Quelques lectures du confinement du Times of Israël
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Quelques lectures du confinement du Times of Israël

Une sélection d’ouvrages parus et à paraître qui pourront agréablement accompagner votre réclusion ou vous inspirer quand nous en serons sortis

S’il est un mot qui, ces dernières semaines, s’est invité au cœur de toutes les activités, c’est bien évidemment « confinement ». L’édition n’échappe pas à la retraite domestique qui s’est imposée à la quasi-totalité de la planète, encouragée à faire du vélo d’appartement, à relire ses classiques et à découvrir de nouveaux titres. Cette dernière exhortation relève d’une gageure, compte tenu de la fermeture des principaux points de vente. Pour pallier ce manque, de nombreuses structures ont mis en ligne gratuitement un nombre important d’œuvres au format numérique et l’on trouve encore quelques sites promettant des livraisons.

Voici donc une petite sélection d’ouvrages parus et à paraître qui pourront agréablement accompagner votre réclusion ou vous inspirer quand nous en serons sortis.

Diaspora des objets

Au onzième siècle, l’histoire d’amour tragique d’un jeune Juif et d’une noble Chrétienne.

Le confinement semble profiter à la vente du livre de poche, format qui justement accueille le dernier livre du néerlandais Stefan Hertmans, après sa publication dans la collection Blanche de Gallimard.

L’auteur, lauréat du prestigieux prix Ako 2014 pour Guerre et Térébenthine, entraîne le lecteur dans un voyage spatio-temporel d’une puissance émotionnelle déroutante, quelque part entre le conte, la tragédie et la reconstitution littéraire du Moyen-Âge.

Tout commence le jour où l’écrivain apprend que Monieux, le petit village du Vaucluse où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans. Dès lors, il part à la recherche d’indices qui lui apprennent l’histoire vraie de la belle Vigdis, Chrétienne normande de haut-rang tombée amoureuse du ténébreux David Todros.

Le jeune homme, fils du grand rabbin de Narbonne, est venu étudier à la yeshiva de Rouen, l’une des principales terrae judaeorum de l’époque. En cette fin du onzième siècle, le monde occidental est loin d’être un long fleuve tranquille : alors que le Pape Urbain s’apprête à lancer la première Croisade, révoltes et querelles se succèdent et nombre de faux prophètes annoncent l’avènement de l’antéchrist.

Stefan Hertmans. (Crédit : Michiel Hendryckx / Domaine public)

Les fréquentes échauffourées entre chrétiens et Juifs attisent sans tarder le zèle des chevaliers lancés à la poursuite de ce couple dérangeant formé d’un Juif séfarade et d’une noble prosélyte dont le viking de père a promis une forte somme à qui ramènerait sa chère tête blonde. C’est à ce moment-là, alors qu’il les imagine au début de leur fuite en direction du Sud, que naît « l’empathie créative » de l’auteur dont l’ensemble du récit se pare d’une ampleur douloureuse et contagieuse.

Les personnages, perdus dans la nuit des temps, ressurgissent en chair et en os quand l’écrivain-enquêteur prend sa voiture pour suivre leur trace ou qu’il glisse ses pas dans les sillons effacés par le temps. Rouen, Clermont, Monieux, Fustat, l’Université de Cambridge où sont conservés les documents de la genizah du Caire : que de chemins parcourus pour dérouler le destin tragique de David et de Vigdis (devenue Hamoutal) dont la plume au tremblé amoureux de l’écrivain perçoit les émois, les doutes, les douleurs, les rêves et les cauchemars. Avec le sentiment, donné en partage, de revenir d’un temps lointain qu’une diaspora d’objets raconte, à qui sait l’entendre.

« Le cœur converti », Stefan Hertman, Gallimard folio, 416 p, 8,50 €

Prosopopée jazzy

La journaliste Claire Julliard imagine un entretien que Louis Armstrong aurait pu accorder à un journaliste (juif).

Tout est vrai dans ce roman, prévient l’auteure qui a, pour beaucoup, puisé sa matière dans les souvenirs que le célébrissime jazzman a consignés dans Ma vie à la Nouvelle Orléans (1952).

Pour pallier le mystère qui entoure la jeunesse d’Armstrong, la journaliste a sollicité son « intuition » afin, explique-t-elle, de « démêler le vrai du faux ».

Difficile en effet, dès l’entame de ce récit à la première personne, de ne pas céder à la tentation d’évaluer la latitude que s’est octroyée la romancière, tant le ton y est vrai, et l’atmosphère de ce début du 20e siècle à la Nouvelle Orléans, palpable.

Ce que confie le musicien vieillissant au journaliste invité dans sa belle maison du Queen gratte le vernis des cartes postales figeant les steamers du Mississippi River : le trou perdu au nom sans équivoque – Perdido – dans le quartier noir de Back O’Town où il naît, en 1900 ou 1901, les détritus, les relents méphitiques, les gosses des rues affamés, les aînés calés dans leur rocking-chair, les mères épuisées, les pères irresponsables, les époux violents, la fascination pour les armes à feu, la ségrégation mais aussi les orchestres des honky tonks. C’est là, devant ces bouges fréquentés par les malfrats et les prostituées que le petit Louis s’est imprégné du jazz naissant. Jusqu’au jour où, pour avoir tiré en l’air avec un vieux pistolet, il est arrêté et placé dans un orphelinat.

De cette détention, l’enfant à l’enthousiasme immarcescible a fait un tremplin et commencé son ascension chaotique, entre petits métiers urbains et rencontres de « bons génies ». À commencer par ses premiers employeurs, la famille Karnofsky, Juifs lituaniens marchands de charbon qui l’ont accueilli à la table de Shabbat et furent les premiers à croire en lui.

Claire Julliard. (Crédit : Ecole des Loisirs)

Dans Louis Armstrong, in His Own Words, somme impressionnante d’archives, Satchmo (bouche saccoche) évoque les mélodies entendues chez les Karnofsky envers lesquels il se sent redevable de son amour du chant. Dans son livre, Claire Julliard fait elle aussi écho à ce tropisme juif : « il se trouve que j’en ai fréquenté (des Juifs) toute ma vie et que je les ai toujours appréciés », lui fait-elle déclarer au journaliste (lui-même juif) en évoquant son agent Joe Glaser et en montrant, pendue à son cou, l’étoile de David offerte par Morris Karnofsky. « Me voilà un peu catholique, un peu baptiste ». On l’imagine, fidèle à sa bonne humeur légendaire, sourire en ajoutant : « J’ai une famille juive aussi ».

On comprend mieux pourquoi en 1959, après sa visite en Israël, des journaux égyptiens avaient accusé le célèbre trompettiste d’être « le leader d’un réseau d’espions israéliens ». S’il nous donne à suivre, d’une façon légère et récréative, la jeunesse d’un des plus grands génies du jazz animé d’un philosémitisme dont il ne s’est jamais caché, ce livre apporte également un éclairage sur les discriminations que le rêve américain, en pleine construction, ne s’est pas privé d’exercer en dépit des promesses de prospérité dont il était porteur.

« Little Louis », Claire Julliard, Ed Le mot et le reste, 240 p, 20 €

Tu ne m’aimes plus

Francis Huster écrit à la femme aimée et livre une réflexion sur l’amour

Le 4 mai 2019, dans la chambre – à son nom – du prestigieux Hôtel Métropole de Bruxelles, Francis Huster apportait la touche finale à son livre, monologue exalté entre missive d’amour, exercice de repentir et manuel de thérapie de couple.

Au tonitruant « Pourquoi je t’aime », il aurait pu préférer le titre moins triomphant « Tu ne m’aimes plus », tant la phrase, répétée comme un mantra, ponctue le livre comme un écho du refrain d’Aznavour ou de la triste chanson d’Hélène des « choses de la vie ». L’artiste quelque peu égocentrique confie que ses amoureuses l’ont toujours quitté – « Tu lui parles du rôle et il te parle de lui » s’amuse son complice Steve Suissa – et reconnaît humblement ce qu’il doit à l’amour, aux femmes et plus encore à celle – jamais nommée – pour laquelle il a écrit.

Sans doute lui fallait-il gagner en années et prendre un peu de recul sur sa propre vie pour dévoiler ainsi des passages intimes dressant un autoportrait bien éloigné des héros romantiques qu’il a si fougueusement campés : c’est le savon, le rasoir ou la brosse à dents qui traînent, le peignoir qui gît au sol, le pommeau de douche qui pendouille, la chemise au col pas net ou encore « le portable, putain, qui sonne encore au moment où il ne faut pas »…

Francis Huster. (Crédit : Thesupermat / CC BY-SA 3.0)

Qu’on se le dise, dans la vie de tous les jours, Le Cid est aussi du style à planquer ses chaussettes sales sous le lit. Voilà de quoi reconsidérer notre domesticité quotidienne de façon moins exigeante. Maintenant qu’il a acquis les règles du Chalom Baït, voilà en tous cas Francis Huster prêt à dispenser ses conseils avisés à destination des couples qui veulent durer : « Décidons de ne pas critiquer de la journée la personne avec laquelle on vit. Pas une seule remarque. Pas la moindre remontrance, aucun sous-entendu. (…) Une journée entière à ne jamais réagir contre l’autre ».

Rappelons que le livre a été écrit bien avant le confinement. Souhaitons à l’auteur que ses épanchements, tentative de reconquête ou bel hommage qu’il aurait tout aussi bien pu discrètement poster à la mère de ses enfants, aient été bien accueillies. Le lecteur y aura quant à lui découvert une facette plus intime d’un grand nom du théâtre qu’il a surtout hâte de retrouver sur scène.

« Pourquoi je t’aime », Francis Huster, Cherche midi, 216 p., 17 €

Vivre libre



À noter : la parution (reportée) d’un livre très émouvant retraçant le parcours de trois générations de femmes à travers le XXe siècle.

En 2015, quand Ethan se prend d’affection pour sa voisine d’immeuble, la solitaire madame Janik, l’adolescent new-yorkais est loin de penser que la vieille dame va petit à petit lui confier les terrifiants secrets de son passé.

Saturé d’objets brisés comme autant « d’hymnes glorieux à la détérioration », le modeste appartement de madame Janik abrite également une série de mystérieux tableaux dont la vente a, quarante ans plus tôt, enflammé les enchères chez Sotheby’s.

Sur chacune des toiles figure une jeune femme à la beauté délicate et sensuelle dont on pressent, dès les premières pages, qu’elle va être le point de départ d’une saga mouvementée, soumise aux turbulences de l’Histoire : en 1913, Katarzyna, enceinte et non mariée, est envoyée aux Etats-Unis. Elle débarque dans le Lower East Side, quartier où elle rencontre Isak, jeune Juif de la pègre qui s’éprend d’elle et l’épouse. « La beauté », écrit l’auteure, « éveille la convoitise, la jalousie, la vanité, la lubricité ». Elle était consciente, en couchant ces mots, que la page d’Histoire sur laquelle elle avait choisi de tisser le destin de ses héroïnes allait exacerber ces travers humains.

De Kalisz à New York, de Lodz à Dresde, Céline Spierer suit le destin contrarié de trois générations de femmes : les rudes journées des immigrants, la prohibition, le trafic d’œuvres d’art, la spoliation des biens juifs, le programme du lebendsborn (l’enlèvement, par les SS, d’enfants aux traits purs dotés du potentiel d’être germanisés), les bombardements, la culpabilité… Quels que soit l’époque et le continent, l’existence se résume finalement, pour chacune, « à serrer les dents, se montrer égoïste ou fermer les yeux », en ressassant les souvenirs et en ruminant les occasions ratées, noyées dans les vapeurs d’alcool. Confrontées à des choix ou trimballées au gré des évènements, les femmes de ce livre tentent de fuir les fantômes de leur passé en dissimulant, à grand renfort de fond de teint et de décoloration, les cicatrices qui refusent de se refermer.

L’obsession qu’elles ont de contrefaire ou de mentir vise à masquer les soubresauts de leurs âmes torturées : l’embarras, le plaisir, le manque, la culpabilité et plus encore, l’irrépressible désir de liberté qui les propulse, en rêve, au-delà des apparences qu’elles savent souvent trompeuses. Les hommes que le destin place sur leur route sont des époux insatisfaisants et des pères absents, incapables de transmettre.

« Quand les enfants cessent-ils d’être des enfants ? », se demande Katarzyna. Ce à quoi madame Janik semble faire écho, des années plus tard en réalisant que la vieillesse commence « quand le regard qu’on pose sur elle change, s’étiole, se désintéresse pour finir par se détourner totalement ».

À la beauté évanescente de ses héroïnes, C. Spierer (dont c’est le premier livre) superpose celle, fragile et imparfaite, de la vie et la facilité avec laquelle elle se brise, comme sont ébréchés les objets collectionnés par madame Janik.

C’est essoufflé et sonné que le lecteur émerge de ce roman dont on salue l’intrigue parfaitement ficelée à l’issue de laquelle les fils rompus que l’auteure a semés se renouent, inspirant au jeune Ethan le sentiment d’une harmonie enfin retrouvée. Initialement prévue mi-avril, la parution du livre a été reportée au mois d’aout. Le rendez-vous est pris.

« Le Fil rompu », Céline Spierer, Ed. Heloïse d’Ormesson, 400 p, 22 €

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