Vallée du Jourdain: les Palestiniens craignent d’être confinés par le plan Trump
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Vallée du Jourdain: les Palestiniens craignent d’être confinés par le plan Trump

Les villageois locaux qui devraient être touchés par l'annexion s'opposent au plan américain et affirment qu'ils rejetteront la citoyenneté israélienne

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Des enfants posent pour une photo dans le village palestinien de Fasa'il, dans la vallée du Jourdain, le 10 juin 2020. (Jacob Magid / Times of Israel)
Des enfants posent pour une photo dans le village palestinien de Fasa'il, dans la vallée du Jourdain, le 10 juin 2020. (Jacob Magid / Times of Israel)

FASAIL, Cisjordanie – Il est très facile de manquer ce village palestinien situé juste aux abords de la Route 90, dans la vallée du Jourdain.

Contrairement aux implantations israéliennes de Petzael, au nord, et de Tomer, au sud, il n’y a presque pas de panneaux de signalisation dirigeant les voyageurs vers le village de Fasail, où vivent plus de mille âmes.

La route d’accès est mal pavée, une grande partie de cette petite localité du désert n’a pas accès à l’eau courante, et les enfants déambulent dans les rues au beau milieu de cet après-midi, en pleine semaine – avec apparemment peu d’activités susceptibles de les occuper.

Sous les dispositions des Accords d’Oslo de 2015, Fasail est localisé à la fois dans la Zone B (où Israël est responsable du contrôle sécuritaire et où l’Autorité palestinienne est responsable du contrôle civil) et dans la Zone C (où Israël maintient le contrôle sécuritaire et civil) – un statut complexe qui explique la manière dont ce village a toujours été destiné à passer entre les mailles du filet.

Cela n’a pas été une surprise pour les habitants de Fasail d’apprendre que leur village n’était pas incorporé dans un futur État palestinien dans le plan de paix mis au point par le président américain Donald Trump, qui prévoit que l’État juif annexera pas moins de la totalité de la vallée du Jourdain.

Carte conceptuelle de la Vision pour la paix publiée par l’administration Trump, le 28 janvier 2020.

Fasail fait partie des 13 communautés palestiniennes – qui regroupent 80 000 personnes au total – vivant dans la vallée du Jourdain et qui, sous les termes de la proposition, deviendront des enclaves entourées par un Israël élargi.

Mais contrairement aux 15 implantations israéliennes qui devraient, elles aussi, devenir des enclaves – et qui figurent, dessinées avec minutie, sur la carte conceptuelle accompagnant la proposition de paix – la « Vision pour la paix » de Trump ne mentionne pas Fasail ni aucun des douze autres villages palestiniens situés au beau milieu du territoire de la vallée du Jourdain qu’Israël prévoit d’annexer.

Et tandis que la proposition d’un État semi-autonome reste largement hors de propos pour les Palestiniens, leurs responsables l’ayant rejetée d’emblée, l’intention du plan américain de donner le feu vert à l’annexion israélienne de la vallée du Jourdain et de toutes les implantations de Cisjordanie est une perspective réelle et plus d’actualité que jamais pour les habitants de Fasail.

Ces derniers s’inquiètent que leur statut, d’ores et déjà négligé, puisse encore se détériorer dans quelques courtes semaines si le Premier ministre Benjamin Netanyahu doit tenir sa promesse de commencer à élargir la souveraineté israélienne dans ces secteurs, en date du 1er juillet.

« Où est Fasail ? »

Netanyahu a déclaré que l’État juif n’annexerait pas les zones palestiniennes et que ces dernières resteraient placées sous la gouvernance de l’Autorité palestinienne, mais les experts en cartographie estiment que la mise en œuvre d’une telle politique nécessitera de cloisonner les 13 enclaves de la vallée du Jourdain afin d’y maintenir une frontière souveraine.

« Nous deviendrons des prisonniers sur ces terres qui sont à nous », s’exclame Iyad Abu Zein, propriétaire d’une épicerie à Fasail. « Si je tente de me rendre à Naplouse ou à Jénine [des villes de Cisjordanie], je vais me trouver bloqué. »

Le commerçant, qui fait partie des six villageois que le Times of Israël a interrogés, admet ne connaître que les détails généraux du plan de Trump. Et pourtant, nos interlocuteurs sont certains qu’ils ne peuvent que s’opposer à ce qui est prévu.

Alors que je lui présente la carte conceptuelle de la proposition sur son iPhone, Abu Zein commence à rire. « Mais où est Fasail ? », demande-t-il. Alors qu’il touche l’écran du téléphone pour faire un zoom sur la carte, un groupe de presque une dizaine de jeunes enfants se réunit autour de lui à l’entrée de son petit commerce.

« Hé, les mômes, Fasail, c’est plus en Palestine ! », dit-il d’une voix enrouée.

Des Palestiniens inspectent leurs affaires dans un secteur où environ 10 tentes illégales ont été détruites par l’armée israélienne dans le village de Fasail, en Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain, le 14 juin 2011. (Crédit : AP/Mohammed Ballas)

Observant le territoire poreux attribué à un futur État palestinien, il ajoute : « Je savais que ce plan n’amènerait rien de bon. »

D’autres habitants du village sont encore moins familiers des détails du plan et disent avoir entendu des rumeurs stipulant que leurs habitations pourraient être détruites si Israël devait procéder à l’annexion.

« Personne ne nous dit ce qu’on va devenir – ni Israël, ni l’Autorité palestinienne. Je suis très inquiet pour ma famille », confie Mohammed Dirat, un homme de 32 ans qui travaille dans le secteur de la construction.

Mais si Iyad Abu Zein et Mohammed Dirat sont convaincus du fait que l’annexion en suspens représente une menace, pour Tareq al-Samia, la situation sur le terrain ne changera pas.

Une fillette prend de l’eau à un robinet du village palestinien de Fasail, dans la vallée du Jourdain, le 10 juin 2020. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

« Israël contrôle déjà la terre, ici. La semaine dernière encore, l’armée m’a empêché de me rendre sur mes parcelles parce que les militaires étaient en train de faire un exercice. Comment les choses pourraient donc être pires ? », interroge cet agriculteur de 52 ans.

À Furush Beit Dajan, un village palestinien situé à une vingtaine de kilomètres au nord de Fasail, Mahmoud Bisharat ne partage pas le même point de vue.

« En ce moment, on a l’impression que le secteur est devenu une zone quasi-militaire. Si Netanyahu et Trump font avancer l’annexion, il deviendra une zone militaire complète. »

S’attend-il à des tensions susceptibles de mener à une escalade des violences si Netanyahu tient sa promesse d’annexer 30 % de la Cisjordanie ? À cette question, ce cultivateur de tomates, tout juste quadragénaire, répond être sceptique.

« Les gens en ont marre. Le coronavirus a détruit une économie qui était déjà décimée. Peut-être qu’il y aura d’abord des manifestations, mais je ne pense pas que la riposte ira au-delà de ça », estime-t-il.

Comme cela a été le cas de plusieurs résidents de Fasail, Mahmoud Bisharat souligne que « indépendamment de ce qu’Israël décidera de faire, je ne quitterai pas mes terres. Il n’y aura pas de nouvelle Naqba ou de nouvelle Naqsa », ajoute-t-il, utilisant les mots arabes pour désigner la guerre d’Indépendance de 1948 et la guerre des Six jours, respectivement – quand des milliers de Palestiniens ont quitté leurs habitations ou en ont été expulsés.

Des agriculteurs palestiniens récoltent des oignons dans la Vallée du Jourdain, en Cisjordanie, le 10 février 2020 (Crédit : AP/Majdi Mohammed)

Et obtenir une carte d’identité bleue ?

Si les résidents de Fasail ont le sentiment d’avoir été des fantômes pour les architectes du plan de Trump, c’est peut-être encore plus le cas dans les dizaines de hameaux de la communauté bédouine répartis dans toute la vallée du Jourdain.

Shaul Arieli, colonel réserviste de l’armée israélienne et expert en cartographie, a indiqué ne pas les avoir inclus dans son décompte des 13 enclaves palestiniennes de la vallée du Jourdain parce qu’ils sont trop petits et difficiles à trouver, mais il a reconnu qu’ils accueillent, très probablement, plusieurs milliers de personnes.

Parmi ces avant-postes bédouins, il y a Khirbet Tell el Himma, à 25 kilomètres au nord de Furush Beit Dajan. Là-bas, Sheikh Ibrahim Abu Ayoub spécule que, contrairement aux enclaves palestiniennes plus établies qui, pense-t-il, ne seront pas touchées, l’Etat juif tentera de faire démolir son village s’il doit procéder à l’annexion de la vallée du Jourdain.

« Mais je ne partirai pas, même si je dois me prendre une balle », déclare-t-il tout en raclant le charbon sur le petit poêle qu’il utilise pour préparer son café.

Sheikh Ibrahim Abu Ayoub dans le hameau bédouin de Khirbet Tel Hemma, dans la Vallée du Jourdain, le 10 juin 2020. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

Alors que je lui demande s’il serait intéressé par l’obtention de la citoyenneté israélienne si Netanyahu devait décider d’inclure Khirbet Tell el Himma à une telle décision, Aby Ayoub reste dédaigneux.

« Pourquoi est-ce que je voudrais une carte d’identité israélienne ? Je suis Palestinien », s’exclame-t-il, un sentiment partagé par les habitants de Fasail et de Furush Beit Dajan.

« On va d’abord me dire que je vais jouir de plus de droits, mais la désillusion va être rapide », continue-t-il, se référant aux confiscations israéliennes récentes d’infrastructures pour l’eau et l’électricité installées sans autorisation dans le hameau.

Un autre résident de Khirbet Tell el Himma estime que si le gouvernement israélien devait faire une « offre réelle de citoyenneté » dans le cadre de son plan d’annexion, il souhaiterait, pour sa part, l’accepter. Mais ce berger âgé de 26 ans admet que son opinion n’est guère populaire parmi les Palestiniens du secteur et refuse de donner son nom.

Une vache se repose dans le hameau bédouin de Khirbet Tel Hemma, dans la vallée du Jourdain, le 10 juin 2020 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israël)

C’est peut-être parce qu’il n’a pas un grand nombre de détails sur le plan de Trump, mais ce qui préoccupe davantage Abu Ayoub, apparemment, ce sont les habitants d’implantations de la zone qui, affirme-t-il, empêchent le bétail appartenant à sa famille de paître.

Pointant le doigt dans la direction de l’avant-poste voisin de Shirat Haasabim, Abu Ayoub déclare qu’il « [avait] l’habitude d’emmener [sa] vache paître là-bas mais, depuis cinq ans, avec l’établissement de l’avant-poste, les habitants d’implantation [l’]empêchent d’y aller ».

« Trump est du côté des habitants d’implantations. Et peu importe la quantité de territoire qu’il leur donnera, je suis sûr qu’ils finiront par en avoir encore davantage », déplore-t-il.

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