Israël en guerre - Jour 263

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Pour les soldates israéliennes, le plafond de verre plus écrasant que jamais

Avant l'assaut du Hamas, des soldates avaient tiré la sonnette d'alarme ; elles se sont battues avec héroïsme le 7 octobre et depuis, mais restent exclues des prises de décisions

Une soldate israélienne devant un char près de la frontière avec le Liban, le 14 octobre 2023. (Crédit : AP Photo/Petros Giannakouris)
Une soldate israélienne devant un char près de la frontière avec le Liban, le 14 octobre 2023. (Crédit : AP Photo/Petros Giannakouris)

Pendant une conférence de presse qui a eu lieu le 2 décembre, soit huit semaines après le début de la guerre, il a été demandé au Premier ministre Benjamin Netanyahu quel était son sentiment face à l’absence quasi-totale de femmes lors de la prise de décisions cruciales.

Il a répondu qu’il ne comprenait pas la question.

« Nous avons beaucoup entendu parler, au cours des dernières semaines, de la sagacité des soldates et des commandantes dans les unités de surveillance ; de ces équipages 100 % féminin de chars, de ces femmes qui ont été enlevées et qui sont revenues de captivité la tête haute », a expliqué le journaliste. « Cela vous dérange-t-il de constater que lors de toutes les prises de décisions qui concernent la destinée du pays, que dans tous les débats que vous supervisez, il n’y ait presque aucune femme présente ? »

« Je dois dire que je ne comprends pas la question », a rétorqué Netanyahu. « Pour commencer, si, il y a des femmes ; les décisions les plus déterminantes, notamment en ce qui concerne la libération des otages, sont prises par le cabinet de sécurité au sens large. Dans ce cabinet, certaines femmes participent au processus de décision. Il faut que vous compreniez comment les choses se passent pendant une guerre, parce que je ne suis pas sûr que ce soit actuellement le cas ».

Malgré cette affirmation faite par Netanyahu que des femmes – au pluriel – seraient impliquées dans la formulation et dans l’approbation des décisions qui sont à prendre dans le contexte de la guerre contre le Hamas, force est de constater qu’une seule femme siège au sein du cabinet de sécurité – c’est la ministre des Transports, Miri Regev. Et si la ministre des Renseignements, Gila Gamliel, et la députée Yifat Shasha Biton assistent aux réunions de ce dernier sous un statut d’observateur, aucune des deux n’a le droit d’y voter.

S’agissant du cabinet de guerre lui-même, ses seuls membres sont Netanyahu, le ministre de la Défense Yoav Gallant et le ministre sans portefeuille Benny Gantz. Deux autres hommes qui y prennent part sous un statut d’observateur – les députés Gadi Eisenkot et Ron Dermer.

Alors que les femmes ont toujours été sous-représentées au sommet de la hiérarchie de l’establishment politique et sécuritaire dans l’Histoire, leur absence a été particulièrement notée suite au 7 octobre, lorsque des milliers d’hommes armés du Hamas ont perpétré l’attaque terroriste la plus meurtrière depuis la fondation d’Israël, massacrant plus de 1200 personnes et enlevant environ 240 otages.

Dans le sillage de ces atrocités, l’héroïsme et la bravoure des soldates et des Israéliennes, en général, a été mis en lumière – amenant certains à réclamer un changement.

Des soldates opèrent un tank dans le désert du Neguev, une photographie non-datée. (Crédit : Armée israélienne)

Les mises en garde ignorées des soldates de Tsahal

L’attaque commise par les terroristes a pris la plus grande partie du pays par surprise dans la matinée de Simhat Torah, laissant les équipes de sécurité civile faire face, seules, aux hommes lourdement armés qui se trouvaient à l’entrée de leurs communautés et à combattre, à un moment où l’armée a semblé avoir des difficultés à réagir.

Pourtant, un groupe de soldates n’a guère été étonné de ce qui était en train d’arriver, y voyant la réalisation d’une opération élaborée qui avait été planifiée par le Hamas sous leurs yeux – avec des signaux d’alarme que leurs supérieurs avaient fait le choix d’ignorer.

Les militaires qui, au sein de l’armée, sont chargés de la surveillance – ils sont connus en hébreu sous le nom de tatzpitaniyot – sont presque exclusivement des femmes. Elles ont pour mission de collecter des informations de renseignement en temps réel, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.

Des soldates en train de contrôler les caméras de surveillance dans un centre de commandement de Tsahal au camp Reim, dans le sud d’Israël, le 5 novembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

C’est un travail intensif, les soldates ayant pour mission de rassembler des informations à partir de caméras, de capteurs ou de cartes. Chargées, pour chacune d’entre elles, de secteurs d’un périmètre de 15 à 30 kilomètres qu’elles sont tenues de contrôler scrupuleusement, elles doivent faire preuve d’une exactitude parfaite.

Pendant leur service, il leur a été dit et répété qu’elles représentent la toute première ligne de défense et qu’ignorer une seule anomalie sur leur écran peut faire la différence entre la vie et la mort.

Au moins trois mois avant le massacre commis par le Hamas, les soldates de surveillance qui travaillaient au sein de la base militaire de Nahal Oz, à moins d’un kilomètre de la frontière avec Gaza, avaient signalé des activités inhabituelles – avec des terroristes du Hamas qui se livraient à des séances d’entraînement plusieurs fois par jour, creusant des trous et plaçant des explosifs le long de la clôture frontalière.

Ces informations avaient été transmises à leurs supérieurs hiérarchiques – et les signalements auraient dû remonter ensuite la chaîne de commandement et être notamment portés à la connaissance des responsables des services de renseignement, les mieux à même de décider des suites à donner dans de tels cas de figure.

Mais selon les récits d’anciennes soldates chargées de la surveillance et de certaines qui sont actuellement affectées à cette mission, personne, dans la hiérarchie, n’a jamais paru prendre au sérieux leurs mises en garde et, dans la matinée du 7 octobre, quand les terroristes du Hamas ont franchi la clôture frontalière détruite, les militaires qui étaient en service à ce moment-là ont eu à peine le temps d’alerter leurs commandants de l’infiltration en provenance de Gaza avant que les caméras ne soient coupées.

Au moins trois mois avant le massacre commis par le Hamas, les soldates de surveillance avaient signalé des activités inhabituelles

Quinze soldats chargés de la surveillance avaient été tués sur la base Nahal Oz, le 7 octobre, alors que les terroristes prenaient d’assaut le centre de commandement et ses quartiers de vie. Six avaient été pris en otage et emmenés à Gaza.

Parmi ces otages, la soldate Ori Megidish, qui avait ultérieurement été secourue lors d’un raid nocturne, au début de la guerre. La caporale Noa Marciano, 19 ans, n’avait pas eu cette chance : enlevée sur la base, elle avait été tuée par le Hamas pendant sa captivité. L’armée a finalement retrouvé sa dépouille, qui a été inhumée en Israël.

Suite à l’assaut meurtrier qui a été lancé contre leur base, les soldates ont estimé que l’ignorance de leurs mises en garde s’expliquait notamment par un sexisme institutionnel.

« C’est une unité qui est entièrement constituée de jeunes filles et de jeunes commandantes », a commenté une soldate, sous couvert d’anonymat, auprès du quotidien Haaretz, au mois de novembre. « Il n’y a aucun doute sur le fait que si ça avait été des hommes qui avaient été assis devant les écrans, les choses auraient été différentes ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) participe à une évaluation du cabinet de guerre à Tel Aviv le 18 octobre 2023, sous le regard du chef du Shas, Aryeh Deri (en arrière à droite) et d’autres personnes. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Pas seulement du sexisme

Selon la colonelle réserviste Maya Heller, qui est présidente du Forum Dvorah, une organisation à but non-lucratif qui œuvre à promouvoir l’inclusion des femmes dans les processus décisionnaires au niveau national, la problématique en jeu est plus complexe qu’une simple question de sexisme.

« Selon moi, il est impossible d’examiner cela sous un seul angle qui serait clairement défini, ciblé », explique-t-elle au Times of Israel.

« Manifestement et dans la mesure où ce sont des femmes seulement qui assument ce travail de surveillance, il ne faudrait étudier la problématique qui se pose qu’à travers le prisme du sexe. Des hommes sexistes n’ont pas écouté des femmes ?… D’accord, le raccourci est facile. Je pense que les choses sont bien plus complexes, » ajoute-t-elle.

En plus des avertissements lancés par les tatzpitaniyot de la division de Gaza, deux soldates de l’armée de bas-rang, issues de la prestigieuse unité de renseignement 8200, avaient transmis un rapport à leurs supérieurs, rapport qui faisait état des atrocités que le Hamas se préparait à perpétrer. Il leur avait été répondu que leurs inquiétudes étaient « fantaisistes« .

La colonelle réserviste Maya Heller, présidente du Forum Dvora. (Crédit : Anat Geva Sharon)

Heller, qui a pris sa retraite de l’armée en 2020 après avoir été juge militaire pendant 19 ans, souligne le fait que les soldats de l’unité 8200 à l’origine du rapport étaient, en réalité, un homme et une femme et que l’homme avait, lui aussi, été ignoré.

« C’est pour ça que je pense que ce n’est pas simplement une question relative au sexe, ici », explique-t-elle. « Je pense que c’est évidemment un phénomène qui est complètement institutionnel – je veux dire qu’il n’y a aucun moyen de l’ignorer – mais que ce n’est pas seulement ça. Je pense que c’est quelque chose de beaucoup, beaucoup plus profond, dans le sens où les hauts-commandants de l’armée, comme les politiques, ont tous une certaine conception des choses. Ils ne laissent personne les écarter de cette manière de voir les choses et, bien entendu, tout ce qui pourrait venir remettre en cause leur façon de voir est écartée. Cela aussi, ça entre en compte ».

Cette idée que les soldates chargées de la surveillance et de la collecte de renseignements aient été ignorées non parce qu’elles sont considérées comme inférieures en raison de leur sexe mais en raison des certitudes inébranlables de politiciens et de militaires puissants, des convictions qu’ils ne sauraient remettre en cause, pourrait bien rendre l’absence criante de femmes à des postes à responsabilité plus déplorable encore.

Une étude qui avait été réalisée en 2017 par le magazine Forbes avait établi que si les décisions prises en équipe étaient meilleures que lorsqu’elles étaient prises individuellement dans 66 % des cas, les décisions prises par des équipes mixtes débouchaient sur de meilleurs résultats dans 87 % des cas.

Si les entreprises l’ont parfaitement compris – et qu’elles embauchent en résultat des profils plus diversifiés pour optimiser leur réussite – le chemin est encore long à parcourir en politique et dans le secteur de la sécurité, note Heller.

« Dans tout l’establishment israélien, dans ses secteurs variés, ceux qui font la loi sont des hommes et, en particulier, ce sont des hommes qui ont grandi ensemble pendant leur service militaire ou pendant leur service dans les forces de sécurité – et il est réellement beaucoup, beaucoup plus difficile pour les femmes de trouver un moyen de s’intégrer. »

En conséquence, ajoute-t-elle, « il n’y a pas vraiment de diversité de points de vue ou d’opinions parce que les hommes se sont tous formés dans le même système et qu’en définitive, ils partagent une vision du monde qui est très similaire ».

« Je suis convaincue que s’il y avait des femmes qui pénétraient dans les sphères où sont prises les décisions, elles ne seraient pas biaisées dès le départ, comme peuvent l’être celles qui sont prises des hommes qui ont évolué ensemble, en suivant le même parcours. Les femmes pourraient poser des questions beaucoup plus fondamentales, remettre réellement en cause les décisionnaires », poursuit-elle.

Combattre en égal

Alors que les hommes continuent à garder la mainmise sur des questions cruciales – comme, par exemple, celle d’accorder la priorité au retour des otages au détriment de la destruction du Hamas dans la guerre, l’entrée des aides humanitaires à Gaza ou l’évacuation de plus de 200 000 Israéliens du nord et du sud du pays – certaines femmes ont fait ressentir leur présence là où c’est le plus important : sur la ligne de front.

En 2022, une compagnie 100 % féminine de conductrices de char avait fait son apparition dans le cadre d’un projet-pilote de deux ans et demi. Cette compagnie mène ses opérations au sein du Bataillon mixte d’infanterie légère Caracal, elle n’appartient pas au Corps des blindés. Elle est habituellement stationnée le long de la frontière avec l’Égypte – non pas à l’arrière des lignes ennemies.

Toutefois, dans la matinée du 7 octobre, alors que des scènes de mort et de destruction commençaient à émerger de la zone frontalière de Gaza, la compagnie avait quitté sa base de Nitzana, à la frontière égyptienne, et elle s’était dirigée vers le nord, dans ses chars et dans ses véhicules blindés, le plus rapidement possible.

Lorsqu’elles étaient arrivées à la frontière avec Gaza, elles avaient découvert la clôture détruite et les dizaines de terroristes qui se trouvaient encore dans le secteur – réalisant que c’était la guerre.

De là, elles s’étaient séparées – un équipage était ainsi resté à la frontière pour empêcher un nombre plus grand d’hommes armés d’entrer et les deux autres avaient été envoyés pour prendre part aux combats qui faisaient rage au kibboutz Holit, au kibboutz Sufa et à leurs alentours.

Pendant 17 heures, ces équipages féminins, les premiers d’entre eux – le projet-pilote avait été au cœur d’un débat féroce sur le rôle des femmes dans les combats et dans l’armée plus largement – avaient éliminé plus de 50 terroristes, ce qui avait amené le commandant de la Brigade Paran, le colonel Shemer Raviv, à conclure qu’elles étaient parvenues à empêcher les hommes du Hamas de s’avancer plus en profondeur sur le territoire d’Israël.

Les soldates du Bataillon Caracal travaillent près de leurs chars, à proximité de la frontière entre l’Égypte et Gaza, dans le sud d’Israël, le 13 novembre 2023. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Cette prouesse seule – à laquelle viennent néanmoins s’ajouter d’autres actes de bravoure et d’héroïsme de la part de femmes israéliennes, que ce soit le 7 octobre et dans les jours, semaines et mois qui ont suivi le massacre – devrait probablement avoir un impact plus fort sur la manière dont les femmes sont considérées dans l’armée que n’importe quel programme-pilote.

Le 6 décembre, l’armée a fait savoir que 12 % des femmes qui se sont enrôlées dans une unité de combat, après le 7 octobre, l’ont fait après avoir été initialement affectées à d’autres services dans l’armée.

Au même moment, deux femmes ont terminé leurs examens de sélection pour intégrer l’unité 669 d’élite de l’armée de l’air, ouvrant la voie à leur entrée dans l’unité pour 20 mois de formation. Elles deviendront alors les toutes premières soldates à servir dans cette unité aérienne de recherche et de secours d’élite.

« Je ne pense pas qu’il y ait encore un débat au sujet de l’héroïsme dont les femmes ont fait preuve le 7 octobre et depuis », dit Heller au Times of Israel, soulignant le courage affiché par les soldates et par les Israéliennes plus généralement.

« L’histoire de ces équipages de char a déjà été répétée, elle est devenue célèbre mais il y a de nombreuses, très nombreuses histoires d’héroïsme. Il y a eu des femmes, à Sderot et à Ofakim, qui ont pris le volant et qui ont évacué des blessés vers les hôpitaux ou vers les dispensaires, faisant des allées et venues… Elles ont découvert leur puissance, elles ont vu qu’elles avaient des ressources et du courage… Cela ne peut plus être ignoré », s’exclame-t-elle.

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