A Haïfa, la France décore Walter Bingham en mémoire du Débarquement
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A Haïfa, la France décore Walter Bingham en mémoire du Débarquement

Il est quelques parcours dont la richesse ne finit d'étonner. Plus ancien journaliste encore en activité, ce natif juif d'Angleterre a joué un rôle de sorcier dans Harry Potter

Journaliste Société-Reportage

Walter Bingham reçoit la légion d'honneur des mains d'Hélène Le Gal, le 15 février 2018 à Haïfa (Crédit: Pierre-Simon Assouline)
Walter Bingham reçoit la légion d'honneur des mains d'Hélène Le Gal, le 15 février 2018 à Haïfa (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

C’est sur un petit bout de France de 9 000 tonnes d’acier et de 139 mètres de long, amarré dans la rade de Haïfa, que Walter Bingham, un Israélo-Britannique de 94 ans, s’est rendu d’un pas vif, jeudi 15 février aux alentours de midi. Costume sobre et bien taillé, beret militaire sur la tête, Bingham est entouré de quelques-uns de ses descendants venus d’Angleterre, eux aussi très chics pour la circonstance.

Le petit groupe s’est un peu perdu dans les méandres de l’immense port industriel. Mais, enfin, ils aperçoivent la proue du Jean de Vienne flanqué de son drapeau bleu-blanc-rouge. Dans quelques minutes sur cette frégate, Walter Bingham va être fait chevalier de la légion d’honneur par Hélène Le Gal, ambassadrice de France en Israël.

M. Walter Bingham fait partie d’un contingent de vétérans britanniques que la République française a souhaité honorer pour leur action remarquable dans la libération de la France, pendant la Seconde Guerre mondiale, a expliqué l’ambassade de France en Israël.

A l’occasion du 60e anniversaire de la libération de la France en 2004, le gouvernement de la République française a décidé de décorer tous les anciens combattants étrangers encore en vie ayant participé au débarquement de juin 1944, « afin d’exprimer la gratitude et la reconnaissance de la France envers ceux qui l’ont libérée ».

Le groupe grimpe rapidement la passerelle, et aperçoit une centaine de matelots français en uniforme de parade au garde-à-vous qui ne se laissent pas distraire par les coups du vent qui tente de leur arracher leur bachi à pompon rouge. Un gradé français voyant passer Bingham à vive allure lâche à mi-voix : « ça, les anciens, ils sont solides, ils ont connu la vie à la dure ».

Une jeune militaire-journaliste de Galei Tsahal, la radio de l’armée israélienne, n’en revient pas de ce déploiement d’honneurs. Habituée à la sobriété spartiate de l’Etat hébreu peu enclin au grand cérémonial, elle s’étonne : « une frégate, une centaine de militaires en tenue de parade, l’ambassadrice en personne….pour une médaille ! ». De fait, cette frégate dans le port de Haïfa détonne.

Walter Bingham (à droite) entouré de ses amis, et d’une soldate française sur la pont du Jean de Vienne (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Seul, debout au centre du pont arrière (il a poliment refusé la chaise qu’on lui avançait), Walter Bingham est entouré des matelots français. Le moment est très solennel, Bingham est visiblement très ému. Face à lui, Hélène Le Gal lui rend hommage en retraçant sa vie. 

Né en 1924 en Allemagne, M. Walter Bingham tente d’effectuer une première fois son alyah en 1936, mais l’Angleterre impose alors un sévère numerus clausus sur la Palestine mandataire. Il émigrera finalement en Israël 68 ans plus tard en 2004. Entre-temps, une vie d’aventures.

« Vous avez quitté l’Allemagne en 1939, au lendemain de la Nuit de Cristal, et avez rejoint l’Angleterre, seul, au sein d’un convoi d’enfants réfugiés (le Kindertransporte organisé par l’Angleterre sauva autour de 10 000 enfants juifs – Ndlr) relate l’ambassadrice de France. « Votre père a été déporté en Pologne a disparu dans les camps d’extermination. Votre mère a été déportée en Silésie en 1940 et vous ne l’avez revue qu’à la fin de la guerre. »

Walter Bingham s’engage dans l’armée dès son arrivée en Angleterre et devient chauffeur au sein du British Royal Army Service Corps, qui prend part au débarquement de Normandie le 7 juin 1944. Il intègre ensuite les services de contre-espionnage arguant de sa maîtrise parfaite de la langue allemande. Il est envoyé en Allemagne, suivant les troupes anglaises qui entrent par Hambourg.

Une photo de la salle du tribunal de Nuremberg datant du mois de novembre 1945 où Hersch Lauterpacht a apporté sa contribution au dossier contre le nazi Hans Frank. (Autorisation)

Ainsi, il s’entretiendra le premier avec le ministre nazi des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop fait prisonnier (« un arrogant ! ») avant sa pendaison décrétée par le tribunal de Nuremberg.

Il devient journaliste et vivra à Londres jusqu’en 2004.

« Aujourd’hui la France veut vous remercier, dit Hélène Le Gal. Tout cela s’est passé il y a bien longtemps, mais les effets sont encore visibles aujourd’hui ». Et au son – préenregistré – de la trompette militaire, Walter Bingham est fait chevalier de légion d’honneur.

Aujourd’hui, cet Israélo-britannique est considéré comme le plus ancien journaliste-animateur radio encore activité par le Guiness Book of Records 2017. Il est père d’une fille qui habite Jérusalem, a deux petits-fils et deux arrière-petits-fils. Le rabbin de la synagogue Habad dans le quartier de Rehavia à Jérusalem où il prie explique : « quand il vient, c’est lui le hazan (officiant qui mène la prière). Il s’active, dès la prière finie pour ramasser tous les livres de prières. Les jeunes le regardent avec des yeux ronds ».

Commentateur politique écouté en Israël, il anime entre autres une émission sur Arutz 7 dans laquelle il se vante d’inviter les représentants politiques de tous les courants tout en arpentant toujours le terrain.

Après la cérémonie, un verre de rosé à la main, dans le petit mess des officiers à l’abri du vent, Walter Bingham explique : « la semaine dernière, j’étais dans le sud de Tel Aviv, à la rencontre des migrants qu’Israël veut expulser. J’ai insisté sur le fait qu’il est temps pour Israël de prendre une décision ».

Il s’est donc rendu dans le sud de Tel Aviv qui accueille une grande part des 40 000 réfugiés illégaux, qu’il décrit comme une « no-go zone », et un « incubateur pour criminels ». Il en profite pour nous faire la promotion de son émission The Walter Bingham File : « si vous voulez entendre les arguments de toutes les parties dans ce débat, écoutez mon émission. Vous entendrez un membre du gouvernement, comment la mairie gère ce problème, des fonctionnaires du service d’immigration, mais aussi des bénévoles d’une association qui vient en aide à ces immigrants, et un député de Meretz (gauche) qui milite pour leur accueil ».

Mais, debout, sur le pont, les bourrasques ou l’émotion sans doute lui arrachant quelques larmes, il y a un épisode de sa vie si riche que Walter Bingham n’a pas évoqué : ses rôles de sorciers  dans la saga Harry Potter, où il est apparu à plusieurs reprises.

Bingham a dédié cette médaille « à tous (ses) camarades qui ne sont plus de ce monde, et qui auraient mérité le même honneur » et remercie « Dieu de (lui) avoir permis d’être présent aujourd’hui en bonne santé », avant de réciter le Shehiyanu, la prière juive de circonstances, celle que l’on récite en se souvenant des épreuves traversées.

Walter Bingham fraîchement décoré, le 15 février 2017 sur le Jean de Vienne amarré dans le port de HaIfa (Crédit: Pierre-Simon Assouline)
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