Segalovitz : les Arabes israéliens verront la lutte contre le crime avancer
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Interview

Segalovitz : les Arabes israéliens verront la lutte contre le crime avancer

Un responsable municipal arabe partage un optimisme prudent tout en saluant le "sérieux" du nouveau gouvernement dans la lutte contre les conflits communautaires

Le député Yoav Segalovitz, le 19 février 2020 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Le député Yoav Segalovitz, le 19 février 2020 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Selon le vice-ministre de la Sécurité publique, les Arabes israéliens ressentiront bientôt les résultats d’une nouvelle initiative gouvernementale visant à réduire la violence et le crime organisé dans leurs communautés.

« Je crois que dans deux mois, les gens commenceront à sentir que les choses ont changé – c’est ma vision. Je ne parle pas d’un an », a déclaré Yoav Segalovitz au Times of Israël lors d’une récente interview.

Avant d’entrer en politique, Segalovitz a occupé certains des postes les plus sensibles de la police israélienne, dirigeant à la fois l’unité Lahav 433, qui enquête sur la corruption, et la division du renseignement de la police.

Les communautés arabes israéliennes ont longtemps souffert de la négligence du gouvernement et, ces dernières années, la violence et le crime organisé ont connu une hausse dramatique. La violence est alimentée par une abondance d’armes illégales qui ont inondé les communautés, pour la plupart volées dans les bases militaires israéliennes ou revendues.

Si les homicides dans la population juive en Israël se situent en moyenne autour de 38 par an depuis 2016, quelque 96 meurtres ont été enregistrés l’an dernier parmi les Arabes israéliens, bien qu’ils ne constituent qu’un cinquième de la population.

Ces dernières années, l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré publiquement à plusieurs reprises sa volonté d’endiguer la vague de violence dans les communautés arabes israéliennes. Mais malgré les efforts du gouvernement, le crime organisé et la violence ont continué à augmenter.

« Les gouvernements précédents ont-ils réussi à le faire ? La réponse est non. J’espère personnellement que nous, ce gouvernement, obtiendrons des résultats concrets », a déclaré Segalovitz.

Yoav Segalovitz (à gauche) avec Yohanan Danino, alors chef de la police, à la Haute cour de justice. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Les victimes continuent de s’accumuler sous le regard du nouveau gouvernement. Rien qu’au cours du mois dernier, 14 Arabes israéliens ont été tués dans des homicides manifestement violents, selon l’organisation à but non lucratif Abraham Initiatives, parmi lesquels un chef cuisinier à Qalanswa, un jeune adolescent à Kfar Qasim et un baron du crime à Jaffa.

« La police doit agir différemment – en termes de présence et d’agressivité à l’égard des criminels. Cela se produira bientôt », a promis Segalovitz, ajoutant qu’il comptait présenter des plans opérationnels d’ici début août.

Un responsable municipal arabe qui a récemment rencontré Segalovitz, le ministre de la Sécurité intérieure Omer Barlev et d’autres membres de la nouvelle coalition pour discuter de l’effusion de sang, s’est dit « d’un optimisme très prudent ».

« Il y a définitivement une nouvelle atmosphère, et une intention d’agir, pas seulement de parler. Les nouveaux ministres parlent de nouvelles actions conjointes, de la constitution d’équipes conjointes avec les municipalités arabes pour s’attaquer au problème. Il est clair qu’ils sont plus attentifs à cette question et qu’ils sont déterminés à faire quelque chose », a déclaré le fonctionnaire, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat.

« Sous le dernier gouvernement, il y avait beaucoup de programmes, de propositions et de plans, mais rien n’était jamais mis en œuvre. Nous tenions ces réunions, puis nous nous asseyions pour rédiger les prochaines étapes, et c’était comme s’ils n’avaient rien entendu », a-t-il ajouté.

Le fonctionnaire a dressé un contraste positif entre ce qu’il a appelé le « sérieux » des nouveaux fonctionnaires et l’attitude de leurs prédécesseurs, bien qu’il ait déclaré qu’il existait des lacunes persistantes au sein du gouvernement.

« Barlev, Segalovitz et leur équipe se sont immédiatement attelés aux détails, et ils nous ont dit : ‘nous ne sommes pas intéressés à faire les gros titres. Nous sommes là pour travailler' », a rappelé le fonctionnaire.

Des Arabes israéliens protestent contre le meurtre de Mohammed Ades, à Jaljulia, accusant la police de négligence envers la violence dans les communautés arabes, le 12 mars 2021. (Crédit : Flash90)

Dans les grandes lignes d’une proposition que le Times of Israël a pu consulter, Segalovitz a appelé à une expansion spectaculaire de la capacité des forces de l’ordre à mener des enquêtes ciblant le crime organisé.

À court terme, ses propositions vont de l’incitation des autorités fiscales israéliennes à enquêter sur les rackets criminels liés au blanchiment d’argent à la mise en place d’un réseau fonctionnel de caméras de sécurité publique dans les villes arabes – dont beaucoup sont débranchées, selon un rapport du gouvernement de 2020.

Segalovitz espère également voir des changements juridiques immédiats pour lutter contre le flux d’armes illégales qui alimentent la vague de criminalité : par exemple, une forte augmentation des amendes pour possession d’armes illégales et une peine minimale obligatoire.

Les Arabes israéliens accusent depuis longtemps la police de disposer des outils nécessaires mais de manquer de volonté pour mettre fin à la violence et à la criminalité dans leurs communautés.

« Lorsqu’un jeune homme est tué dans une ville juive, nous constatons un effort bien plus intense pour résoudre le crime que lorsqu’un incident de tir se produit dans nos villes arabes », a déclaré l’année dernière au Times of Israël le maire de Wadi Araara, Mudar Younes, qui dirige le Conseil national des maires arabes.

Segalovitz conteste cette affirmation, affirmant que la police est présente dans les communautés arabes. Le problème, selon lui, est que d’autres institutions publiques ne le sont pas.

« La police est là, la police est présente. Le problème est qu’en général, le principal organe gouvernemental présent dans la société arabe est la police », et non pas des institutions sociales et d’aide sociale bien financées, a-t-il déclaré.

« La lutte contre la criminalité ne consiste pas seulement à attraper les coupables. Il s’agit de réduire la motivation des gens à intégrer ce cycle : il s’agit d’éducation informelle, de trouver aux gens un emploi rémunéré ; il s’agit même de créer des installations sportives et des terrains de jeux », a ajouté M. Segalovitz.

La police enquête sur une fusillade à Reineh, dans le nord du pays, le 2 décembre 2020. (Crédit : Police israélienne)

Le vice-ministre a déclaré que certains nouveaux programmes seraient financés dans le cadre du prochain budget national, dont le vote est prévu dans les prochains mois. D’autres pourraient être financés « très prochainement » sans attendre une bataille législative, a-t-il déclaré.

Mais les plans de Segalovitch l’amènent également sur un terrain que de nombreux Israéliens arabes auront probablement du mal à accepter. L’une des pierres angulaires de son programme vise à fournir des emplois aux jeunes Arabes en élargissant leur participation aux programmes de service national après l’école secondaire.

De nombreux Arabes considèrent la participation au service national, un programme gouvernemental parallèle au service militaire obligatoire de leurs homologues juifs, comme un anathème.

Des « mesures d’urgence »

Une autre proposition de Segalovitz, parmi les plus controversées, est l’utilisation potentielle du service de sécurité Shin Bet pour lutter contre la montée de la violence.

L’agence de renseignement opère principalement contre les activités terroristes palestiniennes au-delà de la Ligne verte. Ses méthodes sont invasives et impitoyables, mais semblent efficaces pour réprimer les attaques terroristes violentes contre les civils israéliens.

« Nous sommes à un stade de la lutte contre le crime organisé et la violence dans ce pays qui constitue un état d’urgence. Dans un état d’urgence, vous avez besoin de mesures d’urgence, et vous utilisez tous les outils », a déclaré Segalovitz.

« L’un des outils, peut-être, comme par le passé, dans les endroits où la loi le permet, serait l’intervention du Shin Bet. Mais tout est conforme à la loi – il n’y a rien d’extraordinaire ici. Encore une fois, dans une situation d’urgence, vous prenez des mesures d’urgence. Nous ne pouvons pas laisser la situation en l’état », a déclaré Segalovitz.

La mobilisation du Shin Bet susciterait probablement une énorme controverse parmi les Arabes israéliens et les défenseurs des libertés civiles.

Un récent reportage de la Douzième chaîne a cité un officier de police qui aurait déclaré que les chefs des organisations criminelles arabes étaient des Palestiniens de Cisjordanie qui avaient collaboré avec le Shin Bet. L’officier anonyme a accusé l’agence de sécurité de protéger les collaborateurs malgré leur activité criminelle.

« Les bandits qui sont actuellement à la tête de la grande criminalité dans la société arabe sont pour la plupart des informateurs du Shin Bet, et par conséquent, la police a les mains liées car ces informateurs, qui bénéficient de l’immunité, ne peuvent être touchés », aurait déclaré l’officier supérieur.

L’ancien chef du Shin Bet, Ami Ayalon, a prévenu que le déploiement du Shin Bet pour combattre le crime organisé arabe à l’intérieur de la Ligne verte pourrait avoir des conséquences dévastatrices.

L’Ancien chef du Shin Bet Ami Ayalon. (Olivier Fitoussi / Flash90)

Dans les années 1990, lorsque les organisations criminelles juives se sont développées, on nous a également demandé d’intervenir et nous avons répondu : « Nous ne pouvons pas faire cela, cela conduirait à un État policier », a déclaré Ayalon lors d’un appel téléphonique au début de cette année.

Segalovitz a reconnu que même le Shin Bet, s’il était déployé, ne serait pas une panacée : « Rien n’est une solution miracle, pas même le Shin Bet. Nous sommes dans une nation de lois, et il faut des preuves pour condamner les criminels. »

Crise de confiance

Les Arabes israéliens se sentent souvent pris entre le marteau et l’enclume. D’un côté, beaucoup reconnaissent qu’ils ont besoin de la police pour éradiquer le crime organisé de leurs villes et villages. Mais une profonde méfiance imprègne les relations entre les Arabes et les forces de l’ordre. Beaucoup disent que les agents les traitent davantage comme des menaces pour la sécurité que comme des citoyens, et certains considèrent que la police fait partie du problème.

Une génération d’Arabes israéliens se souvient des événements d’octobre 2000, au cours desquels 13 Arabes ont été abattus par la police lors de violentes émeutes à l’aube de la deuxième Intifada. D’autres se souviennent de cas plus récents : Mohammad Kiwan, 17 ans, un jeune homme d’Umm al-Fahm qui aurait été abattu par la police dans des circonstances troubles en mai.

Des manifestants allument des fusées éclairantes tandis que d’autres agitent des drapeaux palestiniens lors d’une manifestation des Arabes israéliens dans la ville arabe d’Umm al-Fahm dans le nord d’Israël le 5 mars 2021, alors qu’ils manifestent contre le crime organisé et appellent la police israélienne à arrêter une vague de violences intra-communautaires. (Photo par AHMAD GHARABLI / AFP)

Au cours de la récente opération de Tsahal « Gardien des murs » à Gaza, des émeutes ethniques ont éclaté dans les villes mixtes d’Israël, où Arabes et Juifs se sont violemment attaqués les uns aux autres. La police a réagi en lançant une vaste opération de répression dans tout le pays, arrêtant plus de 2 000 Arabes israéliens et quelques dizaines de Juifs soupçonnés d’être impliqués dans ces événements, avant de relâcher la grande majorité d’entre eux sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux.

Les responsables des forces de l’ordre ont défendu l’opération comme une réponse nécessaire à la violence qui a secoué Israël. Certains Arabes ont considéré la campagne d’arrestations comme une agression, et certains ont accusé la police de les avoir battus pendant leur détention.

« La crise de confiance s’est aggravée depuis l’opération, en particulier dans les villes mixtes [juives-arabes]. Les arrestations massives de centaines, voire de milliers de personnes – même en octobre 2000, nous n’avons jamais rien vu de tel », a déclaré le fonctionnaire municipal arabe.

Segalovitz a reconnu que les derniers mois ont été difficiles. Mais il a souligné qu’il considérait la coopération avec les dirigeants arabes locaux comme la clé du succès.

« Il est tout simplement intolérable que des enfants et des adolescents soient terrifiés à l’idée de sortir de chez eux dans les villes arabes, et ce n’est pas à cause de la police – c’est à cause des criminels. Dès que nous aurons réalisé que nous avons une mission commune, je pense que ce ne sera plus un problème », a déclaré Segalovitz.

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