ARIEL, Cisjordanie – « Ne vous focalisez pas sur nous, regardez là-bas ! » s’écrie Ilanit Sheikh, pointant du doigt les travailleurs palestiniens qui viennent de descendre d’un autobus israélien et se dirigent vers un village voisin : « Imaginez quarante d’entre eux avec un soldat dans ​​un bus ».

Cheikh fait partie de dizaines de résidents d’Ariel venus manifester jeudi soir en dehors de la ville située en Cisjordanie pour protester contre le fait que l’armée israélienne ait donné la permission à des travailleurs palestiniens de se rendre librement dans les bus publics dans le centre d’Israël.

Dans le passé, les travailleurs palestiniens ne montaient pas dans les mêmes bus que les résidents des implantations de Samarie pour se rendre au travail. Mais cela a changé il y a trois ans, lorsque le major général Nitzan Alon, alors commandant de la Division de la Judée-Samarie, et aujourd’hui à la tête du Commandement central de Tsahal, a décidé d’en finir avec les systèmes de transport distincts et de permettre aux Palestiniens de circuler aux côtés des Israéliens, a déclaré Ofer Inbar, porte-parole du Comité des résidents de Samarie.

« Au cours des trois dernières années, ils ont effrayé les Juifs dans les bus, ceux pour qui ce service de bus avait été créé » a déclaré Inbar au Times of Israel. « Les gens ont peur de voyager dans ces bus à côté de leurs voisins qui ne les aiment pas spécialement ».

Yael Sip, résidente d’Ariel depuis 20 ans qui travaille comme secrétaire à Ramat Gan, se plaint de bus surchargés qui, souvent, ne s’arrêtent pas pour elle à l’heure de pointe, ainsi que du harcèlement sexuel des Palestiniens, principalement tourné vers les jeunes femmes juives. Sip insiste sur le fait qu’elle n’est pas raciste, mais qu’elle pense que les Palestiniens devraient obtenir « leurs propres lignes de bus pour aller et revenir du travail ».

« Le trajet est un véritable cauchemar » affirme-t-elle. « Ils prennent des sièges entiers à l’avant. Je ne suis pas prête à m’asseoir à côté d’eux, j’ai peur. Nous n’avons pas de sécurité ; un jour ils ont embêté ma fille. Elle est allée à la police avec d’autres pour déposer une plainte. Un jour, ils vont faire sauter un bus, et puis quoi encore ? »

Sip a déclaré que sa fille était une fois assise à côté d’un Palestinien qui lui a dit qu’elle pouvait poser sa tête sur son épaule. Mal à l’aise, elle se serait levée et assise sur ​​les marches du bus.

Benny Katzover, chef du Comité des résidents juifs de Samarie, parle lors d'un rassemblement demandant à ce que les travailleurs palestiniens soient retirés des bus israéliens, le 4 septembre 2014 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Benny Katzover, chef du Comité des résidents juifs de Samarie, parle lors d’un rassemblement demandant  que les travailleurs palestiniens ne fréquentent pas les bus israéliens, le 4 septembre 2014 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« C’est de la folie. Les jeunes filles sont à l’arrêt de bus et ne rentrent pas si elles voient un conducteur arabe. Elles attendent de voir un Juif pour monter à bord ».

Benny Katzover, qui dirige le Comité des résidents de Samarie, a déclaré que les transports en commun d’Ariel à Tel-Aviv et sa banlieue sont subventionnés par l’Etat afin de décourager l’auto-stop, considéré comme une menace pour la sécurité. Pendant 20 ans, la compagnie Dan avait fourni des services de transport à des travailleurs journaliers palestiniens, les ramassant à partir d’un barrage situé en Samarie, puis les déposant à leur travail à l’intérieur de la Ligne verte. Katzover aimerait voir cet arrangement restauré.

Bien que le problème des bus bondés ait été atténué, il y a six mois, quand le ministre des Transports Israël Katz a augmenté la fréquence des bus de la région, la menace sécuritaire reste une préoccupation majeure pour les transporteurs, a-t-il fait savoir.

« Les Juifs se méfient de voyager à bord d’autobus remplis de travailleurs arabes de Judée-Samarie » a déclaré Katzover. « Un grand nombre d’entre eux soutiennent le terrorisme. Personne ne sait quand l’un d’entre eux peut sortir un couteau pour telle ou telle raison… et votre bon Juif moyen a peur de voyager ».

Katzover, qui a fondé l’implantation juive de Hébron après la guerre des Six-Jours et qui s’occupe de communautés juives en Samarie depuis les années 1970, a indiqué que son organisation avait récemment publié une vidéo d’environ 40 travailleurs palestiniens débarquant d’un bus près d’Ariel avec une seule « courageuse femme juive qui a osé prendre le bus ».

Il a cité un sondage palestinien récent indiquant que 60 % des habitants de Cisjordanie soutiennent Ismail Haniyeh du Hamas comme éventuel Premier ministre.

« Les chants nationalistes visant les chauffeurs d’autobus juifs ont augmenté depuis la fin de l’opération Bordure protectrice. Depuis que le Hamas a déclaré la victoire, ils se sentent comme s’ils avaient gagné ». Alors, demande-t-il : « Quel parent permettrait à sa fille de se rendre dans un bus plein d’Arabes? ».

Pour Katzover, la décision de Tsahal de permettre aux Palestiniens de monter dans les bus n’est pas une question pragmatique, mais un mouvement politiquement motivé à nuire aux Juifs qui vivent en Judée-Samarie.

« Ils ont cherché des moyens pour nous affaiblir, pour nous harceler » a déclaré Katzover à la foule dans son discours. Nitzan Alon a « plus d’une fois agi d’une façon que nous avons estimée militairement non professionnelle et motivée par sa vision du monde». Le bureau du porte-parole de Tsahal n’a pas voulu commenté les allégations de Katzover.

Comme Yael Sip, Katzover a nié que la manifestation qu’il a organisée soit raciste.

Yael Sip, résidente à Ariel (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Yael Sip, résidente à Ariel (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« Toutes les allégations de racisme ou d’apartheid sont fausses » a-t-il assuré. « Prenez la zone industrielle de Barkan [à l’ouest d’Ariel] qui dispose de 10 000 travailleurs ; la moitié d’entre eux sont des Arabes. Tout peut être mis au point. Nous avons une excellente université [à Ariel] avec de nombreux étudiants arabes qui utilisent les
autobus ; il n’y a jamais eu de plaintes contre eux ».

Hilla Nacson, 27 ans et native d’Ariel, a étudié la kinésithérapie à l’université locale. Elle déclare être venue à la manifestation malgré les allégations de harcèlement qui lui semblent exagérées.

« Je prends les bus quotidiennement et jamais je n’ai rencontré d’altercation avec les Palestiniens, mais je ne pense qu’il devrait y avoir davantage de sécurité à l’entrée des bus. Je n’ai aucun moyen de savoir si les gars qui montent ont tous un permis d’entrer ou pas… Je suis sûr que beaucoup sont comme des clandestins ».

Il serait erroné d’interdire complètement les travailleurs palestiniens dans les bus, ajoute Nacson. « Après tout, ils travaillent ici ; nous ne pouvons pas attendre d’eux qu’ils fassent de l’auto-stop ou quelque chose comme ça ».

La ségrégation, Nacson l’admet, ne peut pas être un modèle pour l’Etat d’Israël, qui, idéalement, inclurait la Judée et la Samarie.

Une étudiante à Ariel (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Une étudiante à Ariel (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« Je voudrais l’ensemble d’Eretz Israël [la terre d’Israël] pour les Juifs seulement, sans qu’il n’y ait de Palestiniens. Mais tant qu’il y a des Palestiniens, il faut qu’il y ait une sélection rigoureuse pour permettre à ceux qui le souhaitent d’avoir les droits et les devoirs de tout citoyen, comme l’armée ou le service civil. Ils doivent se sentir comme des citoyens égaux afin qu’il y ait coexistence. Bien que je préfèrerais qu’ils ne soient pas là ».

Nacson est consciente du paradoxe de sa démonstration. C’est Israël, dit-elle, qui a besoin de l’afflux quotidien de travailleurs palestiniens pour son économie, et pour autant ces mêmes travailleurs doivent gagner leur vie.

« Ce n’est pas seulement leur besoin de se déplacer [dans les bus] ; nous vivons aussi un peu grâce à eux. Ils vont travailler dans les usines, dans la construction. Les Juifs ne travaillent pas dans la construction ou dans les usines. Qui va y travailler ? Excusez-moi, mais qui va travailler dans le nettoyage ? »

Comme la manifestation touchait à sa fin, Nacson a traversé la rue pour acheter une glace chez Abed, le propriétaire palestinien de la supérette située à l’intersection.

« Tout le monde ici parle de séparation, puis ils vont faire leurs achats chez Abed ou chez Abul-Ali. C’est absurde » résume-t-elle.