Quand des Juifs dirigeaient… Bollywood ?
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Quand des Juifs dirigeaient… Bollywood ?

A l'aube de cette industrie indienne, des femmes juives avaient tiré parti d'une interdiction faite des actrices musulmanes et hindoues - et elles étaient devenues de vraies icônes

David Abraham Cheulkar, connu également sous le nom d'Oncle David (Autorisation : Menemsha Films)
David Abraham Cheulkar, connu également sous le nom d'Oncle David (Autorisation : Menemsha Films)

Depuis que le tout premier studio de cinéma dirigé par des juifs a fait du cinéma ce qu’il est devenu aujourd’hui, Hollywood a – pour le meilleur ou pour le pire – été associé depuis longtemps aux Juifs. Et Bollywood ? Pas vraiment.

Les séquences d’actions délirantes et les danses à grande échelle qui rythment un grand nombre de cette industrie du film en hindoustani sont reconnaissables partout dans le monde mais peu d’Occidentaux savent probablement qu’un grand nombre des premières stars féminines de Bollywood étaient juives.

Parmi ces actrices, certains des noms les plus célèbres du cinéma indien : La star du cinéma muet Sulochana; les cousines Miss Rose et Pramila (qui était également la première Miss Inde post-indépendance) et Nadira.

Et maintenant, leur histoire est racontée dans un nouveau documentaire, « Shalom Bollywood ».

« Je savais qu’il y avait des Juifs indiens, mais qu’il y avait aussi des superstars juives de Bollywood a été une surprise », déclare le réalisateur et universitaire australien Danny Ben-Moshe au Times of Israel dans un entretien téléphonique depuis Melbourne.

Les surprises ont commencé pour Ben-Moshe il y a plus d’une décennie, lorsque son assistant de recherche lui a montré une nécrologie de Nadira, décédée en 2006. Il voulait initialement faire un film exclusivement à son sujet, mais quand il a ensuite visité l’Inde pour la première fois, il a appris qu’il y avait d’autres stars juives à Bollywood et il a alors élargi ses recherches.

« On peut se demander : ‘Et Pramila ?’, puis on peut se demander : ‘Et Sulochana ?’, », se souvient Ben-Moshe, qui a également produit et écrit le film.

« Nadira n’était pas seulement une actrice juive formidable, elle a été la dernière d’une longue liste de stars juives en particulier qui remontent toutes aux premiers jours du cinéma indien ».

Le réalisateur de ‘Shalom Bollywood’, Danny Ben-Moshe. (Autorisation)

Il a fallu onze ans pour terminer ce projet. Ben-Moshe a obtenu de rares séquences d’archives d’Inde et a interrogé les membres survivants de la famille des stars – notamment la petite-fille de Rose, Rachel Reuben, et le fils de Pramila, Haider Ali, qui sont tous deux dans le milieu du cinéma eux-mêmes.

Ben-Moshe a même trouvé un entretien filmé de Pramila à la fin de sa vie, morte en 2006, la même année que Nadira.

Le film explore également l’histoire des hommes juifs à Bollywood, comme la star décédée David Abraham Cheulkar, connue par ses fans sous le nom d’Oncle David. Ben-Moshe a trouvé des séquences filmées d’Oncle David et a interviewé sa nièce Diana Abraham et son neveu Victor Abraham.

D’autres ont également apporté leur aide : La professeure Rachel Dwyer, qui enseigne les cultures indiennes et le cinéma au SOAS, à l’université de Londres, le collectionneur Ken Robbins, qui réside à Washington, et Ralphy Jhirad, membre de la communauté juive Bene Israel, vieille de 2 000 ans (dont Oncle David était originaire).

« Il y a eu beaucoup de recherches », dit Ben-Moshe. « Le financement a été un défi compliqué, compliqué… Il y a eu beaucoup de sang, de sueur et de larmes ! »

Ben-Moshe a expliqué que le film a été « réellement bien reçu », notamment sa première mondiale qui a eu lieu au mois d’octobre dernier au festival du film de Mumbai.

« J’avais imaginé, pour un public indien, que cela aurait été une histoire et une approche différentes mais le film a obtenu un accueil très positif », a dit Ben-Moshe.

Des sujets inexplorés

Ben-Moshe a fait des films sur des sujets juifs auparavant. En 2014, il avait remporté le premier prix du documentaire australien, le Walkley Prize, pour « Code of Silence », consacré aux abus sexuels au sein de la communauté juive ultra-orthodoxe. D’autres films se sont penchés sur le camp de concentration de Buchenwald, d’autre sur des rabbins officiant dans le désert australien.

Mais lorsqu’il s’est embarqué dans « Shalom Bollywood », il n’avait jamais vu un film de Bollywood et ne se considérait guère comme un aficionado de l’industrie historique indienne du film. L’industrie de Bollywood, selon des données en ligne, est première dans le monde en termes de production.

Arati Devi, connu également sous le nom de Rachel Sofare, dans le classique de Bollywood, ‘Life Devine’. (Autorisation : Menemsha Films)

Ben-Moshe a exploré l’histoire compliquée des rôles de genre aux premiers jours de Bollywood. Comme le film le raconte, les hommes jouaient des rôles de femme au tout début car il était tabou pour les femmes hindoues et musulmanes de jouer dans des films. Ce qui a ouvert la porte aux actrices juives indiennes.

Le film détaille l’histoire des Juifs en Inde – notamment celle de deux communautés historiques : Les Juifs de Bene Israel et les Juifs de Bagdad, dont les racines sont ancrées au Moyen-Orient, avec un accent mis sur la capitale irakienne.

Ben-Moshe décrit les Juifs Baghdadi comme des membres éduqués de la haute-société, familiers des films d’une autre industrie qui faisait son apparition : Hollywood. La majorité des actrices juives indiennes étaient originaires de la communauté juive Baghdadi, ajoute Ben-Moshe.

L’année dernière, Ben-Moshe a fait partie des personnes interrogées pour le podcast de la BBC « Les reines juives de Bollywood », qui se penchait sur les origines et les carrières de ces actrices indiennes. Selon ce podcast, les Juifs Baghdadi étaient arrivés en Inde à la fin du 18e siècle et avaient créé une communauté florissante au 19e. Ses membres parlaient l’arabe, l’hébreu et l’anglais – mais pas nécessairement l’hindoustani, ce qui avait présenté un problème pour Sulochana lorsque le cinéma muet était devenu « parlant ».

Sulochana dans ‘Daku ki Ladki.’ (Autorisation : Menemsha Films)

Une industrie naissante

La capitale de l’industrie naissante du film en Inde était située sur la côte ouest. A l’époque, elle s’appelait Bombay et, selon le podcast, sa population juive s’élevait à plus de 30 000 personnes dans les années 1940. Le nom « Bollywood », une combinaison de « Bombay » et de « Hollywood », a été utilisé pour la première fois dans les années 1970.

« Mumbai est le pôle du film », a expliqué Ben-Moshe au Times of Israel, se référant au nom officiel de la ville depuis 1995. Il a ajouté que la présence des Juifs dans la métropole avait signifié qu’ils auraient « un grand rôle à jouer » dans l’industrie du film.

La pionnière a été Sulochana — née Ruby Myers en 1907 — qui avait été découverte de manière improbable alors qu’elle travaillait comme opératrice téléphonique.

La star juive de Bollywood Pramila. (Autorisation : Menemsha Films)

« Un réalisateur était à la recherche d’un lieu [pour un film], indique Ben-Moshe. « Il a été stupéfié par son apparence, par ses yeux ».

En fait, son nouveau nom de scène signifiait « celle qui a de beaux yeux ».

« La vie est souvent une question de chance et de circonstances », ajoute Ben-Moshe. « Si elle n’avait pas travaillé là, s’il avait choisi un lieu différent, peut-être les choses auraient-elles évolué différemment et qu’il n’y aurait pas eu de Sulochana ».

Le public avait été sidéré par cette actrice polyvalente, qui a joué huit rôles dans le film “Wildcat of Bombay”, en 1927 – depuis le rôle d’un gentleman à celui d’un garnement des rues en passant par l’interprétation d’une blonde européenne.

Hors des plateaux, elle aurait conduit la toute première Rolls-Royce de l’Inde et séduit le vice-roi britannique. Mahatma Gandhi avait utilisé son image alors qu’il faisait campagne en faveur de l’indépendance indienne de l’empire britannique.

Sulochana avait été rejointe par d’autres actrices juives indiennes. Miss Rose, née Rose Ezra, avait subi un divorce et des difficultés financières avant de rencontrer le succès dans des films muets dans les années 1920. La cousine de Rose, Pramila, qui était née Esther Victoria Abraham, avait commencé sa longue carrière dans les années 1930. Sulochana et Pramila devaient devenir également productrices.

Nadira à ‘Inkfrog.’ (Autorisation : Menemsha Films)

Les années 1930 avaient été une décennie déterminante pour le cinéma indien. Le son – et le format dansant qui n’a cessé de caractériser Bollywood depuis lors – a été introduit en 1931 avec « Alam Ara », écrit par l’auteur indien juif David Joseph Penkar. En 1932, un autre Indien juif, Ezra Mir (né Edwin Myers), a créé la sensation avec « Zarina », qui comprenait le nombre record de 86 scènes de baisers.

La décennie suivante avait été celle de la partition avec le Pakistan et de l’indépendance avec le Royaume-Uni en 1947. Cette année-là, les Indiens avaient eu une héroïne nationale à célébrer quand Pramila était devenue la première Miss Inde du nouveau pays.

La star juive indienne post-indépendance Nadira était née Florence (or Farhat) Ezekiel Nadira, et avait fait ses débuts dans le rôle de la princesse Rajshree dans le film « Aan », en 1952.

Nadira en train de fumer dans ‘Shree’. (Autorisation : Menemsha Films)

« Elles allaient là où les autres n’étaient pas préparées à aller », explique Ben-Moshe au sujet des actrices. « Elles étaient culottées, désinhibées. Elles ne se contentaient pas d’être à l’écran, elles épousaient un autre rôle, le rôle de la vamp. Elles avaient confiance en elles, elles étaient courageuses, pionnières, elles avaient des personnalités impressionnantes ».

Art perdu

Mais Ben-Moshe explique que trouver des séquences filmées de ces actrices a été difficile.

« Sur les films de Sulochana et de Rose datant du cinéma muet, les années 1920, il n’y a rien », dit Ben-Moshe.

« Sur les films des années 1930 de Rose, Sulochana, Pramila, il y a un peu. A la base, Nadira, des stars juives, est la seule à avoir une collection authentique de films et aussi David [Oncle David]. C’est une honte. C’est le patrimoine culturel juif, le patrimoine culturel indien », a-t-il dit.

Ben-Moshe ajoute que les actrices montrées dans le film sont des « juives fières, des Indiennes fières, des personnalités publiques fières ».

David Abraham Cheulkar, connu également sous le nom d’Oncle David (Autorisation : Menemsha Films)

Pramila a enseigné le Shema à son fils, l’acteur et réalisateur Haider Ali. Dans le film, il salue la cuisine juive de sa mère, et partage sa recette de soupe marocaine au poulet.

« Elles [les actrices] allaient à la synagogue ou conservaient certaines [coutumes] pour les fêtes juives », raconte Ben-Moshe. « Nadira attendait, quand elle était plus âgée, les repas de Shabbat qui étaient apportés depuis la communauté locale ».

Et, dit-il, « ils n’avaient aucun problème non plus à être indiens. C’est une société tellement diverse ».

Pramila avait épousé la star musulmane de Bollywood Kumar (Syed Hassan Ali Zaidi), et leurs enfants avaient grandi au sein d’un foyer interconfessionnel, même si le mariage a sombré lorsque Kumar est parti au Pakistan après l’indépendance, selon le film.

La star juive de Bollywood Nadria, connue également sous le nom de Farhat Ezekile, dans « Princesse sauvage »

En Inde, ajoute Ben-Moshe, « il y a tant de langues, régions, religions, castes différentes… L’Inde est unique dans le monde, sans histoire d’antisémitisme ».

Néanmoins, après l’indépendance indienne, la majorité des Juifs ont émigré. La famille de Nadira s’est installée en Israël comme l’avaient fait d’autres Juifs indiens. Aujourd’hui, dit Ben-Moshe, il n’y a presque plus de Juifs.

De nombreux Juifs à Bollywood allaient être reconnus dans leur pays, notamment grâce à des prix nationaux. Sulochana a reçu le plus important prix du cinéma indien, le Dhabe Phalke, en 1973, et il y a eu un timbre-poste à son effigie après sa mort en 1983. Mais elle et d’autres stars juives ont affronté des difficultés plus tard dans leur vie, notamment la pauvreté et la solitude, les opportunités de travail disparaissant.

Interrogé sur les perspectives éventuelles pour une prochaine génération, Ben-Moshe dit : « Ma prédiction est que l’histoire a déjà été écrite. Mais il suffit d’un seul [pour créer une nouvelle tendance] ».

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