Pour les trois grandes religions, le mont du Temple porte une sainteté et une signification particulières. Pour les archéologues, le site sacré vieux de 3 000 ans est à la fois un El Dorado et un Saint-Graal dans lequel le conflit israélo-palestinien s’oppose aux pelles et aux pioches des scientifiques.

Une suite improbable d’événements a permis aux historiens d’avoir un aperçu des entrailles du site.

Sur les pentes du campus de l’Université hébraïque de Jérusalem (Mont Scopus), les archéologues et les bénévoles tamisent des tas de terre retirés du mont du Temple dans le but d’extraire des morceaux de la longue histoire de Jérusalem.

Au-dessus de cette terre qu’ils passent au crible, une esplanade sur laquelle se trouvait autrefois le Temple d’Hérode, et aujourd’hui le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa.

Le Pr Gabriel Barkay fouille dans un petit tas de tessons minuscules sur une table basse. Il a retiré ses lunettes et regarde un petit morceau d’argile brun – l’un des milliers arrachés à la terre – et essuie la saleté de la surface.

Il ressemble à un grand-père avec une barbe poivre et sel et une voix rocailleuse teintée d’un accent anglais. Barkay, actuellement à l’université Bar-Ilan, a fait ses débuts dans l’archéologie sur un chantier de fouilles de sauvetage sur le mont Sion, où une route a été pavée pour le pape Paul VI en 1964.

« Ce que nous faisons ici, c’est en fait le résultat de certains développements
politiques », explique Barkay.

Le Waqf islamique de Jérusalem, l’institution supervisant la mosquée Al-Aqsa, a effectué des fouilles sur le mont du Temple entre 1996 et 1999, dans le cadre de la construction d’une mosquée souterraine dans une zone connue comme les Ecuries du Roi Salomon. Des dizaines de milliers de tonnes de terre ont été retournées par une lourde machinerie sans la supervision d’archéologues, et ont été jetées en dehors de la Vieille Ville.

Barkay qualifie cela de « chose barbare » et de « crime contre la civilisation humaine », comparant les actions du Waqf à celles des talibans lorsqu’ils ont détruit des Bouddhas de Bamiyan.

Les tas de terre sont restés dans la vallée du Kidron pendant quatre ans, jusqu’à ce que Barkay ait décidé de lancer le projet en 2004. Son objectif : extraire des objets à partir de la terre enlevée du mont du Temple.

Il explique que, bien que la stratification du sol – la stratigraphie, un élément clé de la datation des objets – ne soit plus intacte, il suppose, lui, une stratigraphie inverse : les camions ont déversé les couches supérieures du sol, puis mis les couches plus profondes au sommet.

Peu de temps après le début des opérations, le projet a été « adopté » par la Fondation « Ir David » en 2005. « Ir David », également connue sous son le nom de Elad, a été critiquée pour son programme visant à « judaïser des quartiers de Jérusalem Est » grâce aux liens historiques juifs avec ces quartiers, ou encore de mettre l’accent sur les récits historiques juifs, « au détriment » de plus de 1 300 ans d’histoire islamique plus récente.

Elad a accepté de couvrir les frais d’exploitation du projet de fouilles, mais le laboratoire de recherche de Barkay reste financé par des dons privés.

Depuis le début du projet en 2004, des milliers de volontaires du monde entier ont pris part aux fouilles, en arrosant et tamisant des tas de terre du mont du Temple. Et en essayant d’y recueillir des objets.

Des bénévoles sur le site du projet du mont du Temple (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel)

Des bénévoles sur le site du projet du mont du Temple (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel)

Ce qui reste, ce sont généralement des cailloux, des roches et des morceaux de déchets, mais à l’intérieur on retrouve aussi des fragments de l’Antiquité. Les objets sont nettoyés, photographiés, numérisés, catalogués, et envoyés à un laboratoire de Jérusalem dirigé par Barkay et le Pr Zachi Dvira.

La plupart des dizaines de milliers d’articles présents dans les timbales sont de petite taille – une abondance de pièces de monnaie, des fragments innombrables d’argile, des figurines, des tuiles et des perles de mosaïque de couleurs vives, des pointes de flèches, des pierres gravées et également des morceaux d’os.

Barkay fait régulièrement référence à des personnages bibliques et post-bibliques : figurines d’argile brisées à l’époque des rois de Juda, sceaux avec les noms de prêtres mentionnés dans le livre de Jérémie et pièces de monnaie frappées pendant le règne de roi Antiochus IV Epiphane, qui a combattu les Maccabées. Ces reliques appartiennent à l’histoire de Jérusalem, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, explique-t-il.

Il y a aussi des pièces rares, comme ce demi-sicle frappé dans la première année de la grande révolte juive contre Rome en 66 avant l’ère chrétienne, ou encore l’empreinte d’un sceau laissé dans l’argile, datant du 6ème siècle avant notre ère et portant le nom d’un notable de Judée.

« Notre principale méthode de datation, c’est la typologie », affirme Barkay. « Nous essayons de trouver des objets semblables eux-mêmes trouvés ailleurs et de les remettre dans le contexte », et donc de les utiliser pour dater les objets du mont du Temple.

« Il est vrai que nous avons affaire à un matériau qui n’a pas de contexte. Nous ne savons pas de quelle profondeur le matériau vient. Nous ne savons pas ce qui se trouve à côté de quoi, avec quelles structures ils sont associés », poursuit Barkay qui qualifie cette immense fouille de « trou noir archéologique ».

« Tout ce qui est fait sur le mont du Temple est encore plus politique »

Pr Gabriel Barkay

Depuis que le roi Hérode a construit la plate-forme surmontant le mont du Temple dans le premier siècle avant notre ère, celui-ci est pour Barkay comme « une boîte fermée » dans laquelle presque rien n’a été introduit et, réciproquement, de faibles quantités ont été retirées. Le sol est « indigène » pour Barkay.

Mais, contrairement à la vision de « boîte fermée », le Pr Israël Finkelstein, de l’Université de Tel Aviv, a noté qu’il n’y a aucune garantie que la terre et les éléments qui s’y trouvent, proviennent en fin de compte de Jérusalem.

« Bien qu’il soit raisonnable de supposer que tout provienne du mont du Temple, les débris pourraient avoir été apportés d’autres endroits », a souligné Finkelstein. Il a néanmoins affirmé qu’une « découverte extraordinaire, comme une inscription » serait d’importance, mais que rien de cette ampleur n’a encore fait surface.

Le Pr Marwan Abu Khalaf, un archéologue palestinien de l’université Al-Quds, a déclaré que la terre qui a été enlevée provenait d’une « décharge » datant de l’époque du sultan ottoman Soliman le Magnifique. Abu Khalaf a beaucoup écrit sur l’histoire islamique du Haram al-Sharif [le mont du Temple] et estime qu’il n’y avait pas de stratigraphie possible avec ces fouilles.

Barkay a bien essayé de parer aux critiques dont il a fait l’objet : « Il y a ceux qui réalisent des enquêtes archéologiques. Ils recueillent le matériau sur la surface sans connaître le contexte et s’empressent de publier des articles ». Précisant aussi que le fait d’être financé par une organisation liée à la droite israélienne n’a aucune influence sur les fouilles et l’archéologie du site.

« Ma condition, c’est que personne ne doit me dire quoi trouver, comment interpréter les résultats, et que personne ne doit me dire d’ignorer ceci ou cela », poursuit-il.

Une visite clandestine à une conférence pour les écoliers israéliens donnée dans le cadre de leur visite du projet a permis de découvrir que le professeur, un étudiant en archéologie travaillant sur le site, ne faisait aucune mention de l’islam ou des Arabes, et soulignait uniquement la connexion juive au mont du Temple.

Des bénévoles sur le site du projet du mont du Temple (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel)

Des bénévoles sur le site du projet du mont du Temple (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel)

Le Dr Yonathan Mizrachi, qui dirige Emek Schave, un groupe qui favorise la coexistence israélo-palestinienne à travers l’archéologie, soutient que le projet du mont du Temple « n’a aucune valeur archéologique » mais a « beaucoup d’impact » sur le narratif moderne israélien autour du mont du Temple.

« Après une destruction, on ne peut pas faire de fouille appropriée. C’est comme ça », a conclu Mizrachi.

Malgré la controverse, Gabriel Barkay reste imperturbable et dévoué à son travail :
« Quoi que vous fassiez, et quoi que vous ne fassiez pas, à Jérusalem tout est politique ». Barkay réfléchit et lance : « Tout ce qui est fait sur le mont du Temple est encore plus politique ».