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Abbas retire ses propos controversés sur la Shoah face à l’indignation générale

Le Palestinien avait accusé Israël d'avoir commis des "holocaustes" contre les Palestiniens ; il a précisé ne pas avoir voulu nier la singularité de la Shoah

Le chancelier allemand Olaf Scholz, à droite, et le président palestinien Mahmoud Abbas lors d'une conférence de presse conjointe à Berlin, en Allemagne, le 16 août 2022. (Crédit :  JENS SCHLUETER / AFP)
Le chancelier allemand Olaf Scholz, à droite, et le président palestinien Mahmoud Abbas lors d'une conférence de presse conjointe à Berlin, en Allemagne, le 16 août 2022. (Crédit : JENS SCHLUETER / AFP)

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas est revenu, mercredi, sur l’accusation qu’il avait lancée la veille à l’encontre d’Israël – coupable, selon lui, d’avoir commis « 50 Holocaustes » contre les Palestiniens au fil des années – en affirmant qu’il avait eu la seule intention, par ses propos, de souligner « les crimes israéliens ».

Les paroles d’Abbas, prononcées pendant une conférence de presse conjointe avec le chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin, ont été rapidement fustigées en Israël, aux États-Unis et en Allemagne, notamment par Scholz lui-même qui avait été critiqué pour avoir gardé le silence pendant la conférence de presse.

Face à l’indignation entraînée par ses propos, Abbas a fait une déclaration relayée par l’agence de presse officielle de l’AP, Wafa, affirmant que « l’Holocauste a été le crime le plus atroce de l’histoire humaine moderne ».

La présidence a noté qu’Abbas voulait à tout prix « souligner que sa réponse n’avait pas eu pour objectif de nier la singularité de la Shoah survenue au siècle dernier », précisant que le chef de l’AP « condamnait » le génocide « dans les termes les plus forts ».

L’agence de presse a ajouté que « les crimes dont le président Abbas a parlé sont les crimes et les massacres commis par l’armée israélienne contre le peuple palestinien depuis la Nakba. Ces crimes n’ont jamais cessé à ce jour ».

La Nakba, ou catastrophe, est le terme palestinien employé pour désigner l’établissement de l’État d’Israël, en 1948, et le déplacement des Arabes locaux qui a suivi la fondation de l’État juif.

Le site d’information Ynet a indiqué, sans citer ses sources, que la déclaration d’Abbas avait été publiée après « de lourdes pressions » de la part d’Israël, le bureau du ministre de la Défense Benny Gantz ayant transmis des messages sans équivoque aux dirigeants palestiniens affirmant que les paroles prononcées étaient inacceptables et réclamant qu’elles soient retirées.

D’autres médias israéliens ont indiqué que le Premier ministre Yair Lapid avait discuté avec un haut-conseiller du chef de l’Autorité palestinienne, Hussein al-Sheikh, et qu’il avait demandé des excuses.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse avec le chancelier allemand Olaf Scholz à la chancellerie de Berlin, en Allemagne, le 16 août 2022. (Crédit : Jens Schlueter/AFP)

Scholz n’avait pas réagi verbalement sur le moment aux propos d’Abbas, même s’il avait grimacé quand le chef de l’AP avait utilisé le terme en anglais. Scholz a ultérieurement estimé que l’utilisation du terme dans le contexte du conflit israélo-palestinien était « intolérable » et « inacceptable ».

Réagissant à l’incident, le Premier ministre israélien Yair Lapid avait, de son côté, évoqué une « disgrâce morale » et « une distorsion terrible ».

Abbas avait tenu ces propos alors que les deux dirigeants s’adressaient aux journalistes à l’issue d’une rencontre consacrée aux problématiques propres au Moyen-Orient.

Le chef de l’AP répondait alors à une question sur le prochain anniversaire de l’attentat des Jeux Olympiques de Munich, il y a un demi-siècle, au cours duquel 11 Israéliens et un agent de police allemand ont été tués par un commando palestinien. Les membres du groupe militant palestinien « Septembre noir » avaient pris en otage la délégation israélienne au village olympique, le 5 septembre 1972. Au moment de l’attaque, le groupe était lié au parti du Fatah d’Abbas.

Alors qu’il lui était demandé s’il prévoyait de présenter des excuses à Israël et à l’Allemagne pour l’attaque avant le 50e anniversaire, Abbas avait répondu en accusant Israël d’avoir commis des atrocités depuis 1947.

« Si nous voulons revenir au passé alors allons-y », a lancé Mahmoud Abbas, qui s’exprimait en arabe, aux journalistes.

« De 1947 à aujourd’hui, Israël a commis 50 massacres dans 50 villes palestiniennes… 50 massacres, 50 holocaustes », a-t-il dit, prenant bien soin de prononcer le dernier mot en anglais.

Scholz a grimacé mais n’a pas relevé ces paroles.

Après la conférence de presse, le journal populaire allemand Bild a publié un article indigné en Une de son site internet au sujet de l’incident, avec le titre « Scandale sur l’antisémitisme à la chancellerie fédérale ».

Bild a exprimé son choc face à l’absence « de toute parole de désaccord » face « à la pire relativisation de la Shoah qu’un chef de gouvernement n’a jamais proféré dans le bureau du chancelier ».

Le titre du site internet du journal allemand Bild exprimant son indignation face à l’usage, par le chef de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, du terme ‘Holocauste’ pour décrire les actions israéliennes passées. (Capture d’écran)

Der Spiegel, Welt, Junge Freiheit et d’autres médias ont aussi fait leurs gros titres sur le silence de Scholz pendant la conférence de presse.

Les personnalités politiques n’ont pas été en reste. Le leader de l’opposition au Bundestag, Friedrich Merz, chef du parti démocrate-chrétien allemand, une formation puissante, a estimé que Scholz « aurait dû contredire le président palestinien par des paroles sans équivoque et lui demander de partir ! »

Le bureau de Scholz, qui publie d’habitude des déclarations sur les rencontres avec les dirigeants du monde entier et autres affaires officielles, n’a émis aucun communiqué de presse sur l’entretien avec Abbas. Et Scholz a gardé le silence sur les réseaux sociaux, ne postant qu’une publication déplorant le décès du réalisateur allemand Wolfgang Peterson.

Depuis longtemps l’Allemagne affirme que le terme ne doit être utilisé que pour qualifier le génocide juif par l’Allemagne. Six millions de Juifs sont morts avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un porte-parole de Scholz a déclaré à Bild que « avant que le chancelier ne puisse contredire ce propos scandaleux, le porte-parole du gouvernement avait déjà modéré la conférence de presse – comme c’est l’habitude après les dernières questions/réponses ». Ce qui a visiblement ennuyé Scholz.

Le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse avec le chancelier allemand Olaf Scholz à la chancellerie de Berlin, en Allemagne, le 16 août 2022. (Crédit : Jens Schlueter/AFP)

« Le porte-parole du gouvernement a alors dit aux journalistes encore présents, qui n’ont pas pu s’empêcher de remarquer l’ennui du chancelier, combien ces paroles avaient indigné le chancelier », a-t-il ajouté, précisant que ce dernier n’avait pas eu la chance de pouvoir contredire Abbas encore une fois.

« Je suis dégoûté par les remarques scandaleuses du président palestinien Mahmoud Abbas », a tweeté le chef du gouvernement allemand mercredi, ajoutant : « Pour nous Allemands en particulier, toute relativisation de l’Holocauste est intolérable et inacceptable. »

Lapid, pour sa part, a écrit lundi soir sur Twitter que « Mahmoud Abbas qui accuse Israël d’avoir commis ’50 Holocaustes’ alors qu’il est sur le sol allemand n’est pas seulement une disgrâce morale mais un mensonge monstrueux… l’Histoire ne lui pardonnera jamais ».

Le prédécesseur de Lapid, Naftali Bennett, a écrit sur le même réseau social qu’au cours de son mandat d’un an qui s’est achevé au mois de juin, il n’avait pas accepté de rencontrer Abbas ni « d’avancer des négociations diplomatiques d’aucune sorte, même face aux pressions exercées depuis l’intérieur ou depuis l’extérieur d’Israël ».

« Un ‘partenaire’ qui nie la Shoah, qui poursuit nos soldats devant le tribunal de La Haye et qui verse des indemnisations aux terroristes n’est pas un partenaire », a ajouté Bennett, se référant aux plaintes palestiniennes qui ont été déposées de manière répétée devant la Cour pénale internationale et aux salaires mensuels payés par l’AP aux terroristes condamnés et aux familles des terroristes morts en commettant un attentat.

« La comparaison répréhensible et non fondée entre la Shoah – qui a été commise par les nazis allemands et leurs collaborateurs dans le but d’exterminer le peuple juif – et l’armée israélienne, qui a permis aux Juifs de croître sur la terre qui est la leur, qui a permis de défendre les citoyens d’Israël et la souveraineté du pays face à un terrorisme brutal, est du négationnisme de la Shoah », a commenté de son côté le ministre de la Défense Benny Gantz qui s’était entretenu il y a quelques mois avec Abbas. « Ceux qui cherchent la paix (…) ne doivent pas distordre la réalité et récrire l’histoire. »

Le ministre des Finances, Avigdor Liberman, a émis un communiqué qualifiant Abbas de « terroriste s’engageant dans le terrorisme diplomatique » et « d’ennemi avoué de l’État d’Israël ». Il a expliqué qu’Abbas était « plus dangereux que tous les militants terroristes du Hamas et du Jihad islamique palestinien ».

Dani Dayan, président de Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah, a condamné des « déclarations ignobles » et un « comportement inexcusable » auquel « le gouvernement allemand doit répondre de manière appropriée ».

De son côté, le ministre de la Justice Gideon Saar a fustigé des paroles « scandaleuses » qui « entrent dans le cadre d’une propagande palestinienne institutionnalisée basée sur des diffamations du sang mensongères, avec 50 nuances d’antisémitisme, qui n’ont qu’un seul objectif : celui d’ôter toute légitimité à Israël ».

Mais la majorité des réactions a néanmoins été entraînée par le refus d’Abbas de présenter des excuses pour le massacre de Munich et pour ce que ses critiques ont qualifié de « relativisme » de la Shoah.

Pour l’ambassadeur allemand en Israël, Steffen Seibert, les propos prononcés par Abbas ont été « mensongers » et « inacceptables ».

« L’Allemagne ne défendra jamais aucune tentative visant à nier la dimension singulière des crimes de la Shoah », a-t-il écrit sur Twitter.

L’ancien leader démocrate-chrétien Armin Laschet a évoqué, pour sa part, « le discours le plus dégoûtant jamais entendu à la chancellerie allemande ».

« Le leader de l’OLP aurait gagné de la sympathie s’il avait présenté ses excuses pour l’attaque terroriste de Munich commise contre des athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich en 1972 », a-t-il estimé.

Armin Laschet, leader du parti démocrate-chrétien allemand, lors d’une conférence de presse à Berlin, le 16 août 2021. (Crédit : CHRISTIAN MANG / POOL / AFP)

Au cours de la même conférence de presse, Scholz a rejeté l’usage, par Abbas, du terme « d’apartheid » pour décrire les politiques mises en œuvre par les Israéliens à l’encontre des Palestiniens.

Abbas, qui accuse fréquemment Israël de pratiques d’apartheid, a déclaré, alors qu’il se tenait aux côtés du haut-responsable allemand, que « le travail de sape effectué par Israël de la solution à deux États sur la base des frontières de 1967, qui se traduit en réalité en un seul État pratiquant un régime d’apartheid, ne servira ni la sécurité, ni la stabilité dans notre région ».

« Naturellement, nous avons une appréciation différente en ce qui concerne la politique israélienne, et je tiens à dire expressément ici, que je n’adhère pas à l’utilisation du mot ‘apartheid’, je ne pense pas qu’il décrive correctement la situation », a répliqué Scholz.

Dans ses propos, le président de l’Autorité palestinienne a aussi indiqué qu’il voulait construire la confiance et trouver une solution pacifique au conflit avec Israël.

« Je vous en prie, venez à la paix », a-t-il déclaré. « Je vous en prie, venez à la sécurité : construisons, vous et nous, la confiance. Elle est préférable à tous les discours. »

Quelques semaines avant la commémoration prévue du triste 50e anniversaire de l’attaque de Munich, l’Allemagne se trouve mêlée à une controverse entraînée par la manière dont elle a traité les proches des victimes israéliennes du massacre commis lors des Jeux olympiques.

Les familles des victimes ont annoncé, la semaine dernière, qu’elles prévoyaient de boycotter la cérémonie après avoir été dans l’incapacité de trouver un accord sur une indemnisation plus importante de la part du gouvernement allemand.

Cela fait longtemps que les proches des athlètes accusent l’Allemagne de ne pas avoir suffisamment sécurisé le village olympique, refusant l’aide israélienne et lançant une opération de secours au cours de laquelle cinq terroristes ont été tués.

Un membre du commando arabe qui a pris en otage les membres de l’équipe olympique israélienne au village olympique de Munich sur le balcon du bâtiment du village où était retenue contre son gré la délégation, le 5 septembre 1972. (Crédit : AP Photo/Kurt Strumpf, File)

Aux États-Unis, Deborah Lipstadt, envoyée spéciale à la lutte contre l’antisémitisme au sein du département d’État, a averti que les propos « inacceptables » d’Abbas pouvaient avoir d’importantes conséquences.

« La falsification de la Shoah peut entraîner des répercussions dangereuses et attise l’antisémitisme », a écrit Lipstadt sur Twitter. L’historienne est connue pour sa victoire remportée devant les tribunaux face à David Irving, négationniste de la Shoah, au siècle dernier.

Le rabbin Rick Jacobs, à la tête du groupe Union for Reform Judaism, a pour sa part partagé la condamnation de Lapid et a interpellé Abbas pour son refus de présenter des excuses.

« M. Abbas, ce n’est pas ainsi que vous ferez avancer la cause de la paix. Un vrai leadership aurait été de présenter des excuses pour le meurtre des athlètes olympiques israéliens, il y a 50 ans, lors des Jeux de Munich de 1972 », a-t-il écrit sur Twitter.

Abbas avait déjà, par le passé, entraîné la polémique pour des propos sur la Shoah, affirmant notamment en 2018 que « le comportement social des Juifs » – et non l’antisémitisme – avait été à l’origine du génocide des Juifs européens par l’Allemagne nazie. Il avait ultérieurement présenté ses excuses.

La thèse de doctorat du leader de l’AP, en 1982, était intitulée : « L’autre côté : La relation secrète entre le nazisme et le sionisme » et il a été dans le passé accusé de minimiser l’ampleur de la Shoah. La thèse affirmait, semble-t-il, que le chiffre de six millions de victimes de la Shoah était très exagéré et que les sionistes avaient coopéré avec les nazis.

Durant la conférence de presse également, Scholz a indiqué qu’il ne pensait pas qu’une reconnaissance unilatérale d’un État palestinien – que réclame Abbas de manière répétée depuis longtemps – était une bonne chose à ce stade.

L’AFP a contribué à la rédaction de cet article.

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