La police a questionné lundi soir le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à sa résidence, pendant plus de trois heures. Il est soupçonné d’avoir reçu des « cadeaux illégaux » d’hommes d’affaires. Une enquête préliminaire a donné naissance à une investigation criminelle complète ces deux derniers jours.

Des entrepreneurs israéliens et étrangers auraient offert à Netanyahu des cadeaux d’une valeur estimée à plusieurs dizaines de milliers de dollars ce qui pourrait, si ces faits étaient confirmés, lui valoir une inculpation pour « abus de confiance ».

Une voiture de police blanche, avec trois policiers à bord, a été vue arriver à la résidence officielle de Netanyahu, située rue Balfour, à Jérusalem. Ils ont passé plus de trois heures avec le Premier ministre.

Après l’interrogatoire, la police a publié un court communiqué, déclarant uniquement que Netanyahu avait été « questionné sous caution [un régime juridique pouvant être en partie assimilé à la garde-à-vue] sur des suspicions d’acceptation de cadeaux [inappropriés]. »

Ce régime d’interrogatoire indique que Netanyahu est considéré comme un suspect criminel dans cette affaire.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 25 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 25 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les enquêteurs avaient finalement pu organiser un interrogatoire avec le Premier ministre, après avoir attendu plusieurs jours pour cela, a annoncé dimanche la Deuxième chaîne.

Lundi, les gardes déployés autour de la résidence officielle de Netanyahu, dans le centre de Jérusalem, avaient déployé au dessus des grilles des toiles de tissu noir afin de masquer le bâtiment pour permettre apparemment une arrivée discrète des enquêteurs, avait constaté un journaliste de l’AFP.

Le Premier ministre, qui a nié toute malversation, fait l’objet d’une enquête car il aurait accepté une « série de cadeaux de valeur » d’au moins deux hommes d’affaire pendant son mandat. La police israélienne a refusé de confirmer ou de démentir que l’un de ces deux hommes serait Ronald Lauder, le président du Congrès juif mondial.

Suite à l’interrogatoire, le procureur général Avichai Mandelblit a confirmé lundi soir pour la première fois qu’il avait ordonné une enquête criminelle. Il a publié un communiqué qui n’a pas précisé les détails des soupçons portés contre Netanyahu.

« Le Premier ministre d’Israël, M. Benjamin Netanyahu, a été interrogé aujourd’hui par les enquêteurs de l’unité Lahav 433 de la police israélienne, selon les instructions du procureur général, le Dr Avichai Mandelblit, pour des suspicions d’avoir reçu des bénéfices inappropriés d’hommes d’affaires », pouvait-on lire dans le communiqué.

Avichai Mandelblit, procureur général d'Israël, pendant une réunion de la commission de la Justice, du Droit et de la Constitution de la Knesset, le 18 juillet 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Avichai Mandelblit, procureur général d’Israël, pendant une réunion de la commission de la Justice, du Droit et de la Constitution de la Knesset, le 18 juillet 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Ce communiqué explique que Mandelblit a d’abord ordonné une « enquête préliminaire » sur Netanyahu en juin 2016, quand l’unité Lahav 433 lui a présenté des informations, dont « une longue liste d’accusations que le Premier ministre ait mené des crimes qui dépasseraient les normes éthiques. »

Selon le communiqué, Mandelblit a décidé d’ordonner une investigation criminelle « quand il lui a été présenté l’opinion du procureur de l’Etat et du directeur des enquêtes policières et de l’unité de renseignement, [pour qui] l’enquête préliminaire avait trouvé suffisamment de preuves justifiant une enquête sous caution contre le Premier ministre », était-il écrit dans le communiqué.

Netanyahu aurait l’intention de donner aux enquêteurs tout le temps dont ils auraient besoin pour terminer l’interrogatoire de lundi.

Pendant la réunion de faction du Likud lundi à la Knesset, Netanyahu avait déclaré que ses opposants devraient « attendre pour les célébrations et ne pas se précipiter » avant son interrogatoire.

« Je leur ai dit et je le répète et vous le dit : il n’y aura rien, parce qu’il n’y a rien », a-t-il déclaré. En s’adressant à l’opposition, il a ajouté que « vous allez continuer à faire éclater des ballons et nous allons continuer à diriger l’Etat d’Israël. »

L’opposition était cependant loin de se réjouir. Le chef de l’opposition, Isaac Herzog, a précisé qu’il ne tirait aucune joie des ennuis judiciaires de Netanyahu.

Isaac Herzog, chef de l'Union sioniste et de l'opposition, pendant une réunion sur le renforcement de la périphérie à la Knesset, le 13 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Isaac Herzog, chef de l’Union sioniste et de l’opposition, pendant une réunion sur le renforcement de la périphérie à la Knesset, le 13 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Ce n’est pas un jour heureux, c’est un jour difficile pour Israël », a déclaré Herzog lundi, au début de la réunion des députés de l’Union sioniste à la Knesset. « Nous n’avons pas une goutte de schadenfreude [une joie ressentie à l’idée du malheur de l’autre]. »

Herzog a cependant critiqué deux projets de loi, l’un visant à empêcher qu’un Premier ministre en exercice soit interrogé, comme l’a suggéré hier le député du Likud David Amsalem, et une proposition du cabinet pour récolter de l’argent, notamment à l’étranger, pour financer les célébrations du 70e anniversaire d’Israël en mai 2018.

A ce sujet, il a déclaré que « le contexte [de l’enquête policière], s’il n’est pas pathétique, est ironique. » Ce projet de récolte d’argent privé « pue, et n’est pas respectueux », a-t-il déclaré, appelant le gouvernement à financer les célébrations sur le budget de l’Etat.

Le président du parti Yesh Atid, Yair Lapid, a rappelé que Netanyahu devait être considéré comme innocent jusqu’à ce qu’il soit jugé coupable.

« Je souhaite pour lui et sa famille, et pour l’Etat d’Israël, que nous découvrons qu’il n’y a pas eu de faute dans son comportement. Si deux Premiers ministres de suite chutent à cause de la corruption, il sera très difficile de rétablir la confiance de la population en ses dirigeants », a déclaré Lapid pendant la réunion hebdomadaire de son parti à la Knesset.

Yair Lapid, député et président du parti Yesh Atid, pendant une réunion de faction à la Knesset, le 21 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Yair Lapid, député et président du parti Yesh Atid, pendant une réunion de faction à la Knesset, le 21 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Je veux rappeler aux membres de l’opposition et aux médias que la présomption d’innocence s’applique à chaque Israélien, y compris au Premier ministre. Nous devons laisser la police faire son travail », a-t-il déclaré.

Lapid a appelé le Premier ministre à dégager son agenda et à aider la police afin « d’obtenir la vérité le plus vite possible. »

Merav Michaeli, députée de l’Union sioniste, a cité Netanyahu qui, il y a des années, avait déclaré au sujet d’Ehud Olmert, alors Premier ministre et faisant l’objet d’une enquête pour corruption, qu’il « ne peut pas exister un Premier ministre qui soit exempté d’enquête », au sujet du projet de loi d’Amsalem.

Des sources proches de Netanyahu affirmaient catégoriquement lundi que le Premier ministre n’avait rien fait de mal, et ont lié l’enquête aux efforts pour l’évincer du pouvoir.

Amsalem a déclaré à la radio militaire que l’ « impatience » des médias sur l’enquête menaçait les fondations démocratiques d’Israël.

David Amsalem, député du Likud à la Knesset, le 28 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

David Amsalem, député du Likud à la Knesset, le 28 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

« Il y a une motivation pour retirer le pouvoir à la droite, a accusé Amsalem. Nous devons arrêter toute motivation autre que celle relevant de l’enquête elle-même. Il existe un principe démocratique fondamental, le peuple choisit celui qui dirige le pays. C’est le principe le plus important, et il surpasse tous les autres. »

Un des proches de Netanyahu, le ministre de la Coopération régionale Tzahi Hanegbi, a dénoncé lundi à la radio militaire « une campagne de provocation et d’incitation menée par des médias » pour faire pression sur Mandelblit afin qu’il autorise la police à interroger le Premier ministre.

Dans des messages sur sa page Facebook, Netanyahu avait rejeté toutes ces accusations et accusé ses opposants politiques ainsi que certains médias de vouloir « le faire tomber non pas lors d’élections comme le prévoit la démocratie » mais en montant une campagne contre lui.

En revanche, une partie des commentateurs critiquent Mandelblit, nommé avec le soutien de Netanyahu, pour avoir fait traîner l’affaire en refusant pendant des mois de donner à la police son feu vert à des interrogatoires.

La police a collecté énormément de matériel « bien fondé » lié aux suspicions, ont annoncé les chaînes de télévisions, dont des témoignages de personnes très proches du Premier ministre. Ronald Lauder fait partie des 50 personnes qui ont témoigné, a annoncé la Deuxième chaîne.

Les médias avaient déjà annoncé que l’un des hommes d’affaires était basé à l’étranger, mais avait des intérêts en Israël, et que le second était Israélien.

Ronald Lauder, président du Congrès juif mondial, le 28 mars 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Ronald Lauder, président du Congrès juif mondial, le 28 mars 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Lauder, dont la famille a fondé le géant des cosmétiques Estée Lauder, est perçu depuis longtemps comme un alliée de Netanyahu, qui à la fin des années 1990 l’a chargé de négocier avec Hafez el-Assad, alors président de la Syrie.

Fin septembre, Lauder avait été convoqué par la police pour un interrogatoire « lié à une certaine enquête menée par [la police] et dans laquelle M. Lauder n’est pas le sujet principal », avait déclaré Helena Beilin, l’avocate israélienne de Lauder. « Après une courte réunion, il lui a été dit que sa présence n’était plus nécessaire et qu’il ne devrait pas y avoir besoin d’autres rendez-vous. »

En novembre, le procureur général avait déjà ordonné une enquête sur des allégations suggérant une conduite irrégulière de la part d’un proche de Netanyahu dans l’achat de trois sous-marins allemands par l’Etat hébreu.

Le Premier ministre a par ailleurs reconnu avoir reçu de l’argent du magnat français Arnaud Mimran qui a écopé en juillet d’une peine de huit ans de prison pour une escroquerie à la taxe carbone de 283 millions d’euros.

Le bureau de Netanyahu a déclaré qu’il avait reçu 40 000 dollars de contributions de Mimran en 2001, quand il n’avait pas de poste gouvernemental, dans le cadre d’un financement de ses activités publiques, dont des apparitions à l’étranger pour promouvoir Israël.

La justice israélienne peut avoir la main lourde dans les affaires de corruption. Le prédécesseur de Netanyahu au poste de Premier ministre, Ehud Olmert, purge depuis février 2016 une peine de 19 mois de prison après avoir touché des pots de vin.

L'ancien Premier ministre Ehud Olmert à sa sortie de la prison de Ramle pour sa première permission depuis qu'il a commencé à purger sa peine de 18 mois en février 2016, le 11 juillet 2016. (Crédit : Avi Dishi/Flash90)

L’ancien Premier ministre Ehud Olmert à sa sortie de la prison de Ramle pour sa première permission depuis qu’il a commencé à purger sa peine de 18 mois en février 2016, le 11 juillet 2016. (Crédit : Avi Dishi/Flash90)

L’actuel ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, président du Shas, un parti ultra-orthodoxe, a été condamné en 1999 à trois ans de prison pour corruption. Avraham Hirshson, ancien ministre des Finances, avait écopé en 2009 de cinq ans et cinq mois de prison pour les mêmes raisons et Shlomo Benizri, ancien ministre de la Santé, a été condamné à quatre ans de prison pour corruption en 2009.

La législation israélienne prévoit que tout membre d’un gouvernement contre lequel un acte d’accusation pour corruption est présenté doit démissionner.

L’AFP a contribué à cet article.