L’historienne Deborah Lipstadt a passé une grande partie de sa carrière à lutter contre les négationnistes. Enseignante à l’Université Emory d’Atlanta, elle travaille aussi pour convaincre le monde que les Juifs ne sont pas sur une pente qui les mènerait à une nouvelle Shoah.

Pour clarifier : la flambée de l’antisémitisme en Europe est grave, en effet, avec des attaques physiques violentes ainsi que des discours de haine qui se répandent et ne se cachent plus. Il n’y a pas lieu d’en douter pour Lipstadt. Mais rien de comparable avec des événements survenus il y a 70 ans.

« Ce qui se passe aujourd’hui est différent », explique-t-elle dans une conversation téléphonique depuis Atlanta. « Nous avons des condamnations par les dirigeants, des poursuites par la police, nous savons ce qui s’est passé avant – et puis nous avons l’Etat d’Israël ».

Lipstadt estime que ceux qui parlent de « Shoah en préparation » ne font que dévaluer ce terme. « C’est totalement contre-productif » d’entendre des dirigeants et des hommes politiques israéliens et juifs utiliser cela comme une tactique de peur pour valider leurs programmes », dit-elle encore.

Entre autres, Vladimir Sloutzker, président du IJC [Israeli Jewish Congress], a déclaré lors d’une réunion en juillet à la Knesset : « Jamais depuis l’Holocauste n’avons-nous vu une situation comme celle d’aujourd’hui. Nous sommes potentiellement au bord d’un nouvel Holocauste maintenant ». Et Lipstadt se demande ce que peut bien signifier ce « nouvel Holocauste » et cette façon de jouer sur la peur des gens.

Dans un éditorial de la semaine dernière paru dans le New York Times intitulé
« Pourquoi les Juifs sont inquiets ? », l’universitaire d’Atlanta a discuté de la grave augmentation de l’antisémitisme en Europe. Citant des exemples d’attaques et de meurtres qui ont eu lieu ces dernières années, Lipstadt réfute l’idée que l’antisémitisme est « seulement de la rhétorique » qui disposerait d’un élan grâce au conflit entre le Hamas et Israël.

« Je ne suis pas rassurée par le fait que ce soient de jeunes musulmans mécontents (selon une estimation, 95 % des actions antisémites en France sont commises par des jeunes d’origine arabe ou africaine). Beaucoup d’entre eux sont nés en Europe, et ceux qui ne le sont pas sont parfois les parents d’une nouvelle génération d’Européens », écrit-elle dans cet édito très partagé sur les réseaux sociaux.

Lipstadt a choisi le New York Times dit-elle – par opposition à un média juif – pour atteindre le lectorat le plus diversifié possible.

« Ce que je voulais vraiment aborder, c’est aussi que les membres de l’élite européenne semblent ne pas être dérangés par cet antisémitisme et semblent dire au contraire : « Israël a fait des choses terribles, donc c’est OK » explique l’historienne.

Spécialiste de l’antisémitisme, le professeur Robert Wistrich de l’Université hébraïque de Jérusalem, a également parlé de l’importance de « l’opinion des
élites », y compris dans les universités et dans les médias.

Notamment en Grande-Bretagne, « l’opinion des élites est la plus déconnectée de la réalité » a souligné Wistrich dans une interview en juillet avec le Times of Israel.

« Les médias britanniques sont en fait depuis plusieurs décennies, en particulier les 14 dernières années, en train d’injecter du venin à petite dose… et je crois en plus qu’ils n’en ont rien à faire des Palestiniens » a déclaré Wistrich. Il souligne qu’en plus des médias, les élites ont une grande part de responsabilité.

Dans l’intervalle, en déclarant que l’Holocauste ne doit pas être comparé « à un autre événement de l’histoire humaine », le ministre des Finances Yair Lapid s’est adressé à l’Europe la semaine dernière dans un discours au Mémorial de la Shoah de Berlin qui visait à défendre l’opération « Bordure protectrice » et à condamner la flambée d’antisémitisme.

« Certaines des critiques de l’opération proviennent directement de l’antisémitisme. Celui-ci a soulevé sa tête laide une fois de plus. A ces personnes, nous disons : nous vous combattrons partout. Les jours où les Juifs s’enfuyaient n’existent plus. Nous ne resterons pas silencieux face à l’antisémitisme et nous nous attendons à ce que chaque gouvernement, dans chaque pays, se tienne aussi à nos côtés pour lutter contre ce fléau ».