De nombreux Israéliens, avec à leur tête le Premier ministre Benjamin Netanyahu, ont rejeté le discours prononcé mercredi par le Secrétaire d’Etat américain John Kerry consacré à sa vision de la paix au Moyen-Orient comme étant une tentative infructueuse et imparfaite visant à pointer du doigt une dernière fois Israël.

Les critiques ont souligné que Kerry s’était focalisé de façon disproportionnelle sur les implantations israéliennes tout en minimisant le terrorisme, les incitations et la glorification de la violence chez les Palestiniens.

Ils se sont demandés pourquoi le Secrétaire d’Etat avait consacré sa dernière allocution publique majeure à un accord de paix fugace entre Israéliens et Palestiniens alors que la région du Moyen Orient se trouve actuellement dans la tourmente, et que des centaines de milliers de personnes sont massacrées en Syrie.

Ces critiques ont noté par ailleurs que Kerry a fait son discours moins d’un mois avant qu’une nouvelle administration, dotée d’une vision du monde très différente, ne se saisisse des rênes du pouvoir et que tous ces efforts visant à établir un nouveau cadre pour de futures négociations semblent donc nuls et non avenus (même si, en toute objectivité, Bill Clinton en l’an 2000 avait lui aussi établi ses paramètres trois semaines avant qu’il ne soit remplacé par un président venu de l’autre partie de l’échiquier politique).

Les critiques ont également dénoncé les recommandations politiques de Kerry, certains estimant que ses propositions sont irréalistes ou dangereuses et d’autres déplorant que l’allocution n’ait offert aucune solution nouvelle aux problèmes de longue haleine connus par la région, solution qui aurait au moins pu donner à ce brouhaha politique une justification utile.

Il est vrai que les six principes déclinés par Kerry ne sont pas très innovants. Dans leurs premières réactions au discours, Netanyahu tout comme le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas ont refusé de céder d’un pouce, s’en tenant chacun à leur position respective, réfractaires à la possibilité de tout compromis susceptible de satisfaire M. Kerry.

Les “Paramètres Kerry”, comme on pourrait les connaître un jour, ne tentent ni de préjuger ni d’imposer une issue quelle qu’elle soit mais visent simplement à éventuellement définir “une base possible à des négociations sérieuses lorsque les deux parties y seront prêtes ».

“Nous comprenons tous que l’accord portant sur le statut final ne peut se réaliser qu’à travers des négociations directes entre les parties”, a-t-il déclaré.

« Nous ne pouvons pas imposer la paix ».

Kerry a également promis que son administration ne dicterait aucune condition préalable à un futur accord de paix au Conseil de Sécurité de l’ONU et qu’il ne reconnaîtrait pas prématurément un état palestinien lors de ses dernières semaines au pouvoir.

Mais Netanyahu n’a pas été réconforté par la promesse de Kerry de ne pas mener d’autres actions aux Nations Unies contre Israël.

Par rapport à de nombreux commentateurs israéliens qui ont tout simplement rejeté les contours proposés par Kerry, les qualifiant de positionnements inutiles – un commentateur à la télévision s’est contenté d’un « Pouf !» en référence à un terme utilisé par Kerry lors d’une interview en 2014 pour indiquer la fin de son travail de neuf mois consacré aux accords de paix au début de cette année-là – Netanyahu a paru tracassé par la pensée que ce discours individuel puisse être récupéré et transformé en un cadre globalement accepté pour de futures négociations.

Ces paramètres, craint le ministre, pourraient être adoptés lors de la prochaine conférence internationale sur la paix qui aura lieu le 15 janvier à Paris, et la France ou la Suède pourraient être tentés de proposer une Résolution sur ces mêmes bases devant le Conseil de Sécurité.

Comme l’a montré l’abstention, la semaine dernière, des Etats Unis lors du vote de la Résolution 2334, l’administration américaine actuelle ne peut être digne de confiance s’il s’agit de protéger Israël à l’ONU, a déclaré Netanyahu dans une réponse remplie d’amertume à l’allocution faite par Kerry. « Et les Etats Unis peuvent se dire : eh bien nous ne pouvons pas voter contre notre politique, nous venons juste de l’annoncer. »

Il est donc nécessaire de regarder de plus près les six principes définis par Kerry et d’examiner en quoi ils diffèrent des paramètres que Clinton avait établis – il y a seize ans, ils avaient été acceptés par les Israéliens et les Palestiniens, bien qu’avec ces réserves – et ce qu’en font les deux parties aujourd’hui.

Principe numéro Un : Les frontières

Kerry réclame des “frontières internationales sûres et reconnues entre Israël et un état de Palestine viable et contigüe, sur la base des lignes de 1967 avec des échanges territoriaux mutuellement acceptés et équivalents”.

Cela a été la formule préférée de la communauté internationale pendant des décennies même si Kerry s’est montré moins spécifique que Clinton sur l’ampleur des échanges (Clinton avait indiqué que 94-96 % du territoire de Cisjordanie viendrait rejoindre l’état palestinien).

Abbas, dans sa réponse au discours de Kerry, a insisté sur un “état indépendant de Palestine… sur les frontières de 1967” mais a publiquement indiqué qu’il n’était prêt qu’à des échanges territoriaux limités pour permettre à Israël de conserver de vastes blocs d’implantations.

Netanyahu, d’un autre côté, n’a jamais convenu publiquement d’une éventuelle négociation sur la base des lignes 1967. (Toutefois, l’accord-cadre qui n’avait jamais été publié, négocié vers la fin des pourparlers de paix dirigés par Kerry en 2013-14 et qui s’étaient soldées par un échec, aurait compris des échanges sur la base des lignes de 67 et Netanyahu y aurait souscrit tout en exprimant des réserves).

Une esquisse des terres contenues dans  l'offre de paix faite par l'ancien Premier ministre Ehud Olmert au président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas en 2008. La carte a été dessinée à la main par Abbas (Autorisation courtesy Walla News)

Une esquisse des terres contenues dans l’offre de paix faite par l’ancien Premier ministre Ehud Olmert au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas en 2008. La carte a été dessinée à la main par Abbas (Autorisation courtesy Walla News)

Netanyahu a accepté, dans le principe, une solution à deux états mais a catégoriquement refusé d’évoquer où il dessinerait la frontière entre Israël et un futur état palestinien.

La reconnaissance publique de la Ligne Verte pour une base de négociations aurait un coût politique pour lui dans la mesure où l’aile droite de l’échiquier politique – même au sein de son propre parti – serait alors tentée de le qualifier de « gauchiste », ce qui est l‘un des pires épithètes utilisés à l’encontre d’un politicien israélien ces dernières années.

Principe deux : La reconnaissance de l’état juif

Citant le plan de partition des Nations Unies de 1947, Kerry a appuyé la demande faite par Netanyahu que les Palestiniens reconnaissent le principe de deux états pour deux peuples – “l’un Juif et l’autre Arabe, se reconnaissant mutuellement et jouissant de la pleine égalité des droits pour leurs citoyens respectifs”.

Washington reconnaît depuis longtemps Israël en tant qu’Etat Juif, et bien qu’ait été demandée aux Palestiniens la même reconnaissance – ce qui est l’une des deux conditions essentielles posées par Netanyahu à la réalisation d’un accord de paix – cette exigence ne figurait pas dans les paramètres de Clinton.

L’appropriation par Kerry de cette requête de reconnaissance de Netanyahu est une véritable réussite pour le Premier ministre, même s’il n’en a pas crédité le Secrétaire d’Etat.

Au contraire, Netanyahu, mercredi, a fustigé Kerry qui, selon lui, a été dans l’incapacité de réaliser que “le refus persistant des Palestiniens de reconnaître un état juif est au coeur du conflit”.

Si la communauté internationale voulait vraiment promouvoir la paix, elle devrait agir afin d’éradiquer le rejet d’Israël en tant qu’état juif tel qu’il s’exprime chez les Palestiniens », s’est-il exclamé, « et je ne peux qu’exprimer mon regret et dire qu’il est honteux que le Secrétaire d’Etat Kerry ne voie pas cette simple vérité ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse en réponse au discours prononcé par le secrétaire d'Etat John Kerry sur sa vision de la paix, le 28 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse en réponse au discours prononcé par le secrétaire d’Etat John Kerry sur sa vision de la paix, le 28 décembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les Palestiniens ont jusqu’à présent catégoriquement refusé d’acquiescer à la demande de Netanyahu et il n’y a aucune indication qu’un changement pourrait survenir dans le sillage du discours de Kerry.

Mais lors de l’un des passages les plus intéressants de son allocution, Kerry a expliqué qu’il est « absolument convaincu que de nombreux autres sont dorénavant prêts à l’accepter également ». Cette estimation surprenante se base sur des « conversations récentes », a-t-il précisé, même s’il n’a pas mentionné quelles étaient les parties concernées.

A part les Etats Unis, le Canada et l’Allemagne, peu de pays ont montré une quelconque sympathie à la demande de Netanyahu qu’Israël puisse être défini seulement à travers ce qu’ils considèrent comme un prisme religieux.

“Nous savons également qu’il y a environ 1,7 million de citoyens Arabes qui appellent Israël leur maison et qui doivent maintenant et pour toujours être en mesure de vivre en tant que citoyens jouissant de l’égalité des droits, ce qui est une question difficile pour les Palestiniens et d’autres dans le monde arabe”, a reconnu Kerry.

Pour faire passer la pilule, il a suggéré qu’Israël réaffirme son engagement envers “la pleine égalité des droits” pour tous ses citoyens. Mais cela ne devrait pas être suffisant pour apaiser les craintes des Palestiniens que la reconnaissance d’Israël en tant qu’état juif puisse nuire aux Musulmans et aux Chrétiens qui y vivent.

Principe trois : les réfugiés

Sans rentrer trop dans le détail, Kerry a réclamé une « solution juste, convenue, équitable et réaliste à la question des réfugiés palestiniens ». Israël devrait reconnaître la souffrance des réfugiés et la communauté internationale pourrait verser des indemnisations et les aider à trouver un “foyer permanent… Ou autres mesures nécessaires pour une réalisation globale et cohérentes de la solution prônant deux états pour deux peuples ».

Toute résolution du problème des réfugiés “doit être cohérente avec cette solution de deux états pour deux peuples et elle ne peut venir affecter l’identité fondamentale d’Israël”, a-t-il indiqué. S’il ne l’a pas mentionné explicitement, cela implique que la majorité des réfugiés ne seront pas autorisés à revenir en Israël mais qu’ils devront s’établir dans l’état de Palestine ou dans un pays tiers. Ce qui est très similaire aux paramètres de Clinton.

Israël pourrait vivre sous les termes d’un tel arrangement, et même si les Palestiniens insistent officiellement sur ce qu’ils appellent “le droit au retour”, Abbas aurait bien dit qu’il ne voulait pas inonder Israël de réfugiés palestiniens.

Principe quatre : Jérusalem

De manière peut-être surprenante, Kerry s’est opposé à une division de Jérusalem, proposant plutôt que la ville soit reconnue à l’international comme “la capitale de deux états”.

“La plupart des gens reconnaissent que Jérusalem ne devrait pas être divisée comme c’était le cas [avant] 1967 et nous le pensons aussi”, a-t-il dit. “En même temps, il y a une vaste reconnaissance du fait qu’il n’y aura pas d’accord de paix sans réconcilier les aspirations de base des deux parties qui veulent établir leur capitale à Jérusalem”.

Il a présenté moins de spécificités que Clinton, qui avait proposé que les “quartiers arabes soient arabes et que les quartiers juifs soient israéliens” et qui avait promis que les Israéliens garderaient le contrôle du mur Occidental tandis que les Palestiniens conserveraient celui du reste du mont du Temple.

Le statut de Jérusalem a toujours été le point le plus délicat de toutes les négociations consacrées au statut final et le discours de Kerry n’a rien fait pour proposer une solution.

Principe cinq : la sécurité

En appelant la création d’un état palestinien qui soit « non-militarisé », Kerry vient soutenir une autre demande essentielle de Netanyahu après la reconnaissance de l’état juif. « Tout le monde comprend qu’aucun gouvernement israélien ne pourra jamais accepter un accord qui ne satisfait pas ses besoins en termes de sécurité ou risquant de créer une menace durable comme celle que Gaza a transférée en Cisjordanie », a dit Kerry.

« Et Israël doit être en mesure de se défendre de façon effective, notamment contre le terrorisme et autres menaces régionales ».

Des forces de la FNUOD de maintien de la paix des Nations unies utilisent des jumelles pour regarder la fumée s'élever au loin causée par les combats entre les forces loyales au président syrien Bashar el-Assad et les rebelles pour le contrôle de la frontière de Qouneitra, le 27 août 2014 (Crédit : Jack Guez / AFP)

Des forces de la FNUOD de maintien de la paix des Nations unies utilisent des jumelles pour regarder la fumée s’élever au loin causée par les combats entre les forces loyales au président syrien Bashar el-Assad et les rebelles pour le contrôle de la frontière de Qouneitra, le 27 août 2014 (Crédit : Jack Guez / AFP)

D’un autre côté, il a reconnu que les Palestiniens demandent “un état souverain” et qu’ils doivent savoir que l’occupation militaire elle-même ne cessera véritablement qu’à l’issue d’un processus de transition convenu”.

Cette description est proche des paramètres définis par Clinton. La question de la sécurité a longtemps été considérée comme la plus aisée à résoudre, même si la dernière série de négociations, sous l’égide de Kerry, avait révélé de profonds désaccords entre Abbas Netanyahu concernant quelles troupes seraient stationnées, à quel endroit et pour combien de temps. Le Premier ministre rejette tout arrangement qui ne comprendrait pas une présence militaire israélienne en Cisjordanie, une position anathème pour les Palestiniens.

Principe six : La fin de toutes les revendications

Une fois que tous les obstacles mentionnés ci-dessus auront été dépassés, les deux parties mettront un terme officiel au conflit et aux revendications en suspens en « établissant des relations normalisées et une sécurité régionale renforcées pour tous, comme cela est envisagé par l’Initiative de Paix Arabe », a déclaré Kerry.

Pour Israël, cela signifie que les relations diplomatiques seront alors pleines et entières avec tout le monde islamique. Pour le Grand Moyen Orient, cela pourrait être “le plus grand moment de transformation potentielle”, a ajouté Kerry.

Personne ne dément l’assertion selon laquelle un accord final serait un développement fantastique pour les parties en lice et pour la région mais, comme l’a admis Kerry lui-même après avoir exposé sa vision des choses, “nous savons tous qu’un discours seul ne produira pas la paix”.

Un poste de gardes frontières de Qasr el Yahud, à proximité du fleuve Jourdain et de la frontière israélo-jordanienne, le 18 janvier 2015 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Un poste de gardes frontières de Qasr el Yahud, à proximité du fleuve Jourdain et de la frontière israélo-jordanienne, le 18 janvier 2015 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)