Air India : El Al porte plainte contre le gouvernement israélien
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Air India : El Al porte plainte contre le gouvernement israélien

Permettre à un transporteur étranger de survoler l'Arabie saoudite vers Israël alors que la société nationale israélienne ne peut pas le faire contrevient à l'égalité, dit El Al

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le premier avion Dreamliner acheté par El Al à l'aéroport international Ben Gurion, le 23 août 2017. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Le premier avion Dreamliner acheté par El Al à l'aéroport international Ben Gurion, le 23 août 2017. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

La compagnie aérienne israélienne El Al a annoncé avoir fait appel mercredi devant la Cour suprême pour annuler l’autorisation donnée aux vols directs d’Air India entre New Delhi et Tel-Aviv via l’espace aérien saoudien, s’estimant victime de concurrence déloyale.

Lors d’une conférence de presse à Tel Aviv, le président et directeur-général du transporteur national Gonen Usishkin et le président du conseil d’administration de l’entreprise, Eli Defes, ont affirmé qu’en autorisant Air India à survoler un pays qui n’accorde pas les mêmes droits à El Al, le gouvernement israélien contrevenait à ses engagements pris envers la compagnie aérienne nationale.

« L’Etat d’Israël ne comprend pas l’ampleur des dégâts provoqués par le gouvernement », a affirmé Gonen Usishkin.

« Aujourd’hui c’est l’Inde, demain ce sera la Thaïlande et tout l’Orient. Il est impossible d’évaluer les dommages causés par cette décision pour les 6 000 salariés de l’entreprise », a-t-il déploré.

Cette nouvelle liaison aérienne avait été annoncée en juillet 2017 par le Premier ministre indien Narendra Modi, son homologue israélien Benjamin Netanyahu suggérant en janvier pour la première fois qu’elle pourrait emprunter l’espace aérien saoudien.

Netanyahu et l’administration américaine de Donald Trump favorisent l’idée d’une convergence d’intérêts entre Israël et les pays arabes, à commencer par l’Arabie saoudite, face à l’Iran.

L’autorisation accordée par l’Arabie saoudite à Air India a été interprétée comme un signe d’un possible rapprochement entre Israël et Ryad.

El Al a porté plainte contre le gouvernement israélien, l’administration de l’aviation civile, le ministre des Transports Israel Katz et Air India, a annoncé mercredi le porte-parole de l’entreprise, Ran Rahav.

Gonen Usishkin, directeur-général d’El Al, à droite, et Eli Dapas, président de son conseil d’administration, lors d’une conférence de presse à Beit Sokolov à Tel Aviv, le 28 mars 2018 (Crédit : Flash90)

Jeudi, Air India a inauguré son nouvel itinéraire reliant Tel Aviv et New Delhi en grande pompe. Le vol AI 139, qui a décollé d’Inde à 14 heures 30, a été le premier avion quittant ou à se diriger vers Israël en traversant les espaces aériens de l’Arabie saoudite et d’Oman, deux états arabes qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec Israël.

« C’est une soirée historique. Les cieux israéliens se connectent aux cieux saoudiens à l’occasion d’un vol direct », a déclaré le ministre des Transports Israel Katz jeudi, quelques minutes après l’atterrissage du Boeing 747 d’Air India à l’aéroport Ben Gurion.

Le boeing 787 – vol AI139 du transporteur aérien national indien Air India, de New Delhi, fait ses manoeuvres sur le tarmac de l’aéroport Ben Gurion aux abords de Tel Aviv, le 22 mars 2018, après avoir emprunté pour la première fois l’espace aérien saoudien (Crédit : AFP PHOTO/JACK GUEZ)

Au cours de la réunion hebdomadaire du cabinet de dimanche, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifié le vol d’Air India « d’historique ». Ce nouveau service, qui est significativement plus court – et donc moins onéreux – que tous les vols antérieurs reliant Israël à l’Inde, « est significatif aux niveaux économique, technologique, diplomatique et touristique – il possède une signification au degré le plus élevé », a-t-il commenté.

Mais El Al affirme que permettre à Air India de survoler un espace aérien interdit aux compagnies aériennes israéliennes contrevient aux articles 9 et 11 de la Convention de l’aviation civile internationale de 1944 ainsi qu’à diverses décisions gouvernementales.

Par exemple, dans sa décision prise en décembre 1994 de privatiser El Al, le gouvernement avait indiqué que la politique d’aviation civile israélienne devait garantir « des opportunités égales entre lignes aériennes israéliennes et étrangères sur une base concurrentielle » et assurer également une « compétition saine et juste », a dit Rahav.

Tant qu’El Al n’a pas l’autorisation de survoler l’Arabie saoudite en direction et en provenance d’Israël, il est illégal que d’autres compagnies aériennes étrangères jouissent de cette permission, a ajouté Rahav, citant les principes de réciprocité et d’égalité de l’Association des transports aériens internationaux.

Que l’Autorité de l’aviation civile israélienne ait délivré l’autorisation à Air India d’emprunter un itinéraire plus court – et qu’El Al ne peut utiliser – offre à la compagnie indienne un avantage concurrentiel inéquitable, et le tribunal doit donc « émettre une injonction contre l’Etat d’Israël et interdire à Air India de survoler l’Arabie saoudite lors de ses vols vers et depuis Israël et ce, tant qu’El Al ne bénéficiera pas de l’autorisation de survoler le royaume ».

De plus, autoriser Air India à emprunter un nouvel itinéraire contrevient également aux termes d’un accord signé en 2016 par Jérusalem et Delhi, a maintenu le transporteur aérien. Cet accord établit qu’Israël est dans l’obligation d’offrir à El Al « une opportunité égale et équitable » pour faire fonctionner ses vols entre Israël et l’Inde.

« Il ne peut y avoir de concurrence équitable entre un transporteur aérien qui peut voler directement d’une destination à une autre et une compagnie aérienne sommée d’utiliser des parcours plus long en raison d’une discrimination sur la base de la nationalité », a conclu Rahav.

Au début de la semaine, le vice-président des Affaires commerciales et industrielles d’El Al, Michael Strassburger, a expliqué au Times of Israel que s’il comprenait l’importance que revêt ce nouvel itinéraire d’Air India pour une amélioration potentielle des liens israéliens avec le monde arabe, cette dernière ne peut toutefois pas s’effectuer au détriment d’une entreprise israélienne.

Il a ainsi convenu « qu’une page de l’histoire s’est écrite jeudi », tout en ajoutant avec amertume que les vols israéliens doivent continuer à passer par l’Extrême-Orient lors de leur parcours, ce qui comprend un détour au-dessus de la mer Morte et de l’Océan indien au lieu de survoler l’Arabie saoudite et Oman.

Michael Strassburger, vice-président des affaires commerciales et industrielles à El Al (Crédit : Yonatan Blum)

« Nous avons beaucoup de respect pour ce qu’il s’est produit jeudi. L’idée des vols en provenance ou vers Israël passant au-dessus de l’Arabie saoudite est quelque chose que nous saluons », a-t-il souligné.

« Nous acceptons également toutes les concurrences – tant qu’elles sont équitables. Maintenant, la situation actuelle est quelque chose que nous condamnons. Parce qu’il s’agit d’une compétition, mais qu’elle n’est pas équitable et que nous ne sommes pas en mesure de concourir comme nous devrions pouvoir le faire », a-t-il poursuivi.

Israël doit s’assurer que la concurrence est équitable, a-t-il insisté. « Si une ligne aérienne peut emprunter un certain itinéraire, alors l’autre doit pouvoir également le faire », a-t-il dit.

« Nous sommes dans une concurrence injuste et ce n’est pas quelque chose qui va pouvoir durer », a-t-il dit, ajoutant que ce nouveau statu-quo pourrait entraîner des dommages économiques pour El Al.

« Nous ne cherchons pas des compensations. Nous ne cherchons pas des subventions. Nous cherchons une seule chose : Avoir l’autorisation de riposter », a dit Strassburger. « Actuellement, nous ne sommes pas en position de le faire ».

Quand l’information de la permission donnée à Air India de survoler l’espace aérien pour aller en Israël et en revenir a été rendue publique, El Al – qui assure des vols hebdomadaires reliant Tel Aviv à Mumbai – s’était rapproché de Netanyahu et de l’aviation civile pour bénéficier de privilèges similaires, en vain.

« Je ne vois pas une autre situation où un gouvernement discrimine ou permet de discriminer son transporteur national, ou de tout autre transporteur basé dans son pays », a-t-il noté.

Strassburger a rejeté l’argument selon lequel l’origine du problème serait Ryad et non Jérusalem, même s’il est possible d’estimer que l’Arabie saoudite aura permis à Air India de survoler son territoire vers Tel Aviv en geste d’amitié envers New Delhi plutôt qu’Israël. Accorder les mêmes droits aux avions israéliens pourrait toutefois représenter une démarche que le Royaume ne souhaite pas effectuer.

« Vous ne pouvez pas attendre de moi que je demande à survoler un pays avec lequel nous n’entretenons pas de liens diplomatiques », a dit Strassburger. « Nous devions donc nous tourner vers le gouvernement israélien et c’est très exactement ce que nous avons fait. Et le gouvernement israélien a pris une décision qui, en fin de compte, a mené à la discrimination d’El Al ».

C’est le gouvernement israélien qui décide du cadre régulatoire qui permet aux compagnies aériennes israéliennes de fonctionner, a-t-il poursuivi.

« Nous sommes une entreprise privée, bien sûr, mais la raison pour laquelle nous ne pouvons pas survoler l’Arabie saoudite est que notre gouvernement nous a dit de ne pas le faire. Ce n’est pas notre décision de faire ce détour. Nous n’avons pas d’autres choix, c’est la seule option que nous ayons », a-t-il dit.

Des avions d’El Al sur le tarmac de l’aéroport international Ben Gurion, en avril 2013. Illustration. (Crédit : Flash90)

El Al ne prévoit aujourd’hui aucun changement opérationnel, a souligné Strassburger, qui a précisé qu’il était trop tôt pour dire si le nouveau service d’Air India vers Delhi ouvrait une brèche dans les affaires d’El Al.

Permettre toutefois aux concurrents étrangers de soustraire deux heures de vols lors d’un voyage en Israël pourrait « nous amener à une situation très instable. Je ne peux pas vous dire tout de suite quelles en seront les implications mais cela va devenir très problématique pour nous ».

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