivalent de 250 millions de dollars dans les coffres contrôlés par les nazis, empruntant 250 millions de dollars supplémentaires auprès d’autres banquiers pour mettre sur pied des attentats, ramener des pilotes alliés en lieu sûr, et offrir un soutien financier à au moins 8 000 Juifs qui vivaient dans la clandestinité pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ils ont fait cela « à travers une toile incroyablement compliquée d’entreprises écrans, des falsifications et de tours de passe-passe bureaucratiques qu’il est compliqué de résumer dans un film de fiction de deux heures » ou même dans un roman biographique, explique Lürsen. Une tentative « d’expliquer vraiment le génie de leurs actions » aurait égaré la majorité du public dans les vingt premières minutes, a-t-il ajouté.

Pour relever le défi incarné par la complexité de cette narration, Lürsen s’est concentré sur l’action la plus audacieuse des deux frères : le vol et l’encaissement d’obligations de la Banque centrale qui, à ce moment de l’histoire, a correspondu au vol le plus important jamais commis dans une banque européenne.

Walraven Van Hall, à droite, et son frère Gijs dans les années 1930. (Crédit : autorisation de la famille van Hall /via JTA)

« Ce seul élément de l’histoire contient tout ce dont on a besoin dans un film d’action hollywoodien », s’exclame Lürsen. « C’est aussi facile à suivre et plein de suspens qu’un braquage dans un casino ».

Les raccourcis et les concessions artistiques que Lürsen et son équipe se sont autorisés n’ont pas été du goût de tout le monde.

Harm Ede Botje, analyste au magazine Vrij et expert de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, a accusé les réalisateurs d’avoir créé un mélodrame gratuit et d’avoir méprisé les détails historiques dans une critique cinglante du film parue au mois de mars.

Il a noté une scène puissante du film dans laquelle un Van Hall – surnommé Wallie – épuisé regarde, à travers la vitre d’un train, un transport de juifs dans des wagons à bétail passer sur l’autre voie alors que les autres passagers détournent le regard, embarrassés. Mais Ede Botje affirme que jamais des juifs n’ont été transportés en plein jour en Hollande occupée.

Dans le film, l’élément qui entraîne la décision de Van Hall d’entrer dans la Résistance est le suicide d’une famille juive, d’anciens clients de Zaandam. Aucune preuve ne suggère la véracité de cette hypothèse, et il n’y a aucune trace dans les registres d’un tel suicide dans cette banlieue d’Amsterdam, selon Ede Botje.

« C’est vrai », dit Lürsen quand on évoque la manière dont les persécutions contre les juifs sont mises en exergue et peut-être même amplifiées dans son film. « J’ai fait un film sur deux frères courageux, sur leur vie, sur leur amour. Bien sûr, il a fallu que je prenne des décisions cinématographiques et dramaturgiques, mais il était important d’inclure l’arrière-plan du récit d’une façon qui soit facile à assimiler. Est-ce que j’aurais dû accorder moins d’attention au pire génocide de l’histoire des Pays-Bas parce que je n’ai pas de preuves que Wallie en ait été témoin ? Je ne le pense pas ».

Autre arrangement pris avec la vérité historique : dans le film, Van Hall est exécuté deux mois avant la fin de la guerre, après que les Allemands et leurs collaborateurs sont parvenus à l’identifier comme étant Van Tuyl et « le pétrolier » (l’une des nombreuses fausses identités qu’il empruntait).

Mais en réalité, les Allemands n’ont jamais su qui était Van Hall, et ce jusqu’à la fin de la guerre. Il a été exécuté aux côtés de plusieurs autres résistants présumés en représailles à l’assassinat d’un officier nazi. Les historiens, à ce jour, ignorent toujours pourquoi Van Hall a été arrêté par les nazis.

Cette ombre dans laquelle l’histoire de Van Hall a été plongée – malgré son importance, elle n’a fait l’objet que d’un seul livre écrit dans les années 1990 – n’est pas seulement due à sa complexité.

« Pendant de nombreuses années, l’industrie bancaire hollandaise a été réticente quant au fait d’explorer ce qu’ont fait les frères Van Hall, parce que l’exposer aurait montré les points faibles du système », dit Lürsen. « Personne ne voulait publier un manuel de fraude bancaire massive ».

Mais l’industrie a changé avec le temps, et le voile officieux de silence qui décourageait les tentatives des historiens à se pencher sur le fond des actions des frères Van Hall a été levé.

Ce monument à Amsterdam commémore Walraven Van Hall. (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)

Gijsbert Van Hall, le frère aîné, qui allait devenir maire d’Amsterdam, a maintenu un registre méticuleux de chaque centime dépensé lors de ses opérations. Les commissaires aux comptes, après la guerre, n’ont trouvé aucune anomalie dans les registres après les avoir étudiés pendant des mois.

Il y a eu de nombreux collaborateurs des nazis aux Pays-Bas, qui ont aidé à assassiner 75 % de la population juive du pays – le plus fort taux de mortalité enregistré dans les pays d’Europe occidentale occupés par les nazis.

Mais en comparaison avec la taille de sa population et de sa minorité juive, le pays présente également un nombre très important de Justes parmi les nations – 5 669, le chiffre le plus élevé au monde après la Pologne, qui en compte 6 863. Un grand nombre des actions menées pour ces Justes ont été facilitées grâce au soutien apporté par les frères Van Hall.

La Hollande a également été le théâtre de la toute première manifestation de désobéissance publique majeure face au sort réservé aux juifs en Europe occupée, à l’occasion de ce qu’on a appelé la grève de février de 1942.

Pour un pays plat, de taille modeste, avec peu de lieux propices à la clandestinité – forêts, marécages ou montagnes – la résistance face aux nazis a été « féroce », en grande partie grâce aux actions des frères Van Hall, selon Johannes Houwink ten Cate, historien et l’un des meilleurs experts au monde de l’histoire de la Shoah aux Pays-Bas.

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