Un docu sur l’histoire et l’avenir numérique de l’extraordinaire Geniza du Caire
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Un docu sur l’histoire et l’avenir numérique de l’extraordinaire Geniza du Caire

Le film comprend des entretiens avec 40 experts, qui retracent l'étrange découverte et les continuelles trouvailles de cette masse de documents rares et hétéroclites

  • Requête en arabe avec des écrits en hébreu de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
    Requête en arabe avec des écrits en hébreu de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
  • Livre pour enfants de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
    Livre pour enfants de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
  • Solomon Schechter travaillant sur le contenu de la Geniza du Caire qu'il ramena à l'Université de Cambridge en 1898. (Avec l'aimable autorisation de Michelle Paymar)
    Solomon Schechter travaillant sur le contenu de la Geniza du Caire qu'il ramena à l'Université de Cambridge en 1898. (Avec l'aimable autorisation de Michelle Paymar)
  • Numérisation de fragments de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
    Numérisation de fragments de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
  • Le plus ancien manuscrit hébreu médiéval daté, provenant d'Iran au début du Xe siècle, fait partie de l'exposition "Discarded History : The Genizah of Medieval Cairo", à partir du 27 avril 2017. (Université de Cambridge)
    Le plus ancien manuscrit hébreu médiéval daté, provenant d'Iran au début du Xe siècle, fait partie de l'exposition "Discarded History : The Genizah of Medieval Cairo", à partir du 27 avril 2017. (Université de Cambridge)
  • Document en arabe de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)
    Document en arabe de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

En 1896, Solomon Schechter se plongea dans la Geniza, une pièce poussiéreuse et infectée d’insectes de la synagogue Ben Ezra de Fustat (Le Caire), en Egypte. Et le chercheur à l’Université de Cambridge ouvrit alors une incroyable fenêtre sur la vie des Juifs à l’époque médiévale.

Avec l’approbation du grand-rabbin du Caire de l’époque, Solomon Schechter préleva la majorité des centaines de milliers de fragments de documents des Juifs d’Afrique du Nord et de la Méditerranée orientale qui avaient été conservés dans la Geniza de la synagogue, un lieu de stockage des documents sacrés en attente de sépulture. Ceux qu’il a ramenés avec lui à l’Université de Cambridge.

Le reste des documents – entre 25 % et 40 %, selon qui compte et comment – s’est retrouvé dans quelque 70 autres institutions et collections dans le monde.

Schechter et d’autres chercheurs et collectionneurs s’intéressèrent d’abord à la Geniza du Caire pour ses fragments de manuscrits de livres sacrés et de liturgie. Mais au milieu du 20e siècle, les universitaires – dirigés par Shelomo Dov Goitein de l’Université de Princeton – ont réalisé que la Geniza, qui n’avait jamais été vidée depuis plus de neuf siècles et servait essentiellement de grenier à toutes sortes de documents, était aussi une mine d’informations sur la vie quotidienne dans la société médiévale sous domination islamique.

Intérieur de la synagogue Ben Ezra, Le Caire. (Ovedc via WikiCommons)

Ce nouveau documentaire, « From Cairo to the Cloud : The World of The Cairo Geniza », retrace l’histoire étonnante de la Geniza depuis sa découverte par Schechter et d’autres chasseurs de manuscrits anciens du 19e siècle jusqu’à sa numérisation plus de 100 ans après.

La cinéaste Michelle Paymar. (Autorisation)

Michelle Paymar, qui a produit, réalisé et filmé « From Cairo to the Cloud », a déclaré au Times of Israel qu’elle ne connaissait pas la Geniza du Caire avant qu’on lui en parle, il y a quelques années.

« En tant que juive ashkénaze, je ne savais pas grand-chose sur les juifs dans le monde islamique et je n’avais aucune connaissance à ce sujet. Environ 90 % des Juifs du monde vivaient sous l’islam à l’époque médiévale. Je ne savais pas ce que cela avait apporté à la civilisation juive », dit-elle.

Paymar a été fascinée d’apprendre que les Juifs étaient bien intégrés dans la société sous l’islam. C’était particulièrement le cas à Fustat, la ville égyptienne qui a servi de centre administratif du pouvoir et qui a fini par faire partie du Caire d’aujourd’hui. Les Juifs ont prospéré sous l’islam du 10e au 12e siècle, période la plus représentée dans les documents de la Geniza du Caire.

« Les Juifs faisaient partie du paysage du monde arabe. On aurait certainement préféré être juif au Caire plutôt qu’en Rhénanie à cette époque », a déclaré Paymar.

Numérisation de fragments de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

« From Cairo to the Cloud » retrace l’histoire de la Geniza du Caire de façon plus ou moins chronologique. Le récit de la façon dont la Geniza a été découverte, étudiée et, plus récemment, numérisée afin d’en faciliter l’accès. Cependant, elle est transmise par un nombre considérable d’universitaires, de bibliothécaires et de conservateurs. Paymar a interviewé 40 personnes de différents pays, et il est difficile de savoir qui ils sont et comment ils sont liés à la Geniza.

Après avoir initié les spectateurs au concept d’une geniza et montré une communauté juive du nord de l’État de New York enterrant ses livres de prières abîmés, le film remonte le temps et raconte comment Schechter, qui est devenu par la suite le fondateur du American Conservative Judaism, [judaïsme massorti], a découvert la Geniza du Caire.

Genèse de la sortie d’Egypte de la Geniza

Solomon Schechter avec le Livre de Ben Sira (page qui l’a incité à se rendre au Caire pour « découvrir » la Geniza dans la synagogue Ben Ezra. (Avec l’aimable autorisation de Michelle Paymar)

En 1896, des savants écossais et les sœurs jumelles Agnes S. Lewis et Margaret D. Gibson achetèrent des fragments en hébreu à un marchand du Caire lors d’un de leurs anciens voyages de chasse aux manuscrits au Moyen Orient. Quand ils sont arrivés à Cambridge, ils ont demandé à Schechter de jeter un coup d’œil à leur butin.

Schechter identifia l’un des fragments comme étant une page de la version hébraïque originale du Livre de Ben Sira (le Livre de l’Ecclésiastique dans la Bible catholique, et une partie des Apocryphes dans la tradition juive). Le livre a été écrit au IIe siècle de l’ère commune et a été vu pour la dernière fois par Saadia Gaon (décédé en 952). Jusqu’à ce moment, on a supposé que le livre avait été perdu pour l’histoire. Cette découverte a changé le cours de la carrière de Schechter et a ouvert une fenêtre sur un monde perdu qui allait occuper les chercheurs pour les générations à venir.

Ensuite, Schechter a établi que la page de Ben Sira venait de la Geniza de la synagogue Ben Ezra. Puis, avec le soutien financier de son ami et collègue de Cambridge, Charles Taylor, il se rendit au Caire à la recherche du reste du livre, espérant y trouver d’autres documents religieux et littéraires juifs médiévaux importants.

Schechter a obtenu l’autorisation d’accéder à la Geniza (soit grâce à son charme, soit en payant – il y a différents récits à ce sujet) et fut stupéfait. Cela n’avait rien à voir avec d’autres Genizas, qui ne contiennent généralement que des documents sur lesquels le nom de Dieu est écrit, tels que des livres de prières, des bibles et des rouleaux de la Torah. Les Juifs de Fustat n’ont rien jeté de ce qui était écrit en lettres hébraïques, qui inclurait des langues telles que l’araméen, le judéo-arabe, le judéo-grec, le judéo-espagnol, le judéo-persan et le judéo-allemand (le yiddish). La documentation polyglotte indique les contacts de la communauté du Caire avec d’autres communautés juives dans le monde.

De même, la Geniza contenait également des documents en arabe, reflétant l’utilisation de la langue dominante de la société en générale par les juifs locaux, ainsi que le fait que les documents écrits en arabe étaient souvent réutilisés pour d’autres usages.

Requête en arabe avec des écrits en hébreu de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

Aujourd’hui, il semble qu’il ait été plus difficile pour Paymar d’obtenir la permission de filmer à l’intérieur de la synagogue Ben Ezra que pour Schechter d’avoir accès à sa Geniza et de transférer la plupart de ses contenus au Royaume-Uni. Personne n’avait filmé à l’intérieur de la synagogue depuis qu’une équipe de la BBC a été autorisée à y entrer dans les années 1980. (La synagogue est désaffectée, mais elle est ouverte aux touristes en tant que site du patrimoine historique populaire.)

« Il y a eu trois gouvernements successifs en Egypte pendant la période où j’ai travaillé sur le film. Dès que j’ai finalement obtenu une réponse du gouvernement Moubarak, il y a eu un changement de régime et j’ai dû tout recommencer. Puis quand Sissi est arrivé au pouvoir, j’ai dû faire ma demande à son gouvernement », explique Mme Paymar.

Finalement, avec l’aide de l’ambassade du Canada en Égypte, Paymar, qui réside à Vancouver, a obtenu l’autorisation des autorités égyptiennes et du reste de la minuscule communauté juive au Caire. Elle est entrée dans la synagogue au printemps 2017 avec son appareil photo – et un groupe de gardiens du gouvernement.

Ketouba illustrée de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

On accède à la Geniza par une fenêtre menant à une pièce cachée derrière un mur, et on ne peut y accéder que par une échelle depuis le balcon des femmes.

Lors du tournage, il était important pour Paymar de donner aux spectateurs une idée de l’immensité du dépôt. Entre 350 000 et 400 000 fragments ont été extraits de cette pièce. Cela va du brouillon du « Guide des Egarés » de Maïmonide, écrit de sa propre main, aux articles les plus prosaïques comme des reçus, des prescriptions ou des recettes.

« Cela ressemble à un Facebook du Moyen Âge : une collection de vestiges de la vie quotidienne des gens, pleine de tant de choses banales qu’on peut en reconstruire un monde entier », explique Dara Horn, dont le roman « A Guide for the Perplexed » de 2013 s’inspire et traite en partie de la Geniza du Caire.

Sous le microscope

Ce sont précisément ces objets plus quotidiens et éphémères – « documentaire » en langage savant – qui ont attiré l’attention de Goitein de Princeton. Il a été le premier spécialiste à mener des recherches approfondies sur les documents des collections de la Geniza du Caire dans le monde entier, consacrant sa vie à ce travail qui a débuté en 1948.

Dr Marina Rustow. (Michelle Paymar)

Dr Marina Rustow, titulaire de la chaire Khedouri A. Zilkha de civilisation juive au Proche Orient et professeure d’histoire, est l’actuelle directrice du Princeton Geniza Lab. Elle estime qu’environ 40 000 des fragments de la Geniza du Caire (10 % du total) sont documentaires. Ce sont les documents que son laboratoire traite en exclusivité depuis 1985.

Rustow a indiqué que, alors que dans le passé, l’accent était mis sur la transcription de fragments, Princeton s’attache maintenant à les décrire et à saisir toute interaction avec les documents de la Geniza, qu’il s’agisse de recherches complètes ou de travaux ponctuels.

« Il est plus facile de transcrire plus tard des groupes de documents une fois qu’ils ont été décrits et organisés », explique Mme Rustow à propos de la décision de ne plus se concentrer sur les transcriptions pour l’instant.

Il est intéressant de noter que Princeton ne possède aucune partie de la Geniza du Caire, bien qu’elle possède un nombre énorme de photocopies des fragments.

Livre pour enfants de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

« Cela montre simplement qu’il n’est pas nécessaire de posséder les documents pour faire un travail sérieux sur eux », dit Rustow, dont les étudiants utilisent les documents pour étudier des sujets tels que la sexualité, le genre, l’économie et la culture matérielle dans le monde islamique médiéval. Ces sujets et d’autres sont développés avec enthousiasme par les universitaires qui apparaissent dans le film de Paymar.

Princeton et Cambridge disposent chacune de plates-formes permettant aux chercheurs et au public d’accéder en ligne aux images, transcriptions, descriptions et bibliographies de la Geniza du Caire.

« L’accès en ligne a rendu les choses beaucoup plus faciles pour les spécialistes, mais a également encouragé une utilisation beaucoup plus large des ressources de la Geniza », a déclaré le professeur Stefan Reif, qui a créé la Genizah Research Unit à Cambridge en 1974 et qui a contribué à ouvrir davantage le champ des études de la Geniza du Caire.

Exercices d’écriture d’enfants de la Geniza du Caire (Michelle Paymar)

Vers un accès libre aux fragments numérisés de la Geniza

En ce qui concerne les efforts de numérisation et de partage électronique des fragments, « From Cairo to the Cloud » se concentre principalement sur le projet Friedberg Genizah (FGP), lancé et financé par Albert Friedberg, philanthrope et collectionneur de Judaica de Toronto, en 1999.

Le Dr Yaacov Choueka, professeur émérite d’informatique à l’Université Bar Ilan, a été embauché à la fin de 2005 comme informaticien en chef et chargé d’établir l’unité d’informatisation de FGP. L’unité basée à Jérusalem, appelée Genazim, a créé le logiciel et les algorithmes qui sont au cœur de la plateforme de recherche en ligne de FGP, qui permet à quiconque possède un ordinateur d’accéder librement aux images numériques des deux côtés de chaque fragment de la Geniza du Caire dans le monde entier.

Prof. Yaacov Choueka. (Michelle Paymar)

Selon Choueka, l’un des plus grands défis du projet a été d’obtenir les droits de licence sur les images des fragments. D’immenses efforts ont été déployés pour localiser tous les fragments dispersés dans le monde. Ensuite, FGP a dû convaincre tous les différents propriétaires de prendre des images numériques de leurs fragments (selon les spécifications fournies par FGP), ou de permettre au personnel de FGP de le faire.

« Nous avons entendu dire qu’un rabbin réformé à Hollywood [au Temple Israel of Hollywood] avait un seul fragment encadré et suspendu au mur de son bureau. Nous n’avons pas ménagé nos efforts pour tout trouver. Nous nous sommes retrouvés avec environ 99,5 % de tous les fragments qui existaient », a dit M. Choueka.

Avec plus d’un demi-million d’images à explorer, il aurait été difficile de savoir si et comment les fragments s’assemblent pour créer une page ou un document complet ou partiel. FGP a résolu ce problème en utilisant la technologie de reconnaissance faciale pour développer un programme qui permet aux utilisateurs de la plateforme de rechercher des « jointures » ou des correspondances probables de fragments. L’ordinateur peut presque instantanément chercher parmi des milliards de paires possibles et en suggérer entre 10 et 20.

Amulettes contre les scorpions de la Geniza du Caire. (Michelle Paymar)

« Dans le passé, ces jointures ne se produisaient que si un spécialiste se souvenait de l’apparence d’un fragment dans une bibliothèque et s’en souvenait en regardant un fragment dans une autre. Au cours des cent premières années de recherche sur la Geniza, les chercheurs n’ont trouvé qu’environ 4 000 concordances. L’ordinateur en a trouvé 100 au cours des deux premiers mois », indique M. Choueka.

Conformément à un accord conclu l’année dernière, FGP déménagera à la Bibliothèque nationale d’Israël. Mme Rustow s’est dite très enthousiaste à l’idée que cela pourrait marquer un progrès vers l’interopérabilité entre toutes les institutions avec les documents de la Geniza en ligne.

Paymar est enthousiaste elle aussi, mais elle pense aussi que rien ne remplace le fait de voir et de conserver directement les documents originaux de la Geniza. Elle a été impressionnée en voyant l’écriture particulière de Maïmonide et, en peu de temps, elle a pu la reconnaître sur divers fragments.

« Quand j’ai vu pour la première fois – et que j’ai pu toucher – certains des documents, j’ai tressailli ! » confie Mme Paymar.

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