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Une vidéo montre la police dans l’hôpital avant la sortie du cercueil d’Abu Akleh

Sur des images, des policiers se ruent dans l'hôpital, parcourant les couloirs armés de matraque, avant leur intervention très critiquée lors des obsèques de la journaliste

Shireen Abu Akleh, journaliste pour le réseau Al Jazeera, se tient près d'une caméra de télévision avec la vieille ville de Jérusalem en arrière-plan. (Crédit: Al Jazeera Media Network via AP)
Shireen Abu Akleh, journaliste pour le réseau Al Jazeera, se tient près d'une caméra de télévision avec la vieille ville de Jérusalem en arrière-plan. (Crédit: Al Jazeera Media Network via AP)

Une séquence filmée pendant les funérailles, la semaine dernière, de la journaliste d’Al-Jazeera Shireen Abu Akleh, tuée pendant des affrontements entre soldats israéliens et hommes armés palestiniens, a été diffusée lundi. Sur les images, des dizaines de policiers israéliens entrent précipitamment dans un hôpital, frappant et bousculant des personnes qui se trouvent à l’intérieur, notamment des patients.

Le clip vidéo – tourné par les caméras de surveillance qui se trouvent à l’intérieur de l’hôpital Saint Joseph à Jérusalem-Est – a été présenté par des responsables chrétiens locaux lors d’une conférence de presse au cours de laquelle ils ont fustigé la conduite des forces de l’ordre pendant les obsèques.

La police est actuellement sous le feu des projecteurs à l’international suite à d’autres images qui ont été filmées lors des funérailles de vendredi, montrant notamment des agents se ruant sur la foule venue rendre un dernier hommage à la défunte et s’en prenant violemment aux Palestiniens qui transportaient le cercueil d’Abu Akleh hors de l’hôpital, qui a manqué tomber au sol. Les forces de l’ordre ont aussi été critiqués pour leur usage de grenades incapacitantes.

Abu Akleh, citoyenne américano-palestinienne et journaliste pour la chaîne Al-Jazeera depuis 25 ans, avait été tuée mercredi dernier alors qu’elle couvrait un raid militaire dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie. Les Palestiniens répètent qu’elle est morte suite à un tir des soldats israéliens tandis qu’Israël déclare ne pas avoir encore trouvé d’élément de preuve suffisamment déterminant pour savoir si ce sont les militaires de Tsahal ou les hommes armés palestiniens qui faisaient face aux militaires qui l’ont abattue.

Les images découvertes lundi, lors de la conférence de presse, montrent des dizaines d’agents -portant des casques, des vestes de protection et armés de matraque – se ruer dans l’hôpital avant que ne se forme le cortège funéraire.

Les policiers ouvrent également le feu à l’extérieur de l’enceinte de l’hôpital. Il est difficile de dire quelle sorte de balle a été utilisée à cette occasion.

Une séquence montre également les policiers bousculant un homme s’appuyant sur des béquilles et le faisant tomber au sol alors qu’ils traversent en courant l’hôpital, la victime se retrouvant bloquée dans cette scène de chaos.

Les responsables religieux ont déclaré lors de la conférence de presse qu’ils envisageaient à lancer des poursuites contre la police en Israël et dans les forums internationaux.

Cette conférence avait été organisée par les patriarches affiliés au Vatican – ce qui souligne avec quelle gravité les responsables chrétiens considèrent le comportement d’Israël lors des obsèques.

Ils ont précisé être actuellement en pourparlers avec le Vatican pour décider si des personnalités politiques ou plus importantes de l’église catholique pourraient, elles aussi, s’impliquer dans les actions envisagées.

Tomasz Grysa (deuxième à gauche), Premier conseiller de la nonciature apostolique à Jérusalem, lors d’une conférence de presse sur les événements survenus lors des funérailles de Shireen Abu Akleh, journaliste d’Al Jazeera. Il est accompagné par le patriarche latin de Jérusalem Pierbattista Pizzaballa (deuxième à droite), par le patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem dThéophile III et par le directeur-général de l’hôpital Saint Joseph Jamil Koussa (au centre), dans cet hôpital de Jérusalem-Est, le 16 mai 2022. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)

Le patriarche latin de Jérusalem, Pierbattista Pizzaballa, a condamné « l’invasion et l’usage disproportionné de la force » de la part de la police israélienne dans l’enceinte même de l’hôpital où se trouvait le corps de la journaliste. Il a critiqué la police qui, selon lui, « a attaqué les personnes qui pleuraient la défunte, les frappant à coups de matraque, utilisant des grenades fumigènes et tirant des balles en caoutchouc ».

Ainsi, la police a pris d’assaut l’hôpital « sans respect pour l’église, sans respect pour l’institution de soins, sans respect pour la mémoire de la défunte, amenant ceux qui portaient le cercueil à le laisser presque tomber par terre », a-t-il continué, parlant au nom des archevêques de Terre sainte.

L’hôpital appartient aux Sœurs de Saint-Joseph de l’apparition, une congrégation fondée en France présente sur les territoires de l’ancienne Palestine et d’Israël depuis presque 200 ans.

Dans une vidéo tournée par la police, un agent déclare aux personnes présentes que le cortège ne pourra pas partir tant que la foule entonnera des chants « nationalistes » ou Palestiniens.

Le patriarche latin de Jérusalem Pierbattista Pizzaballa, au centre, parle pendant une conférence de presse, accompagné par le patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem Théophile III, au centre à droite, et par le directeur-général de l’hôpital Saint Joseph Hospital Jamil Koussa, au centre à gauche, lors d’une conférence de presse sur les événements survenus lors des funérailles de Shireen Abu Akleh, journaliste d’Al Jazeera, dans l’enceinte de cet hôpital de Jérusalem-Est, le 16 mai 2022. (Crédit : AHMAD GHARABLI / AFP)

La police israélienne a présenté une série d’explications pour son usage de la force le jour des obsèques, évoquant un groupe d’environ « 300 émeutiers » qui s’étaient saisis du cercueil de la défunte à l’hôpital. Une information démentie par le frère de Shireen Abu Akleh dans un entretien qui a été accordé dimanche au Times of Israel.

Le quotidien Haaretz a également fait savoir, dimanche, que l’intervention de la police avait émané de l’ordre spécifique qui avait été donné de faire disparaître les éventuels drapeaux palestiniens observés pendant les obsèques – un ordre qui avait été donné par le commandant de la police du district de Jérusalem, Doron Turgeman, mais qui avait été supervisé par son adjoint, Danny Levi, Turgeman se trouvant lui-même vendredi en Allemagne dans le cadre d’une délégation.

Dans un communiqué qui a été émis lundi après la diffusion des images tournées par les caméras de sécurité, les forces de l’ordre ont indiqué qu’un groupe de centaines de « délinquants » étaient entrés dans l’enceinte de l’hôpital St. Joseph et qu’ils avaient jeté des pierres, des bouteilles et d’autres projectiles sur les policiers, entraînant un certain nombre de blessures.

« La police a été dans l’obligation de disperser et de repousser ces délinquants violents, notamment les personnes qui portaient le cercueil, et elle a dû procéder à des arrestations pour permettre aux funérailles de se dérouler », a continué la police, qui a ajouté que son intervention avait permis aux obsèques d’avoir lieu comme prévu.

Décision a été néanmoins prise d’ouvrir une enquête interne sur la prise en charge par la police de ces incidents, a précisé le communiqué.

Israël et les Palestiniens sont actuellement dans une guerre de narratifs concernant la mort d’Abu Akleh. Les responsables palestiniens et les témoins, notamment les journalistes qui se trouvaient à ses côtés, affirment qu’elle a été tuée par les soldats de l’armée israélienne. Cette dernière, qui avait initialement estimé que des hommes armés palestiniens pouvaient être responsables du tir fatal, est ensuite revenus sur ses déclarations, disant dorénavant que la journaliste avait pu être touchée par un tir errant israélien mais que toute conclusion définitive était impossible à ce stade.

Les violences entre policiers et Palestiniens pendant la procession funéraire de la journaliste Shireen Abu Akleh à Jérusalem, le 13 mai 2022. (Crédit : AP Photo/Maya Levin)

Israël a réclamé une enquête conjointe avec les Palestiniens, disant que la balle devait être analysée par ses experts en balistique pour pouvoir tirer des conclusions fermes. Les officiels palestiniens, pour leur part, ont refusé cette option, disant qu’ils n’ont aucune confiance en Israël. Après avoir affirmé qu’ils accepteraient des partenaires extérieurs pour les investigations, les Palestiniens ont fait volte-face en indiquant, dimanche soir, qu’ils réaliseraient seuls leur enquête et que les résultats en seraient révélés très bientôt.

« Nous avons aussi refusé la perspective d’investigations internationales parce que nous avons confiance dans nos capacités en tant qu’institution sécuritaire », a dit le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammed Shtayyeh. « Et nous ne confierons les éléments de preuve à personne, parce que nous savons que ces personnes sont en capacité de falsifier les faits ».

Alors que les récits des deux parties s’affrontent dans l’enquête sur la mort d’Abu Akleh, plusieurs organisations de recherche et de défense des droits de l’Homme ont lancé leurs propres investigations.

Shireen Abu Akleh, journaliste pour le réseau Al Jazeera, se tient près d’une caméra de télévision avec la vieille ville de Jérusalem en arrière-plan. (Crédit: Al Jazeera Media Network via AP)

Pendant le week-end, Bellingcat, un groupement de chercheurs internationaux, organisation dont le siège se trouve aux Pays-Bas, a publié une analyse réalisées à partir des enregistrements audio et vidéo qui ont circulé sur les réseaux sociaux, avec des contenus qui proviennent de sources palestiniennes et israéliennes. L’analyse a examiné différents facteurs, utilisant l’horodatage, les lieux où les vidéos ont été tournées, les ombres, s’appuyant également sur l’analyse médico-légale des détonations.

Le groupe a conclu que si les hommes armés palestiniens et les soldats israéliens se trouvaient dans le secteur, les éléments recueillis soutenaient plutôt le récit des témoins qui affirment que c’est un tir des soldats qui a tué Abu Akleh.

« Sur la base de ce que nous avons pu réexaminer, c’est l’armée israélienne qui était dans la position la plus étroitement alignée à celle d’Abu Akleh et qui avait la ligne de mire la plus ouverte », a commenté Giancarlo Fiorella, qui a dirigé l’analyse.

Fiorella a reconnu que l’analyse ne pouvait pas être certaine à 100% sans avoir accès à des preuves aussi essentielles que la balle, les armes qui ont été utilisées par l’armée et la localisation par GPS des forces israéliennes. Il a néanmoins ajouté que l’émergence des preuves, dans ce genre de cas, confirmait habituellement les conclusions préliminaires et qu’elle ne les démentait que rarement.

L’AFP a contribué à cet article.

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