Un podcast explore le vivre-ensemble entre Juifs et Arabes en Israël
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Un podcast explore le vivre-ensemble entre Juifs et Arabes en Israël

Dina Kraft s'entretient avec des amis, collègues de travail juifs et arabes pour un projet conçu par Hadassah

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Dina Kraft interviewe Sami Saadi, co-directeur-général de Tsofen, à Nazareth, pour le 15è épisode de son Podcast de Hadassah, The Branch", au mois de novembre 2019 (Autorisation : Mitchell Coopersmith)
Dina Kraft interviewe Sami Saadi, co-directeur-général de Tsofen, à Nazareth, pour le 15è épisode de son Podcast de Hadassah, The Branch", au mois de novembre 2019 (Autorisation : Mitchell Coopersmith)

La journaliste Dina Kraft est originaire des Etats-Unis. Elle écrit, réalise des reportages, des interviews et rapporte des histoires en provenance d’Israël depuis plus de 20 ans.

Cette journaliste aguerrie s’est récemment mise en quête de voix et d’accents différents. Et au cours d’une série d’interviews, elle a fait le choix de rassembler les histoires d’Arabes et de Juifs israéliens dans « The Branch », un podcast mensuel créé pour Hadassah, l’organisation sioniste d’Amérique des femmes.

« Je suis tombée encore plus amoureuse de ces voix par le biais du podcast », explique Kraft au cours d’une récente conversation qui a eu lieu un après-midi, dans le quartier Ein Kerem de Jérusalem, juste avant qu’elle ne s’entretienne avec deux guides touristiques – une rencontre dont elle fera état lors d’un prochain Podcast.

« Je réfléchis à tout en termes de sons… Quand vous faites venir quelqu’un dont le monde est très éloigné du vôtre, quand vous entendez sa voix, ce qu’il ou elle a traversé et ce qu’est sa vie, il est impossible de rejeter cette personne en invoquant une caricature. Dorénavant, vous avez entendu le timbre de sa voix et l’écho de son rire », ajoute-t-elle.

C’est ce genre de candeur, de sensibilité, et de bien-être que Kraft a toujours tenté d’intégrer dans ses écrits et qui se retrouve aujourd’hui dans « The Branch », un projet conçu il y a presque deux ans et qui a été réalisé et écrit par Kraft et produit par Josh Kross et Skyler Inman.

L’organisation juive Hadassah voulait capturer une image d’Israël qui aille au-delà des gros titres d’information. Dans la mesure où la principale institution de l’organisation, l’hôpital Hadassah, est « une île de société partagée », explique Kraft, avec un mélange semble-t-il sans heurt d’Arabes et de Juifs, malades ou personnels soignants, l’exploration de cette relation, dans le podcast, prenait alors tout son sens.

Kraft a cherché des duos de Juifs et d’Arabes – des gens travaillant ensemble dans différents contextes sur tout le territoire israélien, devinant et examinant ce qui est à la source de la réussite de leurs partenariats, et la manière dont ils apprennent à gérer ce qui reste un élément de taille de leur quotidien – le conflit politique viscéralement émotionnel qui se retrouve inéluctablement entre eux.

A chaque épisode, à chaque duo auquel elle s’intéresse, Kraft explique avoir pour objectif de découvrir ce qui « les fait avancer en tant qu’individus et quelle est la magie qui s’est installée entre eux, l’obsession mutuelle, qu’il s’agisse de musique ou de justice sociale ou, plus récemment, la passion de intégration dans les hautes technologies ».

« The Branch » n’est pas un podcast sur la coexistence, un terme qui était autrefois utilisé régulièrement pour décrire les Juifs et les Arabes qui travaillent ensemble. Le mot semble dorénavant vide de sens parce qu’il fait référence à des individus existant dans des sphères séparées, estime Kraft, « des petites bulles qui ne se touchent pas, avec des personnalités qui se tolèrent réciproquement – contrairement à une société partagée où les gens oeuvrent à combiner leurs sociétés respectives ».

Le podcast porte en effet plutôt sur « le partage de cette terre, la reconnaissance des disparités qui existent entre Juifs et Arabes », note Kraft. « Il parle de ces individus qui combattent pour une société aussi juste que possible ».

Les personnes qui sont apparues dans « The Branch » jusqu’à présent sont diverses et variées – un duo de cuisiniers travaillant dans le même restaurant, des enseignants, des guides touristiques mais également des rappeurs originaires de Jaffa, des médecins et des infirmiers de Hadassah et deux activistes féministes, pour n’en citer quelques-unes.

Michal (à droite) et Mahdi, qui travaillent ensemble dans un restaurant de Mahane Yehuda, dans l’épisode 9 du Podcast de Hadassah « The Branch » (Autorisation : Dina Kraft)

Il y a Michal et Mahdi, une Juive et un Arabe qui travaillent ensemble, en cuisine, dans le restaurant de la jeune femme à Mahane Yehuda, le Shakshuk.

Ils font frire côte à côte des oignons et ils ne parlent pas, en général, des idéologies politiques. En fait, jusqu’à ce qu’ils se rencontrent et qu’ils deviennent des amis proches, elle ne comprenait pas pourquoi il pouvait se sentir en danger dans les rues de Jérusalem, quelque chose qu’ils expliquent tous les deux – Michal, dans un anglais hésitant et Mahdi dans un hébreu teinté d’accent arabe.

Lorsque l’habitation de Mahdi a été détruite parce qu’elle avait été construite dans une zone grise déterminée par les autorités israéliennes et palestiniennes, c’est Michal qui l’a emmené chez un avocat de Tel Aviv pour voir s’il avait des chances de l’emporter dans son dossier. Cette anecdote et d’autres sont racontées dans l’Episode 9.

Les activistes féministes Hamutal et Samah confient également leur histoire à « The Branch ». Les deux jeunes femmes ont aidé à organiser un rassemblement majeur pour lutter contre les violences conjugales au mois de décembre dernier, à Tel Aviv.

Il y a aussi deux rappeurs originaires de Jaffa qui clament se battre pour la « co-résistance », deux médecins, à Hadassah, qui ne s’accordent pas sur les sujets politiques mais qui apprécient profondément leurs domaines d’expertise réciproques, et deux journalistes de Gaza et de Tel Aviv, amis depuis des décennies.

Il y a également des histoires plus familières – comme celle de l’école bilingue Hand in Hand, celle des propriétaires juif et arabe de la chaîne Buza, fabricant de glaces et l’un des préférés de Kraft – c’est le premier épisode et il a été tourné au théâtre arabe-hébraïque de Jaffa.

Dina Kraft (à gauche) avec Hamutal Gouri (au milieu) et Samah Salaime, les deux activistes féministes interviewées pour le podcast de « The Branch » (Autorisation : Dina Kraft)

Kraft veut mélanger citoyens arabes et individus palestiniens. Les Palestiniens ont rarement accepté de participer à l’émission en raison du mouvement anti-normalisation, dit Kraft, se référant aux Palestiniens qui ne prônent – ni n’évoquent – toute possibilité de relation normale avec les Juifs israéliens, craignant de banaliser la situation actuelle de disparité des pouvoirs entre Israéliens et Palestiniens.

Kraft évoque longuement le sujet avec une adolescente palestinienne de 16 ans, à la diction claire et précise, membre du groupe Kids for Peace qui regroupe de jeunes Juifs et Arabes et qui a été au centre de l’Episode 13, appelé « le pouvoir des enfants ».

« Ce sont des gens qui, de manière intentionnelle ou accidentelle, se sont rassemblés », explique-t-elle. « Que ce soit en faisant du rap sur une scène, en évoluant dans le monde des hautes-technologies ou en fabriquant ensemble des kubbeh« .

Et elle a finalement découvert que ceux qui travaillent ensemble sont généralement moins effrayés à l’idée de parler des questions difficiles, de toucher des points sensibles, et qu’ils développent des liens riches et profonds les uns avec les autres.

« Le message, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’être en accord sur tout pour être amis », dit Krafit. « Si l’objectif impose d’aller dans la même direction d’égalité et de justice, peu importe le chemin que vous allez emprunter pour y arriver ».

L’expérience visant à trouver, écouter et entendre ces histoires est souvent aussi émouvante pour Kraft qu’elle l’est pour les personnes qu’elle interroge. Dans la conversation, elle cite souvent des paroles tenues dans le podcast, elle s’émerveille face aux personnalités rencontrées et face à ce qu’elles ont vécu, et elle souligne également ce que ces récits disent de la vie au sein de l’Etat juif.

Neta Weiner (à gauche) et Mohammed Aguani, les activistes rappeurs de System Ali. (Autorisation : Dina Kraft)

Kraft écrit actuellement pour l’édition en anglais de Haaretz et pour The Christian Science Monitor et elle a, dans le passé, été correspondante pour l’Associated Press, s’installant pour cela à Jérusalem et à Johannesburg.

Après deux ans passés dans la région, elle explique avoir découvert qu’une grande partie des ségrégations, en Israël, n’étaient pas toujours intentionnelles – mais qu’elles étaient là. Son podcast, est pour elle, un moyen de creuser un peu plus profondément la question et de chercher ce qui pourrait aider à changer les choses.

« Je ne tente pas de faire une sorte de ‘blanchiment’ de la coexistence », dit-elle. « Personne n’écouterait ce podcast ».

« On écoute un podcast parce qu’on veut aller à un endroit où on a déjà été. On veut être transporté », ajoute-t-elle.

Elle adore creuser dans les histoires personnelles de celles et ceux qu’elle rencontre et découvrir l’origine de leurs parents, de leurs grands-parents, écouter les récits des deux côtés et réaliser la manière dont ces derniers les ont influencés.

« Je tente toujours de traduire les choses qu’il se passe ici pour que le monde extérieur les comprennent, mais je le fais toujours à distance », note Kraft. « Là, tout se passe devant moi et j’adore ça. J’adore interroger les gens, apprendre à connaître leurs histoires et leur demander : ‘Comment est-ce que vous décririez votre ami, votre collègue, à quelqu’un d’autre ?’ Ils rougissent parfois, mais il arrive qu’ils travaillent ensemble en permanence et qu’ils n’aient jamais le temps de se poser cette question ».

Alors que le 16e épisode vient d’être bouclé, Kraft va présenter son podcast dans tous les Etats-Unis, l’occasion de parler au public américain de son concept.

Elle juge que ce projet est inspirant et que la passion qu’elle nourrit à l’égard des personnalités qu’elle est amenée à interroger est « souvent contagieuse et définitivement pleine d’espoir », déclare Kraft.

« C’est tellement plus facile de se prendre la tête entre les mains et de dire que tout va mal, si on ne s’implique dans rien », continue-t-elle.

« Les gens qui se préoccupent véritablement d’autrui donnent de l’espoir parce qu’ils le font malgré tout ce qu’il se passe par ailleurs, malgré la présence de ces forces qui instillent la haine », poursuit-elle.

Pour davantage d’informations, veuillez vous rendre sur la page The Branch ou cliquez ici pour davantage de détails.

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