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Analyse

Pour une partie du pays, la mort d’un géant ; pour l’autre, des embouteillages

Les décalages dans la société israélienne ont été illustrés par les centaines de milliers de 'haredim venus aux funérailles du rabbin Chaim Kanievsky - et la couverture médiatique

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des Juifs ultra-orthodoxes assistent aux funérailles du rabbin Chaim Kanievsky à Bnei Brak, le 20 mars 2022. (Crédit :  Yonatan Sindel/Flash90)
Des Juifs ultra-orthodoxes assistent aux funérailles du rabbin Chaim Kanievsky à Bnei Brak, le 20 mars 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans ce qui deviendra son discours le plus célèbre, l’ancien président Reuven Rivlin avait déploré la division de la société, au sein de l’État d’Israël, en quatre tribus « distinctes » – les communautés laïque, nationaliste-religieuse, ultra-orthodoxe et arabe – toutes visant des existences entièrement séparées et évoluant les unes à côté des autres et non les unes avec les autres.

Une division tribale qui s’est encore clairement illustrée dimanche, alors que des centaines de milliers de personnes, des ultra-orthodoxes dans leur écrasante majorité, se sont rassemblées dans la banlieue de Bnei Brak, à Tel Aviv, pour rendre un dernier hommage au rabbin Chaim Kanievsky, décédé deux jours auparavant à l’âge de 94 ans.

Les artères de circulation majeures ont été fermées ; les écoles du secteur métropolitain de Tel Aviv ont donné les cours en distanciel plutôt qu’en présentiel ; les femmes enceintes ont été encouragées à réexaminer leur plan d’accouchement et les exercices militaires prévus ont été reportés, la principale base de recrutement de Tsahal étant située à proximité du cimetière où le rabbin Kanievsky devait être inhumé.

Pour les centaines de milliers de personnes qui sont venues pour ces funérailles – et pour des centaines de milliers d’autres personnes qui sont restées chez elles – la mort du rabbin Kanievsky a représenté la disparition d’un géant.

Au cours des cinq dernières années, le rabbin Kanievsky avait été largement considéré comme « le plus grand de la génération », en remplacement d’Aharon Yehuda Leib Steinman, qui avait antérieurement hérité de ce titre honorable. Sa connaissance encyclopédique de la bible et ses commentaires lui avaient valu le surnom de « Prince de la Torah ».

Né sur le territoire qui est aujourd’hui celui de la Biélorussie, le rabbin Kanievsky appartenait à la branche lituanienne du monde haredi – un courant qui s’est davantage concentré, dans l’Histoire, sur l’étude stricte de texte que sur la spiritualité du mouvement hassidique.

Toutefois, l’influence du rabbin Kanievsky sera allée bien au-delà de la communauté lituanienne, et il aura été considéré pendant sa vie – non seulement par la population haredi israélienne, mais par toute sa communauté orthodoxe – comme un authentique savant, détenteur de connaissances religieuses sans parallèle possible.

Dans son éloge funèbre, celui qui devrait devenir son successeur, le rabbin Gershon Edelstein, a déploré qu’avec la mort du rabbin Kanievsky, « nous sommes une pauvre génération, une génération aujourd’hui orpheline ».

Il a ajouté que « ce n’est pas que nous avons perdu un grand homme mais que maintenant, il n’y a plus de grand homme, que ce soit en Israël ou dans le monde entier ».

De son côté, le fils du rabbin Kanievsky s’est souvenu que son père s’adonnait tellement à l’étude religieuse que si sa mère ne prenait pas place à la table, « il n’acceptait pas de manger ».

Le rabbin Chaim Kanievsky à son domicile dans la ville de Bnei Brak, le 15 juillet 2021. (Crédit : Yaakov Nahumi/Flash90)

Même si la mémoire du rabbin Kanievsky a été saluée par les politiciens de tout le spectre politique, le retentissement particulier de son décès auprès des communautés ultra-orthodoxe et orthodoxe, en Israël et au-delà, n’a guère été le même, à l’évidence, pour la population laïque du pays.

Pour de nombreux Israéliens laïcs, le rabbin Kanievsky a été peut-être plus connu, ces dernières années, pour ses jugements initiaux très controversés dans le cadre de la pandémie de coronavirus. Il avait appelé les écoles haredi à rester ouvertes tandis que le reste du pays recevait l’ordre de cesser toutes ses activités. Il était aussi connu pour être un opposant féroce à Internet et aux téléphones portables et il avait notamment appelé les propriétaires d’iPhone à brûler leurs appareils en 2012.

Il n’est donc pas étonnant que le statut du rabbin Kanievsky en tant qu’érudit hors-pair du Talmud – il en étudiait l’intégralité chaque année – n’ait pas été au centre de la couverture faite par les médias israéliens mainstream de ses funérailles, dimanche.

En effet, les médias ont beaucoup moins évoqué les dizaines de livres qu’il avait écrit dans sa vie que les embouteillages entraînés par ses funérailles, que l’énormité de la foule venue lui rendre hommage et que la perspective d’une nouvelle bousculade, similaire à celle qui avait eu lieu sur le tombeau du rabbin Shimon bar Yochai, sur le mont Meron, qui avait fait 45 morts, l’année dernière (aucun drame de ce type n’est arrivé dimanche même si quelques dizaines de personnes ont été prises en charge par les secours pour évanouissement ou pour des blessures mineures).

Si certains commentateurs laïcs ont parlé de la fermeture des routes, de la fermeture des écoles et des commerces et qu’ils se sont demandés pourquoi les funérailles ont eu lieu un dimanche et non un vendredi après-midi ou un samedi soir – conformément à la tradition juive, qui favorise une inhumation aussi rapide que possible des défunts – la plus grande partie des médias mainstream a choisi d’adopter une approche de curiosité face à l’événement, s’étendant davantage sur son côté spectaculaire.

Selon les estimations initiales de la police, approximativement 750 000 personnes auraient assisté à ces funérailles – ce qui représente un pourcentage considérable de la population.

Et pourtant, en raison de la séparation croissante entre la population haredi et le reste du pays, si l’inhumation a pu être l’événement le plus important de toute l’Histoire d’Israël, il n’a pas été pour autant un événement national. Il a été « tribal » – un événement d’une grande importance, d’une signification profonde pour une partie de la population, et source de difficultés logistiques et simple objet de curiosité pour les autres.

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