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Analyse

A la Knesset et dans la rue, les chefs du centre-gauche sont portés disparus

Les opposants à la refonte judiciaire n'offrent aucune alternative, aucune vision, aucune stratégie. Ce sont les chefs politiques qui doivent le faire - le centre-gauche n'en a pas

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des Israéliens protestant contre le 37e gouvernement israélien et ses projets de réformes judiciaires, à Tel Aviv, le 28 janvier 2023. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des Israéliens protestant contre le 37e gouvernement israélien et ses projets de réformes judiciaires, à Tel Aviv, le 28 janvier 2023. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

« Les erreurs peuvent arriver. Nous sommes tous des êtres humains », avait écrit sur Twitter, le 23 janvier, Benny Gantz, le leader de HaMahane HaMamlahti.

Des excuses, somme toute. Le parti de Gantz ne s’était pas présenté à l’occasion de sa propre initiative d’obstruction parlementaire, permettant à la coalition dirigée par Netanyahu d’amender la Loi fondamentale : La Knesset, sans être dérangée d’aucune manière par l’opposition.

L’amendement qui avait été adopté cette nuit-là avait élargi la dite « loi norvégienne » qui autorise les ministres siégeant au cabinet à abandonner leur fauteuil à la Knesset, le cédant au candidat dont le nom suit sur la liste électorale de leur parti, des candidats qui n’avaient pas eu la chance d’entrer au parlement lors des élections. Les ministres conservent par ailleurs le contrôle de leur fauteuil : ainsi, s’il doit doit ultérieurement démissionner du gouvernement, il réintègre alors directement la Knesset au détriment du remplaçant malheureux.

La loi initiale permettait de remplacer cinq députés par formation politique : la nouvelle version élève ce chiffre à dix, tant que les remplacements ne dépassent pas le tiers du nombre total de législateurs de la faction au parlement. Ce qui signifie que l’amendement a été taillé sur mesure pour permettre au parti au pouvoir, le Likud, qui occupe 32 sièges à la Knesset, de faire appel à dix nouveaux députés à plein temps qui viendront prendre la place des ministres nommés au cabinet.

Le Likud voulait que cette loi soit adoptée. L’opposition, pour sa part, l’avait rejetée et elle avait annoncé une initiative d’obstruction parlementaire systématique. Elle espérait ainsi ralentir le processus d’approbation de la loi ; empêcher d’autres votes et obliger la coalition à passer la nuit à rejeter par le biais d’un vote laborieux une longue liste de « réserves » législatives. L’obstruction parlementaire présentait aussi l’opportunité pratique d’une campagne de relations publiques, la chance de procéder à de précieux enregistrements sonores et autres vidéos clips du feuilleton parlementaire qui était en train de se jouer.

Le débat avait commencé. La députée Orit Farkash-Hacohen, ancienne ministre des Sciences issue de la formation HaMahane HaMamlahti, était montée à la tribune et elle s’était lancée dans son discours. Une heure et demie plus tard, alors qu’elle terminait, le chef de l’opposition avait appelé ceux qui devaient lui succéder – découvrant qu’ils étaient tous partis.

Une séance plénière à la Knesset sur la formation du gouvernement, le 29 décembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Farkash-Hacohen avait quitté la tribune devant une coalition stupéfaite par sa bonne fortune et bien décidée à en finir rapidement. Les débats avaient été lancés à la hâte, la coalition avait procédé au vote et chacun avait pu rejoindre la douceur de son foyer dès 22 heures.

Les députés portés-disparus

Les erreurs peuvent arriver, avait dit Gantz. Le problème, c’est que l’échec de cette obstruction parlementaire n’a pas été l’exception confirmant la règle. Elle est devenue la norme.

Le 22 décembre, une semaine avant l’investiture du gouvernement de Netanyahu, le groupe de veille Bodkim avait rendu publics des chiffres indiquant le nombre d’heures passées en moyenne par les députés de chaque parti au sein du bâtiment du Parlement entre le 16 novembre et le 20 décembre.

Des chiffres étonnants. Ainsi, chaque député appartenant aux six factions formant l’alliance de droite, d’extrême-droite et religieuse de Netanyahu avait passé entre 113 et 197 heures à la Knesset. Les législateurs des formations de centre-gauche et des partis appelés à intégrer l’opposition, pour leur part, y avaient passé entre 68 et 108 heures, soit à peu près la moitié.

Les partisans de la coalition sortante de Bennett-Lapid avaient protesté avec force contre les chiffres relevés par Bodkim. Les ministres du cabinet, avaient-ils noté, sont membres de la Knesset mais ils effectuent la majorité de leur travail hors de l’enceinte du Parlement, ce qui fausse les résultats en défaveur du gouvernement sortant. Bodkim avait choisi de réexaminer les chiffres en ne comptabilisant pas les ministres. En réalité, peu de choses avaient changé. Les cinq premiers partis du classement étaient encore les mêmes formations de droite, d’extrême-droite et ultra-orthodoxes et les six derniers étaient encore des formations de l’opposition.

L’écart était si important que le centre-gauche ne pouvait s’enorgueillir que de trois députés dans le Top 30 s’agissant des heures passées à la Knesset.

Les partisans avaient alors opté pour une autre approche. « La dernière fois que nous avons fait nos vérifications », avait écrit Bodkim en date du 6 janvier, « nous avons eu des plaintes émanant du ‘bloc de Lapid’ disant que… les membres du ‘bloc de Netanyahu’ s’affairaient dans le cadre des négociations de coalition à la Knesset, ce qui avait amélioré leur classement ».

Ainsi, le groupe avait enregistré les chiffres entre le 1er et le 5 janvier, après l’investiture du nouveau gouvernement, alors que « les ministres ont déjà changé et que les négociations sont terminées ».

Et les graphiques n’avaient pas changé.

C’est une réalité basique dans la vie de la Knesset, indépendamment de l’orientation du pouvoir en place : Le centre-gauche ne s’y montre pas.

Il y a quelques exceptions notables, bien sûr. Gilad Kariv, député d’Avoda, est un pilier de la commission des Lois de la Knesset ; il ne se passe pas une seule réunion – ou presque – sans qu’il ne débatte avec ferveur des principes et du moment choisi par le gouvernement pour sa nouvelle refonte du système judiciaire. Vladimir Belika, de Yesh Atid, est lui aussi présent, très engagé sur les questions budgétaires au sein de la commission des Finances. Mais ce sont des exceptions qui confirment néanmoins la règle. Les deux hommes se retrouvent souvent seuls dans leurs retranchements.

L’incapacité à monter au créneau contre la Loi norvégienne n’a été unique que dans la mesure où elle a mis en exergue l’ironie de la situation – une opposition absente qui a déserté le champ de bataille, renonçant à lutter contre les initiatives prises par la coalition, des initiatives visant à asseoir encore davantage sa présence.

L’alternative manquante

Cet absentéisme n’est pas une bizarrerie mineure. Il y a une bonne raison qui explique pourquoi les députés de l’opposition ne voient aucune nécessité urgente d’être aperçus en train de défendre leurs électeurs ou de se battre pour leurs convictions. Dans les partis Yesh Atid, Yisrael Beytenu, HaMahane HaMamlahti et d’autres qui n’organisent pas de primaires, le leader est la seule personnalité qu’un député doit parvenir à impressionner pour conserver son travail. Si le chef n’accorde pas de valeur au travail effectué au Parlement – si, par exemple, il n’est que rarement remarqué en train d’arpenter ses couloirs – alors s’y illustrer, pour les autres législateurs du parti, n’entraîne qu’un bénéfice personnel médiocre.

Il y a toutefois une conclusion plus profonde à tirer de cet absentéisme, en particulier si on le compare aux obstructions parlementaires records qui avaient été lancées par la droite lorsque la coalition Bennett-Lapid était au pouvoir, ce qui avait fortement entravé la capacité de cette dernière à faire adopter des lois pendant une année entière. Est-ce trop téméraire de suggérer que l’incapacité du centre-gauche à s’afficher lors des réunions de commission ou des débats en séance plénière serait simplement un signe de désintérêt ? Ou que ceux qui ne ressentent pas le besoin d’y participer n’ont tout bonnement pas grand-chose à dire ?

Le leader de l’opposition Yair Lapid lors d’un rassemblement contre le nouveau gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu et sa refonte judiciaire à Tel Aviv, le 21 janvier 2023. (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

Le mouvement de protestation contre le projet de réforme judiciaire qui s’est emparé d’Israël, ces dernières semaines, a été un spectacle extraordinaire, salué même par des commentateurs de droite qui soutiennent la refonte prônée par le gouvernement. Plus de 100 000 Israéliens lors d’une manifestation, des dizaines de milliers de personnes trempées jusqu’aux os par la pluie froide de janvier à une autre. La peur est réelle, l’anxiété est palpable. Et les dirigeants restent aux abonnés absents.

Ce n’est pas seulement que les responsables du centre-gauche n’ont même pas pris la peine de faire une apparition aux premières manifestations, jusqu’à ce que les critiques publiques ne les obligent à le faire. Aucun d’entre eux ne s’est proposé d’établir clairement le sens de cette lutte. Les slogans sur la mort de la démocratie ne suffisent pas. Savoir ce que l’on ne veut pas ne suffit pas et le centre-gauche ne semble avoir aucune idée de ce qu’il veut en réalité.

Les médias israéliens ont fait couler beaucoup d’encre pour évoquer l’influence croissante du Kohelet Policy Forum, un think-tank conservateur de Jérusalem dont les donateurs financiers sont anonymes et qui, pour le centre-gauche, promeut un mode de pensée exaspérément américain. Les chercheurs du Kohelet ont joué des rôles déterminants dans le développement de nombreuses politiques du nouveau gouvernement, ce qui a fait de l’organisation, dans l’imaginaire du centre-gauche, un véritable épouvantail.

Mais cette focalisation est un échappatoire, une couverture qui vient dissimuler le fait que le centre-gauche n’a aucune proposition politique équivalente de son côté. Il est plus facile de qualifier l’initiative politique prise par le gouvernement de néfaste, de complot ourdi depuis l’étranger que de répondre aux propositions de la droite avec ses idées propres. Sur les réformes judiciaire ou constitutionnelle, sur les politiques économiques, sur le gaz naturel, sur les Palestiniens, sur l’Iran et sur d’innombrables autres questions, le centre-gauche sait parfois ce à quoi il s’oppose mais il n’est que rarement en mesure d’articuler ce qu’il soutient.

En échouant à offrir une alternative sérieuse à la refonte judiciaire prévue par le gouvernement, la résistance aveugle du centre-gauche à toute réforme est dans l’incapacité de mettre en difficulté les idées de la droite. Au contraire, elle donne plus de force à la contre-révolution de Levin et elle pousse le pays vers la même collision que les activistes de ses propres rangs affirment vouloir éviter.

Des manifestants contre les changements proposés au système judiciaire sur la place Habima à Tel Aviv, le 21 janvier 2023 (Crédit : Jamal Awad/Flash90)

Désespoir

Le sentiment d’un malheur sur le point de s’abattre, chez les électeurs du centre-gauche, est partiellement nourri par ce vide politique, par cette absence de leadership. Une communauté politique assiste, impuissante, à sa lente marginalisation, à son lent déclin – une communauté qui pense avoir porté d’autres secteurs israéliens sur son dos depuis longtemps, par choix quand elle était majoritaire et de plus en plus par obligation maintenant qu’elle ne l’est plus.

Cette vision des choses n’est pas outrageusement déraisonnable. Tous les Israéliens savent – même si l’admettre peut leur sembler déplaisant – que si Tel Aviv, cette ville laïque, n’envoyait pas approximativement un milliard de shekels par an, via le système national des impôts, à Jérusalem, capitale conservatrice et religieuse, cette dernière s’effondrerait. Et pourtant, Tel Aviv, ville laïque, n’a pas droit au mariage civil en raison des votes et des préférences culturelles de ces conservateurs religieux.

Et tandis que ces dernières années, les idéologues de droite ont élaboré activement un narratif portant sur une sous-classe conservatrice victime d’une élite de gauche « blanche et privilégiée » – la droite israélienne a emprunté plus d’une notion à la gauche américaine – une très grande partie de la pauvreté, en Israël, est finalement issue d’un choix de mode de vie au sein des communautés conservatrices. Un nombre très élevé d’homme haredim et de femmes arabes refusent d’entrer sur le marché de l’emploi par idéologie, pour respecter la tradition, non en raison d’inégalités qui seraient structurelles. Et pourtant, les Israéliens laïcs assument une part disproportionnée de la facture qui vient financer un système de soins qui permet à ces Israéliens démunis par leur propre volonté de vivre en meilleure santé et plus longtemps que ce n’est le cas dans une grande partie du monde développé.

Ces réalités également prennent une place de plus en plus importante dans le discours du centre-gauche. La droite a construit sa nouvelle alliance sur une rhétorique de griefs. Et la gauche, manquant de leadership politique et effrayée par ce qui est en train de se passer de l’autre côté, effrayée face à son propre affaiblissement, commence à s’approprier le même discours.

L’amertume et la crainte sont à la base de cette parole anxieuse sur l’effondrement démocratique et économique, sur la résistance à une « dictature » imminente et même sur la perspective d’une guerre civile. A droite, il y a des dirigeants qui ne pensent pas devoir apporter des réponses aux questions des Israéliens qui s’interrogent sur la sauvegarde de leurs droits après l’adoption de la réforme ; le ministre de la Justice Yariv Levin continue à refuser les conférences de presse. Et au centre-gauche, il y un leadership qui refuse de présenter des alternatives, d’offrir des idées politiques propres, voire de se présenter sur le champ de bataille – que ce soit au Parlement ou dans la rue.

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