Un confinement total causerait plus de mal que de bien, selon un éminent médecin
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Un confinement total causerait plus de mal que de bien, selon un éminent médecin

Selon Leonid Eidelman, plus de personnes meurent de la grippe que du Covid-19, et l'aggravation des dégâts économiques finira par nuire au système de santé israélien

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Leonid Eidelman, président de l'Association médicale israélienne, le mardi 29 avril 2014, à Jérusalem (Hadas Parush / Flash90)
Leonid Eidelman, président de l'Association médicale israélienne, le mardi 29 avril 2014, à Jérusalem (Hadas Parush / Flash90)

Un confinement complet de la vie publique pour lutter contre la propagation du coronavirus serait contre-productif et finalement préjudiciable au système de santé du pays, a mis en garde l’un des plus grands professionnels de médecine israéliens, exprimant une opinion divergente de celle d’une grande partie de l’establishment médical.

Les mesures draconiennes prises par le gouvernement jusqu’à présent ont déjà causé de grands dégâts à l’économie qui, s’ils étaient exacerbés, finiraient par nuire au système de santé et causer plus de décès que la pandémie actuelle, a soutenu le Dr Leonid Eidelman, ancien chef de l’Association médicale israélienne et président sortant de l’Association médicale mondiale.

« Cela nuirait encore plus à l’économie israélienne », a-t-il soutenu au Times of Israel dans une interview. En fin de compte, des mesures aussi radicales feraient souffrir encore plus le système de santé déjà malade dans deux ou trois ans, et cela conduirait à ce que plus de personnes meurent finalement que de la pandémie de coronavirus, a-t-il affirmé.

« Nous savons que la mortalité de ce virus se situe entre deux et quatre pour cent de ceux qui sont infectés », a-t-il indiqué, faisant référence au Covid-19, la maladie causée par le coronavirus. « Entre 250 000 et 600 000 personnes meurent chaque année de la grippe ordinaire [dans le monde]. Le taux de mortalité dû au coronavirus sera beaucoup plus faible ».

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Alors que le taux de mortalité pour la grippe saisonnière se situe entre 0,1 et 0,3 %, M. Eidelman a déclaré qu’il pense toujours que lorsque la pandémie de coronavirus prendra fin, moins de personnes en seront mortes que celles qui meurent chaque année de la grippe, car « les épidémies qui se propagent très rapidement sont généralement associées à une mortalité moindre.

« C’est une maladie grave. C’est une maladie qui doit être combattue. Mais nous devons rester mesurés ».

L’évaluation de Leonid Edelstein semble contredire celle de nombreux experts de premier plan à travers le monde, qui estiment que des mesures sévères sont nécessaires pour contenir le coronavirus, qui est généralement considéré comme beaucoup plus mortel et plus contagieux que la grippe saisonnière.

Mardi, le ministère de la Santé a demandé aux citoyens de rester chez eux autant que possible, et de ne sortir que pour des activités vitales comme aller travailler ou acheter de la nourriture ou des médicaments, car le ministre de l’Économie Eli Cohen a fait savoir qu’un « confinement général » de la vie publique restait sur la table. Et mercredi, le ministre israélien de la Sécurité publique Gilad Erdan a déclaré qu’un confinement était « inévitable ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) avec le ministre de la Santé Yaakov Litzman (à droite) et le directeur général du ministère de la Santé Moshe Bar Siman Tov lors d’une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. M. Netanyahu explique comment le coronavirus peut se propager à partir d’un éternuement. (Flash90)

« Au début, la politique du gouvernement était de propager la panique. Et la panique engendre encore plus de panique. C’est une réaction en chaîne », a déploré M. Eidelman, qui préside le département d’anesthésie de l’hôpital Beilinson à Petah Tikva. La peur répandue par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le ministre de la Santé Yaakov Litzman et d’autres responsables a entraîné des pénuries dans de nombreux domaines, notamment en matière d’équipements de protection, a affirmé le médecin en chef.

« Les gens ont commencé à les utiliser inutilement, et même aujourd’hui, ils sont utilisés de manière inappropriée, parce que les gens ont peur. J’ai essayé d’expliquer que la peur du coronavirus cause plus de dommages que le coronavirus lui-même. Parce qu’après tout, nous savons maintenant que 97 à 98 % des personnes infectées vont mieux. Ce n’est pas une maladie aussi dévastatrice qui tue tout le monde. Il est très important de comprendre cela ».

Le gouvernement aurait dû envoyer des messages d’apaisement plus clairement dès le début de l’épidémie, mais cela n’a pas été fait, a-t-il accusé. « Le ministère de la Santé adopte lentement cette ligne, mais cela a été fait trop tard. »

Les critiques de Leonid Eidelman semblent aller à l’encontre de l’opinion de la plupart de ses collègues, car l’establishment médical en Israël a soutenu les mesures du gouvernement, le ministère de la Santé cherchant à prendre des mesures encore plus sévères, y compris un confinement à l’échelle nationale.

Le docteur Leonid Eidelman lors d’une manifestation avant une grève des médecins, en 2011. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Bien que M. Eidelman ait soutenu que la réponse du gouvernement à COVID-19 était exagérée, il n’a pas rejeté bon nombre des principes qui la sous-tendent. La distanciation sociale et une meilleure hygiène personnelle sont des outils essentiels dans l’effort pour empêcher le virus de se propager, a-t-il dit. Les politiques mises en place par le Royaume-Uni – qui pendant longtemps n’a pas organisé de rassemblements publics – n’ont pas non plus été efficaces, a-t-il dit.

« On peut choisir une politique ou une autre. Mais ce que je dis, c’est qu’il aurait fallu calmer le public et ne pas le faire paniquer. Car le stress que ces messages ont créé est beaucoup plus dangereux que le virus ».

Un supermarché de la ville de Tzfat dévalisé, en pleine pandémie de coronavirus, le 14 mars 2020. (Crédit : David Cohen/Flash 90)

Tout aussi déconcertant est le grand dégât que les mesures draconiennes de Netanyahu vont causer à l’économie, a poursuivi M. Eidelman. Des économistes chevronnés estiment que la crise du coronavirus coûtera à l’économie israélienne quelque 50 milliards de shekels, voire beaucoup plus.

« C’est inquiétant, car il n’y aura pas assez d’argent pour faire face aux problèmes réguliers du système de santé. Le budget du système de santé n’augmentera pas, et les gens, en temps normal, mourront parce qu’il n’y aura pas assez d’argent dans le système de santé », a-t-il soutenu.

C’est une maladie grave. C’est une maladie qui doit être combattue. Mais nous devons rester mesurés.

« On ne peut pas seulement s’occuper de quelque chose de populiste comme cette maladie. Il faut planifier à long terme. Le système de santé a longtemps souffert d’un manque de fonds, et je suis inquiet, car la situation actuelle fera que moins d’argent sera versé dans les caisses de l’État pour les dépenses médicales ».

Le médecin estime que trop d’énergie a été investie dans la fermeture des frontières d’Israël et dans l’obligation de forcer les porteurs potentiels du virus à rester chez eux, mais que l’on ne faisait pas assez pour soutenir le système de santé qui est surchargé tous les jours.

« Le principal problème est qu’ils se sont concentrés en particulier sur l’arrêt des vols et sur l’auto-confinement et la quarantaine, et ont moins investi dans le renforcement du système de santé et dans les tests », a dénoncé le médecin.

« Quatre choses doivent être faites, et elles ne le sont pas assez rapidement : 1. plus de tests ; 2. plus d’équipements de protection individuelle ; 3. renforcer l’infrastructure des soins d’urgence. A ce jour, Israël a un nombre très faible de lits de réanimation par rapport à d’autres pays ; 4. protéger les personnes âgées, car nous savons qu’elles sont affectées par le virus de manière plus sévère ».

Overcrowding at hospitals has forced many patients to lie on beds in the corridors, like this man at Barzilai Hospital in Ashkelon on Monday. (photo credit: Tsafrir Abayov/Flash90)
La surpopulation hospitalière contraint de nombreux patients à être hospitalisé dans les couloirs, comme cet homme à l’hôpital Barzilai d’Ashkelon. (Crédit : Tsafrir Abayov/Flash90)

Contrairement à certains membres du système de santé, M. Eidelman ne pense pas que le ministère de la Défense devrait prendre la tête des efforts d’Israël pour lutter contre la propagation du coronavirus. Cependant, il suggère que le Commandement du Front intérieur mette en place des logements temporaires pour les patients atteints de coronavirus et présentant des symptômes légers.

« Il est bon que le gouvernement ait commencé à y réfléchir », a-t-il concédé.

Grève de la faim au nom d’un système de santé défaillant

Spécialisé en anesthésiologie et en médecine de soins intensifs, Leonid Eidelman a l’habitude de prendre le gouvernement à partie pour sa négligence présumée du système de santé. En 2011, il avait entamé une grève de la faim pour protester contre le fait que ses négociations avec le ministère des Finances n’avaient pas abouti aux améliorations escomptées.

« Le problème fondamental du système de santé israélien est celui des dépenses de santé, ou ce que j’appelle les investissements dans le domaine de la santé. C’est relativement faible – seulement 7,5 % de notre PIB. Ce n’est pas suffisant », a-t-il déclaré.

Ce problème trouve son expression dans le fait que le nombre de lits d’hôpitaux par personne est en constante diminution en Israël, a-t-il dit. « Maintenant, il est déjà descendu à moins de deux lits pour 1 000 personnes. Et dans la périphérie nord et sud du pays, c’est encore pire, avec 1,2 lit pour 1 000 personnes. C’est un chiffre très bas ».

Un patient israélien attend dans le couloir de l’hôpital Barzilai à Ashkelon, dans le sud d’Israël, le 15 février 2012. (Crédit : Tsafrir Abayov/Flash90)

Le système de santé étant dans un état aussi lamentable, la situation se détériore rapidement lorsqu’une épidémie frappe, a-t-il dit. « Et nous savions qu’une maladie allait arriver. »

Et le Covid-19 ne sera pas la dernière pandémie à toucher l’humanité, a-t-il noté. « J’estime qu’en raison de la crise climatique, il y aura de nouvelles épidémies à un rythme beaucoup plus élevé, parce que l’environnement a changé », a-t-il prédit.

Il a critiqué non seulement Netanyahu, Litzman et le ministre des Finances Moshe Kahlon, mais aussi le fait que le directeur général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman-Tov, ne soit pas médecin.

Le directeur général du ministère de la Santé Moshe Bar Siman Tov à Kiryat Malachi, le 1er mars 2020. (Crédit : Flash90)

« C’est un génie de l’économie », a-t-il reconnu à propos de Moshe Bar Siman-Tov, qui a commencé sa carrière au département des budgets du ministère des Finances. « Mais c’est une erreur qu’une personne qui n’est pas médecin dirige le ministère de la Santé. Nous avons besoin d’un chirurgien général pour prendre des décisions. Aujourd’hui, il n’y a pas un seul médecin qui prend des décisions au ministère de la Santé. Ni le ministre, ni le directeur général ».

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Se défendant contre les critiques selon lesquelles leur politique est trop draconienne, Netanyahu et Litzman ont fait valoir à plusieurs reprises que l’adoption rapide de mesures sévères pour contenir la propagation de Covid-19 a mis Israël dans une situation bien meilleure que celle de nombreux autres pays.

« Je suis d’accord que nous sommes en avance grâce à la politique qui a été adoptée. Mais cela étant dit, nous devons comprendre que le nombre de personnes infectées n’est pas si faible », a déclaré M. Eidelman. Dans les pandémies, on ne regarde pas les chiffres absolus mais plutôt le ratio entre les personnes infectées et non infectées, a-t-il expliqué.

Jeudi, un total de 529 cas de Covid-19 étaient recensés en Israël, un pays de neuf millions d’habitants. « Si vous regardez les personnes infectées pour 1 million, notre nombre est plus élevé que dans beaucoup d’autres pays, y compris les États-Unis, la Grande-Bretagne et même la Grèce », a-t-il souligné.

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