Reuven Rivlin : « Le tribalisme est en train d’éclater. Arrêtez ! »
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Reuven Rivlin : « Le tribalisme est en train d’éclater. Arrêtez ! »

Le président déplore les divisions dans la population, déclarant que "l'air est explosif", et exhorte le gouvernement à adopter le budget de l'Etat et à nommer un chef de la police

Le Président Reuven Rivlin s'exprime lors de l'ouverture de la session d'hiver de la Knesset, le 12 octobre 2020. (Yaniv Nadav/ Bureau du porte-parole de la Knesset)
Le Président Reuven Rivlin s'exprime lors de l'ouverture de la session d'hiver de la Knesset, le 12 octobre 2020. (Yaniv Nadav/ Bureau du porte-parole de la Knesset)

Voici le texte complet du discours du président Reuven Rivlin lors du plénum de la Knesset, à l’ouverture de la session d’hiver du Parlement, le 12 octobre 2020 :

« La pandémie de coronavirus et ses victimes m’ont amené à penser à ceux qui ont perdu la vie et à l’ange invisible de la mort, qui accomplit ses actes redoutables dans des salles d’urgence isolées, sans que les membres de la famille puissent dire adieu lors d’un dernier instant, à se tenir la main, à se caresser le visage.

« À ces personnes chères, près de 2 000 morts, je choisis de dédier ces mots de prière : ‘Que Dieu se souvienne, et que le peuple d’Israël se souvienne des âmes des Israéliens qui sont décédés cette année à cause du coronavirus. Nous nous souviendrons de ces pionniers et fondateurs, survivants de la Shoah, immigrants vétérans, combattants et créateurs, étudiants doués, Juifs et Arabes, hommes et femmes, jeunes et vieux. Ils étaient tous aimés, ils avaient tous un nom et un visage. Que l’on nous pardonne le péché que nous avons commis par impuissance, par manque d’action, par incapacité à les sauver et à cause duquel des vies ont été perdues. Notre Père, notre Roi, préviens les maladies dans Ta maison, et conduis-nous vers les bons jours. Amen, que ce soit Sa volonté.’

« J’ai vu par moi-même les équipes médicales, les bénévoles, au Magen David Adom, dans les organisations de santé, dans les initiatives sociales, ceux qui s’occupent des personnes seules et isolées, ceux qui travaillent pour apporter des ordinateurs qui sont au-dessus des moyens des écoliers, du nord au sud, dans tout le pays. J’ai été ému et émerveillé par la façon dont nous nous sommes tenus côte à côte, Juifs et Arabes, laïcs, religieux et ultra-orthodoxes, joignant nos mains pour combattre le virus. Le peuple d’Israël a compris l’énormité du moment, a fait ce qui était nécessaire, et a payé un lourd tribut personnel, économique, religieux, mental et culturel, tout cela pour que nous puissions traverser cette période difficile.

« Et pourtant, je suis désolé de le dire, alors que la crise s’est aggravée, les désaccords et les divisions entre nous se sont accentués. Je n’aurais jamais imaginé avec quelle puissance cette désunion nous frapperait.

« En décembre 1944, au plus fort d’une ‘saison’ de chasse au terroriste – période de conflit ouvert entre les organisations combattantes juives – Menachem Begin a déclaré : ‘L’air est plein de poudre à canon. Les orateurs et les dirigeants ne cessent de parler de guerre civile.’ L’un d’entre eux a dit : ‘Elle a déjà éclaté.’ Begin a alors appelé les membres d’Etzel à ne pas riposter contre la Haganah, car ils n’étaient pas des ennemis. ‘Nous n’engagerons en aucun cas une guerre civile, malgré toutes les provocations.’ C’est ce qu’a dit Begin. Pour vous, c’est peut-être de l’histoire ancienne. Pour moi, c’est ma biographie. Ma sœur Etti, de mémoire bénie, a été livrée aux Britanniques, au plus fort de la Saison.

« L’informateur n’était autre qu’un membre de la famille, un Rivlin. Lorsque l’État d’Israël a été créé, j’avais 9 ans et demi. Je l’ai vu dans ses moments les plus exaltés, et dans ses difficultés les plus profondes. Enfant, j’ai vécu le siège de Jérusalem, mon cœur a saigné lorsque j’ai appris le sort de l’Altalena, et j’ai manifesté devant la maison du président Shazar contre l’arrivée du premier ambassadeur d’Allemagne. J’ai combattu dans la brigade de Jérusalem pendant la guerre des Six Jours et la guerre de Kippour. J’étais président de la Knesset lorsque Zvi Hendel de la droite et Chaim ‘Jumes’ Oron ont pleuré lors du résultat du vote concernant le désengagement de Gaza.

« Nous avons surmonté des désaccords difficiles et douloureux. La menace existentielle de l’échec de la guerre de Kippour, la période des accords d’Oslo, l’assassinat de Rabin, les bus qui ont explosé dans nos rues, et la rancune qui pèse encore sur les personnes évacuées du Gush Katif et du nord de la Samarie. Nous les avons tous vaincus ! Le peuple d’Israël a prouvé à maintes reprises qu’il pouvait se sortir des difficultés et des crises. Nous n’avons jamais désespéré, nous avons toujours eu de l’espoir en nous. Un espoir qui nous a aidés à sortir des tranchées.

« La crise actuelle est l’une des pires que nous ayons connues car, contrairement à d’autres crises, elle nous prive de nos libertés fondamentales et sape nos fondements en tant qu’État juif et démocratique. Nous comprenons la nécessité de lutter contre la maladie, mais nous avons du mal à accepter la perte de nos libertés personnelles, le préjudice inconcevable causé à la liberté de culte, à la liberté de se réunir et de protester, à la liberté de mouvement et à la liberté de travailler. Nous avons créé un État juif afin de pouvoir toujours nous rendre à la synagogue sans crainte ni inquiétude, et voilà que nous fermons nous-mêmes les synagogues. Nous avons instauré un État démocratique afin de pouvoir toujours exprimer nos opinions, et en tant que peuple à la nuque raide et aux opinions bien arrêtées, nous limitons ici les manifestations et les rassemblements de notre propre gré.

« La lutte contre le coronavirus est confuse, différente de tout ce que nous avons connu. Dans la guerre de Kippour, il y avait un front et il y avait des lignes arrières. Aujourd’hui, derrière les lignes, il y a le front. Nous ne pouvons pas échapper au virus, même dans les endroits les plus étroitement gardés, et nous avons du mal à comprendre comment nous pouvons être une ‘bombe à retardement’ dans notre vie quotidienne – un danger pour nos parents, nos grands-parents et ceux qui nous entourent.

« Mes amis, je sens que l’air est plein de poudre à canon. Je sens la fureur dans les rues. Mais il est impensable que chaque nuit, des manifestants se battent contre des manifestants. Que des policiers frappent des manifestants. Que des manifestants jettent des pierres sur la police. Le tribalisme d’Israël sort des mailles du filet, et des doigts accusateurs sont pointés d’une partie de la société à l’autre, d’une tribu à l’autre.

« Arrêtez ! S’il vous plaît, arrêtez ! Ce n’est pas la bonne façon de faire. La douleur doit avoir sa place. Aucun cri n’est indigne d’être entendu. Ce n’est qu’en nous reconnaissant et en nous écoutant les uns les autres que nous pourrons faire face à la crise. Israël possède un océan d’amour, d’aide à la société dans son ensemble, d’activités publiques, un merveilleux capital humain, des individus et des communautés – avec des valeurs et des aspirations sans limites. Écoutez-les, apprenez à les connaître, ne vous battez pas les uns contre les autres.

« Il me semble que nous avons perdu la boussole morale qui était avec nous depuis l’indépendance de l’État jusqu’à aujourd’hui. La boussole des principes et valeurs fondamentales que nous nous sommes engagés à défendre. Nous devons nous tourner vers l’avenir. À court terme, et à long terme. Le virus est là pour rester, et nous ne pouvons pas le combattre si nous avons les mains liées dans le dos. Pendant plus de deux ans, la police israélienne a fonctionné sans nomination permanente de son chef. La police est confrontée, en ce moment même, à l’un des défis les plus complexes de son histoire. Nommez un chef de la police immédiatement !

« Depuis plus de deux ans, l’État d’Israël fonctionne sans budget. Le système éducatif n’est pas en mesure de prendre une direction claire pour relever le défi de l’enseignement à distance et de nombreux écoliers sont laissés pour compte. Le fossé numérique se creuse et nous risquons de perdre la prochaine génération. Ne laissez pas le système de protection sociale s’effondrer pour les jeunes à risque sans cadre, pour les femmes confrontées à une violence brutale, pour les personnes âgées et les personnes isolées, car la pauvreté augmente. Occupez-vous d’eux dès aujourd’hui ! Prenez soin d’eux aujourd’hui ! Les entreprises sont en faillite, le chômage est élevé, le déficit s’accroît et le système médical gémit sous le poids des malades. Adoptez ce budget sans plus attendre et donnez à l’économie israélienne la stabilité de base dont elle a besoin !

« J’ai rencontré les chefs de nos autorités locales, les dirigeants des villes, qui donnent un sentiment de sécurité et de confiance aux communautés qui les entourent. Donnez-leur le pouvoir, l’autorité et la responsabilité de faire face à la maladie ! Donnez-leur votre confiance, n’hésitez pas, vous pouvez compter sur eux ! Concentrez-vous sur une seule et unique bataille que nous devons gagner. C’est votre mission, et aucune autre. Établissez dès maintenant des cadres qui permettent de vivre aux côtés de la maladie. Faites tout, tout pour rétablir nos libertés fondamentales.

« Réfléchissez maintenant à la façon dont nous pourrons à nouveau embrasser nos petits-enfants, à la façon dont nous ne laisserons pas les membres âgés de nos familles dans une terrible solitude, à la façon dont nous permettrons aux familles endeuillées de se rendre sur les tombes de leurs proches le jour de Yom HaZikaron, et à la façon dont nous célébrerons Yom HaAtsmaout en 2021.

« En tant que peuple, nous devons retrouver notre boussole morale, nous devons regarder vers l’avenir et entamer un processus de réparation – long, profond et systémique. Comme nous l’avons appris au sein de Tsahal, quand on se perd en naviguant, on revient au point de départ. C’est un processus qui ne se limite pas à l’état d’urgence. C’est un processus qui exige des décisions difficiles. C’est le moment d’un leadership attentif – où la vérité et les faits sont ses seuls guides –, courageux, responsable, éthique, travaillant pour tous. Un leadership qui comprend que le lien et le partenariat entre les différents pans de ce pays sont les garanties de succès de cette mission nationale qui est la nôtre aujourd’hui.

« Je crois en cette nation, et je crois en notre capacité à l’emporter. Croyez en vous-même également. »

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