Un mois après Duma, toujours pas de jury pour combattre les terroristes juifs
Rechercher
OpinionLa notion que quelques dizaines de jeunes dérangés pourraient réussir à nourrir une révolte contre le puissant Etat d’Israël semble ridicule. Ce n’est malheureusement que trop plausible.

Un mois après Duma, toujours pas de jury pour combattre les terroristes juifs

Le ministre de la Défense affirme qu’emprisonner les suspects sans procès a évité une future vague d’attaques graves contre les Arabes. Osons-nous le croire ?

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Une Israélienne dans la maison brûlée de la famille Dawabsha après l'attaque terroriste du 31 juillet 2015, à Duma, en Cisjordanie, le 2 août 2015. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)
Une Israélienne dans la maison brûlée de la famille Dawabsha après l'attaque terroriste du 31 juillet 2015, à Duma, en Cisjordanie, le 2 août 2015. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Il y a tout juste un mois, au petit matin du vendredi 31 juillet, deux hommes masqués ont cassé les fenêtres et jeté de l’essence dans la maison de la famille Dawabsha du village de Cisjordanie de Duma, mettant le feu à l’habitation.
Ils ont aussi gribouillé des graffiti en hébreu sur les lieux.

Ali Dawabsha, âgé de 18 mois, est mort dans l’incendie. Saad, son père, a succombé à ses blessures une semaine plus tard. Riham, sa mère, est toujours hospitalisée dans un état grave. Ahmad, son frère de quatre ans, est aussi à l’hôpital, se rétablissant progressivement et toujours inconscient de toute l’ampleur de la tragédie qui l’a frappé lui et sa famille.

Suite à l’attaque, les responsables de la sécurité d’Israël ont présumé que des terroristes juifs étaient responsables.

Des informations dans les médias ont cité des sources à la sécurité déclarant que les assaillants avaient pris la fuite à pied en direction des implantations et des avant-postes à proximité. On a ensuite placé des restrictions de communication sur l’enquête, et elles restent en place.

Les dirigeants politiques israéliens ont clairement exprimé qu’ils pensent que des Juifs sont responsables. Le président Reuven Rivlin s’est désespéré que les terroristes venaient de « mon peuple ».

Le ministre de la Sécurité Publique Gilad Erdan a déclaré que « les indices portent à croire que cette attaque a été menée par des Juifs. Une nation dont les enfants ont été brûlés dans l’Holocauste doit faire beaucoup d’introspection si elle a nourri des personnes qui brûlent d’autres être humains ». Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a promis de « s’unir contre les criminels parmi notre peuple », et il a affirmé qu’il y aurait une « tolérance zéro » envers de tels crimes.

Dans les jours qui ont suivi l’attaque, en accord avec cette promesse, le gouvernement israélien a voté pour fournir aux services de sécurité et de justice tous les outils dont ils ont besoin afin de réprimer les coupables et éviter que d’autres attaques de ce type aient lieu.

Pour la première fois, des enquêteurs ont eu le pouvoir de faire emprisonner des assaillants juifs sans procès, la détention administrative, une mesure datant de la Palestine mandataire, jusqu’alors réservée pour des suspects arabes de terrorisme.

Les suspects

Trois extrémistes présumés ont été emprisonnés grâce à ce nouvel outil au cours de jours suivants : Meir Ettinger, le petit fils de Meir Khane, un rabbin raciste assassiné et un député exclu, Eviatar Slonim et Moshe Orbach.

Selon les forces de sécurité, Ettinger est le chef, ou un des chefs, d’une sorte cellule terroriste juive improvisée, forte de quelques dizaines de jeunes membres qui ont pour objectif de détruire l’Etat d’Israël.

Meir Ettinger, en kippa blanche, escorté par des soldats de Tsahal dans le village Qusra en Cisjordanie, le 7 janvier 2014 (Crédit photo : Zacharia Sadeh/Rabbis for Human Rights)
Meir Ettinger, en kippa blanche, escorté par des soldats de Tsahal dans le village Qusra en Cisjordanie, le 7 janvier 2014 (Crédit photo : Zacharia Sadeh/Rabbis for Human Rights)

Ces jeunes, dont beaucoup ont abandonné le lycée et tous des habitants d’implantations, vivent dans la nature en Cisjordanie, préparant et menant des attaques contre des églises, des mosquées et des maisons palestiniennes avec l’objectif, à moyen terme, de faire augmenter fortement les tensions entre Juifs et Arabes en Israël. Leur but final est de faire tomber l’Etat d’Israël et de le remplacer avec une « authentique » souveraineté juive.

Orbach a été trouvé en possession d’un manuel d’instructions, dont il serait aussi l’auteur, intitulé le « Royaume du Mal », un ouvrage horrible qui donne des conseils détaillés pour « sanctifier le nom de Dieu » avec des attaques sur des non Juifs, y compris le meurtre : « Parfois, on est fatigués de lutter seulement contre la pauvreté… et on veut simplement mettre le feu à une maison avec des résidents à l’intérieur… Nous parlons ici d’incendie criminel et peut-être de tentative de meurtre, ce qui est beaucoup plus grave du point de vue des Sionistes… si vous décidez de le faire, faites-le ».

En 2013, Ettinger aurait écrit un guide intitulé « Le Manifeste Rebelle » qui appelle à la destruction de l’État sioniste : « L’idée de la rebellion est très simple. Israël a de nombreux points faibles, beaucoup de questions qu’il traite en marchant sur des coquilles d’œufs afin de ne pas attirer l’attention. Nous allons simplement allumer ces tonneaux de poudre… Le but est de faire tomber le système, de faire tomber ses structures et sa capacité de contrôle, et de construire un nouveau système ».

L’idée que quelques dizaines de jeunes dérangés pourraient réussir à nourrir une révolte contre le puissant Etat d’Israël semble ridicule. C’est oublier qu’il ne faut pas grand chose pour allumer le feu dans ce coin du monde.

Et tous leurs crimes présumés, brûler des églises et des mosquées, tout particulièrement au cours des deux dernières années, ont effectivement fait grandir les tensions entre Juifs et non Juifs, entre la rivière et la mer.

L’attaque meurtrière à Duma, qui n’est pas la première fois où une maison palestinienne a été incendiée alors que ses habitants dormaient à l’intérieur, représente clairement un test critique et décisif pour la capacité des responsables israéliens à maîtriser les mouvements extrémistes et à empêcher une descente vers un conflit inter-religieux.

Yuval Diskin, un ancien chef pragmatique du service de sécurité du Shin Bet, ressemblait à un Jérémie des temps modernes dans les semaines qui ont suivi les meurtres de Duma.

Yuval Diskin, ancien chef du Shin Beth (Crédit : Miriam Alster/ Flash90)
Yuval Diskin, ancien chef du Shin Beth (Crédit : Miriam Alster/ Flash90)

Il a affirmé avec amertume que sa propre agence, et les dirigeants politiques, avaient permis aux extrémistes de se développer pendant trop longtemps pour pouvoir les arrêter maintenant. Il déclare que le Shin Bet n’a jamais eu pour priorité de combattre la terreur juive, et que les responsables politiques n’ont jamais eu la volonté de le faire, en partie en raison de son indifférence relative pour cibler les Israéliens.

L’extrémisme, affirme-t-il, a implanté ses racines profondément en Cisjordanie, a facilité l’indifférence des principaux responsables ou même la tolérance.

« Dans ‘l’Etat de Judée’, il y a différents standards, différents systèmes de valeurs et différentes approches à la démocratie », a écrit Diskin dans un commentaire Facebook après les meurtres de Duma, « et il y a deux systèmes juridiques. Un qui juge les Juifs (la loi israélienne) et un qui juge les Palestiniens (la loi martiale). »

Rivlin n’a pas donné une impression très différente le jour de l’attaque du Duma. « A ma grande tristesse, jusqu’à présent, il semble que nous avons été laxistes dans le traitement du phénomène du terrorisme juif, s’est-il plaint. Peut-être n’avons-nous pas pris conscience que nous faisions face à un groupe déterminé et dangereux idéologiquement, qui vise à détruire les ponts fragiles que nous essayons de construire avec tant de difficulté ».

Les flammes de la haine, de la violence et « des croyances fausses, déformées et tordues se répandent dans le pays », a-t-il dit lors d’une manifestation le jour suivant.

« Ces flammes, qui nous consument tous, ne peuvent pas être éteintes avec des condamnations faibles [par des politiciens]. Ces flammes ne peuvent pas être éteintes avec des manifestations de solidarité. Pas même avec cette manifestation. Ces flammes ne peuvent pas être éteintes avec des messages postés sur Facebook et des déclarations dans les médias. Ces flammes ne peuvent pas être éteintes avec du refoulement, du déni et du mépris. L’incitation à la haine, la frivolité, le laxisme et l’arrogance du cœur ne peuvent pas éteindre le feu, mais tout cela permettra seulement de le faire brûler plus fort, avec ferveur. Le feu se répandra dans toutes les directions et il s’infiltrera dans toutes les pans de la société », a déclaré Rivlin.

Le président Reuven Rivlin, le 5 juillet 2015 (Crédit : Mark Neyman / GPO / Flash90)
Le président Reuven Rivlin, le 5 juillet 2015 (Crédit : Mark Neyman / GPO / Flash90)

« Nous devons être méticuleux et clairs, depuis le système éducatif, jusqu’à ceux qui font respecter la loi, à travers les dirigeants du peuple et du pays. Nous devons éteindre ces flammes, l’incitation à la haine avant qu’elles nous détruisent nous ».

Traiter le terrorisme juif

Les successeurs de Diskin au Shin Bet insistent pour dire que le combat contre les extrémistes est tout sauf perdu.

Des sources à la sécurité reconnaissent une escalade dans les attaques sérieuses contre des cibles arabes lors des deux dernières années, un changement notoire entre des crimes de haine de « vengeance » spécifiques menés à la suite d’un danger perçu contre la mise en place des implantations et des attaques implacables et injustifiées visant à provoquer le chaos.

Ils notent aussi que cette frange extrémiste, quelques dizaines parmi plusieurs centaines du « sommet », est devenue si radicale qu’elle se trouve même en dehors de l’influence des dirigeants rabbiniques les plus durs. Ses membres n’acceptent aucune autorité.

Certains sont prêts à tuer, à aller en prison à vie, et être tués s’il le faut pour soutenir une froide défense dérangée de la terre et un impératif religieux placé au-dessus de la vie.

Les sources de sécurité ont ajouté, en outre, que les membres de ces cellules terroristes juives extrémistes sont très prudents dans la réalisation de leurs attaques afin de ne pas laisser de preuves pour les incriminer.

Il est difficile de les suivre à la trace parce qu’ils sont organisés librement, et que presque sans exception, lorsqu’ils sont arrêtés, ne disent rien pendant l’interrogatoire. Rassembler suffisamment de preuves pour les inculper s’avère donc extrêmement difficile.

Pourtant, les sources à la sécurité insistent, les supects sont finalement retrouvés et mis en prison. Cinq hommes, ils sont presque toujours des hommes, ont été arrêtés pour un incendie criminel en juin à l’Eglise de la Multiplication des Pains et des Poissons à Tabgha, sur les rives de la mer de Galilée.

Trois ont été mis en examen et les deux autres sont soumis à des limitations de déplacements. Les hommes qui, en novembre dernier, ont vandalisé l’école Max Rayne Main dans la Main, une école hébreu et arabe dans le sud de Jérusalem, ont été arrêtés, jugés et envoyés en prison. Ettinger, qui aurait eu un rôle de chef dans l’attaque de l’Eglise des Pains, est en détention administrative.

Les sources déclarant qu’ils ont maintenant tous les outils, les ressources et les effectifs dont ils ont besoin pour combattre le terrorisme juif, qui constitue une priorité majeure constante. Ils refusent l’idée que puisqu’ils ne se sont pas précipités près des implantations avec des soldats pour chercher des suspects à la suite de l’attaque de Duma, comme ils auraient pu le faire dans les villes et les villages palestiniens à la suite d’une attaque terroriste contre des Juifs, leur approche est d’une certaine façon plus laxiste et moins sérieuse. Les procédures adéquates sont utilisées, déclarent-ils.

L'intérieur de l'école Max Rayne Yad Beyad de Jérusalem, une école judéo-arabe qui a été vandalisée le 28 novembre 2014 (Crédit photo: Yonatan Sindel / Flash90 / JTA)
L’intérieur de l’école Max Rayne Yad Beyad de Jérusalem, une école judéo-arabe qui a été vandalisée le 28 novembre 2014 (Crédit photo: Yonatan Sindel / Flash90 / JTA)

Ils se plaignent pourtant que les peines imposées aux coupables ne sont pas à la hauteur du crime, et donc ne découragent pas les futurs assaillants. L’école Max Rayne Main dans la Main a été incendiée par Yitzhak Gabai et les frères Nahman et Shlom Twitto, membres de Lehava, un groupe qui s’active pour empêcher les marriages inter-religieux et la coexistence entre les Juifs et les Arabes en Israël.

Les frères Twitto ont plaidé coupable d’avoir lancé l’incendie et d’avoir écrit des messages racistes au spray tels que « Il n’y a pas de coexistence avec le cancer », « Mort aux Arabes », et « Kahane avait raison ». Ils ont été emprisonnés pendant deux ans et demi, l’Etat avait demandé quatre ans et demi. En juin, l’école a été attaquée à nouveau.

Pas assez, trop tard ?

A cause de l’ordre de restriction de communication, des sources à la sécurité sont réticentes à discuter de l’attaque à la bombe incendiaire, mais ils persistent à la rapprocher du terrorisme juif, « c’est vers là que toutes les preuves conduisent, et il n’y a aucune preuve pour suggérer qu’il ne s’agissait pas de Juifs », m’a-t-on dit.

On ne sait pas clairement s’ils pensent que, s’ils avaient pu garder Ettinger et les autres en détention administrative plus tôt, si le gouvernement avait accepté plus tôt les demandes du Shin Bet pour des outils dans le combat contre la terreur juive, les meurtres auraient pu être empêchés.

La personne ayant été le plus loin pour relier directement les trois détenus administratifs à l’attaque de Duma était le ministre de la Défense Moshe Yaalon dans un entretien donné à la Dixième chaîne, il y a 10 jours.

Interrogé pour savoir si ceux qui avaient été placés en détention étaient liés à l’attaque incendiaire, Yaalon a répondu, « Au final oui, ou nous ne l’aurions pas fait ». La détention administrative, a-t-il déclaré, « est une mesure drastique… mais nous devons protéger notre démocratie ». Si ces arrestations n’avaient pas été effectuées, a continué Yaalon, « nous aurions eu une série d’attaques graves contre des Arabes. Nous avons vu une famille brûler. Je n’ai aucun doute que ceux qui sont en détention administrative sont responsables ».

Tout autant qu’une affirmation de réussite, cela ressemble à un aveu d’échec. Ils étaient des individus considérés par les autorités de sécurité comme dangereux, capables de crimes terribles. Et pourtant, ils ont été mis en examen seulement après un nouvel épisode d’horreur.

Au vu du tableau, brossé par les sources à la sécurité, des méthodes de travail des terroristes juifs, l’absence d’une hiérarchie facilement infiltrable, la manière dont ils organisent les cellules hermétiques avec seulement trois ou cinq membres, et l’indifférence sauvage à la vie que l’on voit dans leur conduite idéologique, l’assertion de Yaalon, qu’une série d’autres attaques graves a maintenant été évitée, laisse, au mieux, dubitatif et est loin d’être prouvée.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a remarqué le weekend de l’attaque de Duma que « toute société a des extrémistes et des meurtriers sur les franges », mais le défi pour la société est de voir comment « le milieu, les responsables » traitent cet extrémisme.

Un mois après l’attaque incendiaire fatale contre la maison de Dawabsha, le jury n’est toujours pas composé.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...