Sa famille a fui en Israël. Il reste en Ukraine pour sauver l’état de droit
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Interview

Sa famille a fui en Israël. Il reste en Ukraine pour sauver l’état de droit

S'opposer à la corruption en Ukraine peut être difficile et dangereux mais Oleksander Lemenov a la conviction que l'Histoire est du côté des réformateurs

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Oleksander Lemenov devant le bureau du procureur général de l'Ukraine, le 3 février 2020. (Facebook)
Oleksander Lemenov devant le bureau du procureur général de l'Ukraine, le 3 février 2020. (Facebook)

Dans la matinée du 8 novembre, Oleksander Lemenov a été agressé alors qu’il sortait de son domicile pour se rendre à la station de métro la plus proche, dans la capitale ukrainienne de Kiev.

Il a été frappé à la tête par derrière à l’aide d’un poing américain ou d’une arme similaire puis il a été aspergé de spray au poivre. Lemenov, avocat et réformateur, activiste dans la lutte contre la corruption, a décrit l’incident dans un post écrit en ukrainien et publié sur Facebook, plus tard dans la journée.

« Les deux agresseurs se sont enfuis comme des lâches », a écrit Lemenov, âgé de 30 ans, ancien membre des équipes nationales de boxe et d’arts martiaux en Ukraine. « Si certains pensent seulement qu’une agression pourra me dissuader de me battre pour une nouvelle Ukraine, inutile de dire qu’ils perdent leur temps ».

Lemenov, qui s’est entretenu avec le Times of Israel le mois dernier dans un bistrot de Kiev, fait partie d’une génération d’activistes issus de la société civile qui tentent de transformer la société ukrainienne. Il est Juif mais indique que contrairement aux portraits parus dans les médias pro-russes, l’antisémitisme n’est pas un facteur présent dans les cercles révolutionnaires ukrainiens dans lesquels il évolue.

« Les gens savent que je suis Juif et que ma famille vit en Israël », dit-il. « Ce n’est pas un problème ».

Suite à la révolution de Maïdan, en 2014, marquée par des mouvements de protestation qui avaient connu leur apogée avec le renversement du président Viktor Yanukovych, Lemenov était devenu un expert en droit au RPR (Reanimation Package of Reforms), coalition d’organisations soutenue par les Etats-Unis et les gouvernement européens.

Il est actuellement à la tête d’un groupe appelé Statewatch, dont la mission est de parvenir à introduire les règles occidentales de l’état de droit et un esprit de professionnalisme non-biaisé au sein des systèmes de police et de justice dans le pays.

Il ne travaille pas pour le gouvernement ukrainien – mais il occupe une fonction de veille et il est consultant pour des réformes qui ont été présentées par le gouvernement de Kiev sous la pression des Etats occidentaux et des Ukrainiens réformateurs.

Malgré un large soutien public, certains oligarques et politiciens ukrainiens sont mécontents des menaces que de telles réformes font peser sur l’ancien système, explique Lemenov.

« Nous essayons de faire quelque chose et tous les poids-lourds politiques veulent nous arrêter », dit-il.

« Et lorsque le président Petro Poroshenko était au pouvoir, lui-même s’opposait personnellement aux réformes », ajoute-t-il.

Concernant le nouveau chef de l’Etat, Volodymyr Zelensky, qui a remporté une victoire sous forme de raz-de-marée au mois d’avril 2019 en raison, au moins en partie, d’une campagne qui s’est concentrée sur la lutte contre la corruption, Lemenov estime que l’homme est probablement bien intentionné mais qu’il est inexpérimenté.

« Zelensky dit : ‘D’accord, combattons la corruption’. Mais c’est un homme d’affaires appartenant à la sphère médiatique, un comédien. Il n’est pas capable de comprendre toutes ces questions », regrette-t-il.

L’agression commise contre Lemenov n’est pas un cas isolé dans l’Ukraine post-Maïdan. Il y a chaque année des douzaines d’attaques contre des journalistes et des activistes de la société civile, parfois mortelles. Lemenov, pour sa part, reçoit régulièrement des menaces.

Les hommes qui l’ont frappé avaient été payés 2 000 dollars pour le faire, note Lemenov. « C’est à cause de mon travail. C’est un problème à leurs yeux que je sois efficace dans ce que je fais », s’amuse-t-il. « Nous réussissons à changer le système des poursuites judiciaires ».

Lemenov a été président de la commission de sélection pour le Bureau d’enquête d’Etat – une instance similaire au FBI aux Etats-Unis qui vient tout juste d’être créée. Il est actuellement en train de choisir les procureurs qui occuperont le nouveau Bureau du procureur général, une institution qui a remplacé le Bureau général du procureur dont la corruption était notoire.

L’activiste anti-corruption Oleksander Lemenov après son agression par des attaquants rémunérés, le 8 novembre 2020 (Crédit : Facebook)

Les réformes que Lemenov, aux côtés d’autres acteurs de la société civile, souhaitent mettre en place jouissent d’un grand soutien parmi les Ukrainiens. Dans une enquête d’opinions de 2019 financée par l’USAID, il avait été demandé aux citoyens du pays quels étaient les trois problèmes les plus importants auxquels l’Ukraine devait s’attaquer. Les sondés avaient répondu à 55 % – le plus grand pourcentage – « la lutte contre la corruption ».

Lorsque le Times of Israel lui demande qui sont les principaux opposants aux réformes anti-corruption, Lemenov désigne trois groupes : Les oligarques qui profitent de la corruption, les politiciens qui touchent des pots-de-vin et le gouvernement russe.

Et sait-il qui a été le commanditaire de son agression ? A cette question, Lemenov répond que « nous le savons mais c’est un secret de l’enquête ».

Comparer Israël et l’Ukraine

Les parents de Lemenov vivent au sein de l’Etat juif. Et pendant toute l’interview, il évoque Israël sous la forme d’un modèle en ce qui concerne l’état de droit et le gouvernement aux mains propres – un modèle que l’Ukraine, devrait, selon lui, tenter d’imiter.

« Cela fait sept ans que ma famille vit en Israël. Mon père dit que c’est intéressant de comparer Israël et l’Ukraine parce qu’en Israël, il y a presque zéro corruption », déclare-t-il.

Beaucoup d’Israéliens pourraient ne pas être tout à fait d’accord. Israël a chuté à la 35e place au classement international dans l’Indice des perceptions de corruption le plus récent, un rapport établi par Transparency International – tombant dans le dernier tiers des pays de l’OCDE.

Selon une étude menée par l’Institut israélien de la démocratie, 58 % des Israéliens considèrent leurs dirigeants comme « corrompus » ou « très corrompus » – contre 43 % en 2014. 54 % des Israéliens affirment penser fortement que « la démocratie israélienne court un grave danger ».

Pour sa part, le Premier ministre israélien a été mis en examen au mois de janvier pour fraude, abus de confiance et pots-de-vin, après avoir octroyé des faveurs politiques présumées à des magnats divers – ce qui est très précisément le type de pratiques que Lemenov et d’autres activistes anti-corruption tentent de déraciner en Ukraine.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu assiste à une réunion au ministère de la Santé à Tel Aviv, le 23 février 2020. (Tomer Neuberg/Flash90)

Mais quand Lemenov décrit les différentes manifestations de la corruption en Ukraine – qui est classée à la 120e place dans l’Indice des perceptions de la corruption – il devient évident qu’un gouffre sépare les deux pays.

Lemenov explique que les pots-de-vin et autres trafics d’influence ne sont pas l’exception mais bien la règle en Ukraine.

« Disons que je suis un membre ukrainien du Parlement. Je vais présenter un projet de loi qui est dans votre intérêt, qui vous permet de faire des extractions – de gaz ou de pétrole, par exemple. Et vous allez me payer pour ça. Ou si vous voulez qu’une enquête qui porte sur vous soit close, vous allez payer un pot-de-vin au procureur ou au juge en charge du dossier. C’est très banal en Ukraine », dit-il.

Lemenov indique que les Ukrainiens les plus riches peuvent verser jusqu’à trois millions de dollars pour être inclus dans une liste de candidats se présentant au Parlement pour un parti parce qu’ils savent qu’une fois qu’ils auront intégré l’institution, ils seront alors en mesure de largement rembourser leur mise de départ par le biais des pots-de-vin versés par les électeurs.

Et, ajoute-t-il, c’est au quotidien que les Ukrainiens sont amenés à verser des pots-de-vin aux responsables de l’immigration s’ils veulent obtenir un passeport ou un visa. Ils donnent également de l’argent aux agents de la circulation, aux médecins, et même aux doyens d’université et aux professeurs.

Des gens font du patin à glace sur une patinoire gratuite installée devant le bureau du président ukrainien à Kiev, en Ukraine, le mercredi 15 janvier 2020. (AP Photo/Efrem Lukatsky)

« Par exemple, il y a quatorze ans, j’ai eu une chance incroyable de pouvoir commencer mon diplôme à l’université sans verser de pots-de-vin. Peut-être 80 % à 90 % de mes amis étudiants avaient payé quelque chose, de 12 000 dollars à 15 000 dollars, simplement pour devenir étudiant ».

Selon la Banque mondiale, le revenu national par tête de l’Ukraine est de 2 333 dollars, tandis qu’il s’élève en Israël à 34 950 dollars.

Dans une enquête réalisée par la Fondation des initiatives démocratiques, 7 % des sondés ukrainiens avaient répondu ne pas avoir assez d’argent pour s’acheter des produits alimentaires, 29 % avaient déclaré avoir suffisamment d’argent pour manger mais pas toujours pour se vêtir et 45 % avaient indiqué pouvoir se payer de la nourriture et des habits, mais ne pas être en mesure d’acquérir des appareils ménagers, des voitures ou des appartements – avec seulement une minuscule poignée d’Ukrainiens pouvant profiter d’un mode de vie qui serait considéré comme celui de la classe moyenne dans le monde occidental.

Lemenov indique que le système corrompu actuel, en Ukraine, entraîne une faible productivité.

Oleksander Lemenov parle au Times of Israel à Kiev, en Ukraine, le 13 janvier 2020 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

« En Ukraine, mon père était homme d’affaires mais ses études initiales avaient été des études d’ingénieur à l’institut polytechnique de Kiev. Il m’a raconté que les ingénieurs, en Israël, travaillent avec des machines qui coûtent 1,5 million de dollars chacune. En Ukraine, les ingénieurs utilisent des instruments vieillots. Même si l’enseignement est le même, c’est impossible d’être aussi productif ».

L’un des secteurs où la corruption est la plus frappante est le système de soins de santé. Il y a plusieurs années, la mère de Lemenov a été malade, dit-il.

« Nous avons versé beaucoup d’argent aux médecins ici mais nous n’avons eu aucun résultat », note-t-il. « Mes parents se sont installés en Israël. Là-bas, ils paient une petite prime d’assurance santé à hauteur de 300 shekels et ma mère a subi trois interventions chirurgicales sans verser de fonds supplémentaires. En Israël, mes parents n’ont rien payé et ils ont vu des résultats alors qu’en Ukraine, ils ont versé beaucoup d’argent pour rien ».

Il ajoute qu’il y a des listes d’attente pour les chirurgies en Ukraine. Mais que si certains ne veulent pas attendre, il y a toujours moyen de verser des pots-de-vin au directeur de l’établissement.

« Ça arrive vraiment », s’exclame-t-il. « J’ai un ami qui a beaucoup de moyens et qui avait besoin d’être opéré au cœur. Il a pu se placer en tête de liste ».

Et aux yeux de cet ami, précise Lemenov, ce comportement a été un comportement normal et acceptable.

Une photographie postée par Oleksander Lemenov pendant les manifestations de Maïdan, le 10 décembre 2013 (Crédit : Facebook)

« Pour lui, tout allait bien – mais pour moi, ce n’est pas le cas. C’est pour ça que mes parents sont partis en Israël. Ils sont partis sous le régime de Ianoukovytch. Je leur ai dit : ‘Non, on va détruire ce régime. Je ne pense pas qu’il sera encore président dans deux ans’. »

Ianoukovytch avait été élu président au mois de février 2010. Il était devenu célèbre pour avoir cédé des postes-clés au sein de son gouvernement à des loyalistes de sa propre région de Donetsk, mais aussi pour avoir poursuivi et emprisonné ses adversaires politiques et pour s’être enrichi, ainsi que son cercle proche, de manière éhontée pendant ses quatre années passées à la présidence.

Au mois de novembre 2013, Ianoukovytch avait annoncé de manière abrupte qu’il ne ratifierait pas un Accord d’association conclu entre l’Ukraine et l’Union européenne. A la place, l’Ukraine chercherait à établir des liens plus étroits avec la Russie.

Des milliers d’Ukrainiens étaient alors descendus dans les rues pour protester contre cette initiative, en criant que « l’Ukraine est l’Europe ». Après des répressions physiques par la police anti-émeutes de Ianoukovytch à l’encontre des manifestants – qui étaient majoritairement des étudiants – le 29 novembre, le mouvement de protestation avait connu une croissance exponentielle, attirant des centaines de milliers de personnes furieuses contre la brutalité et la corruption perçues du régime de Ianoukovytch.

Les manifestations avaient continué pendant trois mois, la police anti-émeute tentant de les disperser de manière violente. Plus de cent manifestants avaient été tués.

Le 22 février 2014, Ianoukovytch avait fui en Russie. Rapidement après, la Russie avait envahi la Crimée tandis que les séparatistes soutenus par les Russes avaient commencé à combattre les troupes ukrainiennes dans la région du Donbass, dans un conflit qui est encore en cours et dans lequel des milliers d’Ukrainiens ont été tués.

Selon l’historien Mychailo Wynnyckyj, auteur de « Maïdan en Ukraine, la guerre de la Russie : Chronique et analyse de la révolution de la dignité« , la révolution de Maïdan a été conduite non pas par le prolétariat mais par la « classe créatrice bourgeoise » naissante – dans laquelle il englobait les entrepreneurs, les journalistes, les universitaires, et les administrateurs en col blanc qui se sont opposés à l’économie de l’oligarchie, à une époque où quelques riches hommes d’affaires monopolisaient certains secteurs de l’économie, transférant souvent leurs revenus offshore.

« Pour ces nouveaux entrants dans l’élite politique, la révolution ukrainienne a représenté un tournant entre une période de développement post-soviétique et une nouvelle Ukraine. Leur ‘habitus’ a différé de manière dramatique de celle de ‘l’Homo Soviéticus’ évolué, sur lequel le système oligarchique pré-Maïdan avait été basé : Ils étaient branchés sur les réseaux sociaux et sur les nouveaux médias et ils cultivaient des images à la mode plutôt que de s’incliner devant une autorité distinguée, voire sacro-sainte. Pour eux, le capital social était plus important que le capital économique ; la méritocratie était l’idéologie hégémonique, mais l’idéal était une société structurée autour de l’hétérarchie ».

L’importance du rôle tenu par l’extrême-droite et les groupes antisémites dans la révolution ukrainienne est une question source de controverse – les médias pro-russes affirment qu’une grande partie du mouvement avait des relents fascistes et antisémites tandis que, pour de nombreux Ukrainiens, l’antisémitisme est resté marginal, voire inexistant.

Pourquoi les Occidentaux ont du mal à comprendre l’Ukraine

Au cours de notre entretien, Lemenov évoque les noms de plusieurs nouvelles instances chargées de l’application de la loi que les Ukrainiens réformateurs, avec le soutien des Etats-Unis et de l’Union européenne, ont aidé à créer depuis la révolution de Maïdan.

« Il y a plusieurs réussites, la création du Bureau national anti-corruption de l’Ukraine (NABU), la création du Bureau du procureur spécialisé dans la lutte contre la corruption (SAPO) et la Cour supérieure anti-corruption de l’Ukraine ».

Un autre organisme nouvellement créé, le Bureau d’enquête d’État, a subi quelques revers. Son directeur, Roman Truba, a été licencié en décembre par le président Zelensky après que des militants de la société civile ont accusé Truba d’être proche d’un associé du président évincé Ianoukovytch et d’avoir mené des poursuites à motivation politique.

La raison de tous ces nouveaux organes anti-corruption, a expliqué M. Lemenov, est que la corruption est tellement ancrée en Ukraine qu’il est difficile de réformer les institutions existantes de l’intérieur.

« Si vous comparez l’Ukraine et Israël, » dit-il, « en Ukraine, c’est un système vraiment, vraiment compliqué, c’est un réseau de corruption. C’est corrompu de fond en comble. »

Dans une interview séparée, Josef Zissels, un ancien dissident soviétique et leader communal juif ukrainien, a décrit son pays de la même manière.

« Les Occidentaux ne peuvent pas vraiment comprendre ce qui se passe dans les pays eurasiens car il s’agit d’un espace totalement différent. Il y a de la corruption aux États-Unis et en Israël. Mais là, c’est comme une maladie. Ici, ce n’est pas une maladie. Cela fait partie de la culture ».

Josef Zissels, leader de la communauté juive ukrainienne et ancien dissident, le 13 janvier 2020. (Simona Weinglass/Times of Israel)

« Aux États-Unis, poursuit M. Zissels, les gens sont élevés avec la conviction que si vous faites quelque chose de mal, vous serez puni et que votre système judiciaire sera indépendant. Ici, et dans tous les pays post-soviétiques d’Eurasie, la personne qui est votre patron est beaucoup plus importante que tout ce qui figure dans la constitution, car le type qui est votre patron peut corrompre ou influencer la constitution. Vous n’avez aucune foi dans l’État de droit. Et vous ne le respectez pas parce que vous essayez de survivre ».

La « nouvelle Ukraine »

Les universitaires ukrainiens frustrés par la lenteur de la transition vers l’État de droit citent souvent les théories de l’économiste Douglass North, lauréat du prix Nobel, qui, avec ses deux collègues John Wallis et Barry Weingast, a écrit en 2009 un livre intitulé « Violence et ordres sociaux », [Violence and Social Orders], dans lequel ils affirment qu’il existe fondamentalement deux types de sociétés : les « ordres à accès limité » (la plupart des sociétés au cours de l’histoire humaine) et les « ordres à accès libre » (la poignée de sociétés qui ont évolué vers des démocraties fondées sur l’État de droit au cours des deux derniers siècles).

“Violence and Social Orders”. (Source de la photo : Amazon.com)

Une chose que remarque un visiteur à Kiev, c’est que les rues semblent relativement sûres. Selon North, Wallis et Weingast, les sociétés sans État de droit ne sont pas nécessairement anarchiques ou violentes. Elles peuvent être pacifiques et stables, mais elles y parviennent en limitant l’accès au pouvoir et à la richesse à quelques élites qui bénéficient de monopoles ou de rentes économiques – des profits obtenus non pas par la concurrence du marché libre mais par le contrôle exclusif d’un bien ou d’une ressource recherchée – et en contrôlant le reste de la population par des systèmes de clientélisme. La plupart des sociétés, tout au long de l’histoire, ont été des ordres à accès limité. Seules quelques-unes ont fait la transition, au cours des derniers siècles, vers des ordres à accès libre, où n’importe qui, et pas seulement les élites, peut être compétitif économiquement et politiquement, où les institutions sont impersonnelles et où l’État de droit prévaut. Le passage d’un accès limité à un accès ouvert peut prendre des décennies, si tant est qu’il ait lieu, avec beaucoup de recul.

Natalie Gryvnyak, une journaliste ukrainienne qui connaît Lemenov, a déclaré au Times of Israel que si la lutte contre la corruption peut être douloureuse et lente, le plus grand changement qu’elle a vu après la révolution de Maïdan a été un changement de mentalité.

“J’ai entendu une blague, faite par un des militants, selon laquelle avant Maïdan, le peuple avait peur de l’État et maintenant l’État a peur du peuple. Je pense que les gens ont commencé à se sentir responsables. Nous aimerions changer les choses et développer notre pays et nous assumons cette responsabilité ».

Mme Gryvnyak a exprimé ces opinions dans la vidéo ci-dessous, qu’elle a enregistrée à la veille du référendum néerlandais de 2016 sur un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne.

Zissels, le leader de la communauté juive, estime également que l’Ukraine fait des progrès lents mais réguliers.

« J’ai passé six ans dans une prison soviétique parce que j’étais un défenseur des droits de l’homme », a-t-il déclaré. « A l’époque, une infime partie de la population était dissidente. Mais aujourd’hui, en Ukraine, qui est un grand pays de plus de 40 millions d’habitants, après notre révolution de Maïdan, cinq millions de personnes sont déjà différentes des autres. Il y a eu un changement de mentalité. Si jamais il y a une menace que nous nous rapprochions trop de la Russie, il y aura une autre révolution ».

« Nous passons de la mentalité post-soviétique à une mentalité occidentale », a déclaré Lemenov au Times of Israel. « Il y a dix ou quinze ans, nous avions un niveau élevé d’homophobie. Maintenant, je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a quinze ou vingt ans, les gens disaient que la corruption n’était pas un problème. Aujourd’hui, nous avons un très bon journalisme d’investigation. Nous aimons regarder des programmes d’investigation qui dénoncent la corruption et cela met la pression sur le système judiciaire pour résoudre les affaires ».

A la question de savoir pourquoi il reste en Ukraine pour mener une lutte acharnée contre la corruption plutôt que de rejoindre sa famille en Israël, Lemenov a répondu : « parce que je comprends et crois vraiment que nous pouvons avoir notre propre Israël en Ukraine ».

« Je suis optimiste », a-t-il ajouté, « Nous devons nous donner dix, quinze ans et faire de notre mieux. Ensuite, nous obtiendrons des résultats ».

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