À la (re)découverte des artistes juifs de l’École de Paris
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À la (re)découverte des artistes juifs de l’École de Paris

Le dictionnaire "Histoires des Artistes Juifs de l'École de Paris", dirigé par Nadine Nieszawer, propose de retracer l’histoire de ces artistes bien trop souvent oubliés

Autoportrait d’Eugène Zak. (Crédit : Domaine public)
Autoportrait d’Eugène Zak. (Crédit : Domaine public)

Marc Chagall, Eugène Zak, Amedeo Modigliani, David Garfinkiel, Pinchus Krémègne, Jacob Krauter, Moïse Kogan… Tous ces artistes juifs européens ont pour point commun d’avoir été attirés par le Paris des années 1905-1939, alors que la capitale française faisait aussi office à l’international de celle des arts.

Formant « l’École de Paris », terme linguistique et historique – et non pas mouvement artistique – désignant les artistes étrangers arrivés à Paris, ces peintres et sculpteurs juifs seront plus de 500 dans la capitale durant l’entre-deux-guerres.

Formant une large communauté unie, solidaire et bienveillante, ils étaient souvent considérés comme marginaux par leurs contemporains (le critique Louis Vauxcelles, d’origine juive, les décrivait en ces termes : « horde de barbares », « ruée de sauterelles », « invasion de coloristes juifs », « cohue de métèques »).

Participant à l’émancipation juive en Europe et à la disparition du religieux, un certain nombre d’entre eux ont plus tard été déportés et ont péri dans la Shoah.

Le dictionnaire bilingue français/anglais Histoires des Artistes Juifs de l’École de Paris (1905-1939), fruit d’une longue enquête dirigée par Nadine Nieszawer, marchande d’art et experte de l’École de Paris, propose de retracer l’histoire de ces artistes trop souvent oubliés du grand public, et pourtant ô combien talentueux.

« Dans ce brassage [de l’École de Paris] dont Montparnasse est le creuset, un groupe se distingue : celui des artistes juifs venus de Russie, de Pologne et d’Europe centrale », écrivent les auteurs en présentation du livre. « Si leurs styles sont variés, un destin commun les rassemble : ils fuient l’antisémitisme de leur pays d’origine. Certains ont connu la célébrité dès les années 1920, tels Soutine, Lipchitz ou Chagall. D’autres n’ont pas eu le temps ou la chance d’y accéder. Près de la moitié a péri dans les camps de concentration nazis. »

Préfacé par Claude Lanzmann, l’ouvrage illustré présente ainsi 178 artistes emblématiques, rassemblant pour certains portraits témoignages et documents inédits. Décrit par Lanzmann comme un « mémorial », le livre l’a « saisi d’effroi » face à la « massivité de la perte ».

« Nadine Nieszawer dit très bien ce que ces jeunes Juifs des shtetl et des villes de l’Est attendaient de Paris, ce que Paris leur apporta et comment eux-mêmes, par leur vaillance, leur travail, leur talent, leur soif de connaissance, leur rigueur et leur liberté, leur aptitude aussi à repousser les limites, contribuèrent à inscrire leur toute neuve peinture juive au cœur même de la modernité de l’art », écrivait le réalisateur de « Shoah », décédé en 2018.

Autoportrait d’Amedeo Modigliani. (Crédit : Domaine public)

Déjà publié en 2000 et 2015, la troisième réédition du dictionnaire est sortie en avril dernier, avec de nouvelles biographies d’artistes. Il s’agit de la première publication de la maison d’édition d’art Les Étoiles Éditions.

Ci-dessous, retrouvez un extrait du livre, présentation du peintre tchécoslovaque Georges Kars, qui a fait l’objet d’un « catalogue raisonné » par Nadine Nieszawer pendant le récent confinement. Artiste méconnu, il commence à susciter beaucoup d’intérêt et l’une de ses toiles, estimée
20 000 euros, a finalement été adjugée pour 280 000 euros chez Ader-Nordmann il y a un an.

Autoportrait de Georges Kars. (Crédit : Domaine public)

Georges KARS (Georges Karpeles, dit)

KRALUPY (TCHÉCOSLOVAQUIE) 1882 – GENÈVE (SUISSE) 1945

Georges Kars est né dans la région de Prague, où ses parents, d’origine allemande et négociants en grains, s’étaient établis. Enfant, il dessine sur ses cahiers de classe, fréquente à la sortie de l’école une galerie de tableaux tenue par un certain Lheman et ne manque jamais un Salon praguois. Il suit des cours de peinture chez un jeune peintre avant de partir pour Munich en 1899 où il étudie avec Franz von Stuck et se lie d’amitié avec Pascin et Paul Klee.

Entre 1905 et 1907, il passe par Prague puis s’installe à Madrid où il rencontre Juan Gris et s’imprègne de la peinture de Velázquez et de Goya. En 1908, après un séjour à Prague, Kars arrive à Paris, s’installe à Montmartre, fait la connaissance de Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, et retrouve Pascin. Il fait la connaissance de Chagall, Apollinaire, Max Jacob, le critique d’art Maurice Raynal et le peintre grec Demetrios Galanis.

Pendant la Première Guerre mondiale, il est en Belgique avec Pascin. En 1923, il passe l’été à Ségalas, dans les Basses-Pyrénées, avec la famille de Suzanne Valadon. Au contact de Paris et du cubisme, ses formes se simplifient mais il reste profondément attaché au réalisme. Selon lui : « L’art ne réside pas dans une technique élaborée mais dans l’âme. »

Peintre de figures, il pratique différentes techniques comme l’encre de Chine, l’aquarelle et le pastel. En 1933, Kars achète une maison à Tossa de Mar en Catalogne, où il passe trois années. De retour à Paris, il s’installe rue Caulaincourt. En 1939, il se réfugie à Lyon.

En 1942, il s’exile en Suisse chez sa sœur. En 1945, ne supportant pas l’effroyable tragédie qui touche son peuple, il se suicide, se jetant du cinquième étage de son hôtel. Son atelier est vendu aux enchères le 17 juin 1966 au palais Galliera. En 1983, une rétrospective de 120 œuvres est présentée au musée d’Art moderne de Troyes.

Georges Kars, Tossa de Mar, huile sur toile. (Crédit : Domaine public)

Histoire des Artistes Juifs de l’École de Paris: Stories of Jewish Artists of the School of Paris, dirigé par Nadine Nieszawer, Les Étoiles Éditions, 610 pages, édition bilingue, 9,99 euros (numérique), 24,43 euros (broché)

Glenn Cloarec a contribué à cet article.

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