Alliée du judaïsme de la diaspora, la députée orthodoxe est sur la corde raide
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Interview

Alliée du judaïsme de la diaspora, la députée orthodoxe est sur la corde raide

Taxée de "réformée" par ses détracteurs, Aliza Lavie (Yesh Atid) se bat pour la tolérance religieuse en Israël, où l'orthodoxie prévaut.

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Aliza Lavie en réunion de la commission sur le Statut des femmes à la Knesset, le 3 septembre 2014. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)
Aliza Lavie en réunion de la commission sur le Statut des femmes à la Knesset, le 3 septembre 2014. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Lors de son premier discours à la Knesset en 2013, Aliza Lavie, membre du parti Yesh Atid s’est faite huée par ses collègues ultra-orthodoxes. Un député haredi scandait « Tu es réformée ! Tu es réformée ! Tu es réformée ! » a-t-elle confié au Times of Israel.

En Israël, explique Lavie, « le terme reformé n’est  pas simplement un gros mot, c’est un mot qui stigmatise et qui a du pouvoir ».

Pour une femme pratiquante comme Lavie, être taxée de réformée par ses collègues de la Knesset la décrédibilise, affirme l’ancienne journaliste et universitaire.

Élégante et éloquente, Lavie est une personnalité connue du paysage israélien, même en dehors des couloirs de la Knesset, grâce à ses best-sellers, ses apparitions à la télévision et à son activisme sur le terrain.

« Je suis moderne orthodoxe et j’ai besoin de ce statut pour continuer à travailler », dit-elle.

Son travail consiste à assister à plusieurs commissions à la Knesset, notamment au sein de la Commission sur le Statut de la Femme et la parité, ainsi qu’à présider une demi-douzaine de lobbies, principalement celui de La Religion et l’État. Lavie sert souvent de passerelle entre l’Israël religieux et l’Israël laïc, et arbitre les frictions entre Israël et la diaspora.

Et ce n’est pas facile.

Lavie se dit très inquiète de l’éloignement des juifs de la diaspora vis-à-vis de l’État juif qui devient de plus en plus strict. Dans un article sur son blog, paru dans le Times of Israël, elle évoque un voyage à New York l’an dernier, où une jeune femme lui a dit: « à Manhattan, je me sens davantage juive, parce qu’il y a davantage de façons d’être juif ». Lavie s’interroge : « Est-ce la réalité dans laquelle nous voulons vivre ? »

« C’est très important de travailler ensemble, mais lorsque l’on parle de loi juive, c’est difficile »

Amie loyale du judaïsme de la Diaspora, Lavie est centrée sur l’orthodoxie. Elle adhère à tous les courants du judaïsme et œuvre pour que chacun trouve sa place dans le foyer juif, mais elle excelle dans la facilitation des procédures de divorce, notamment pour ceux qui ont déjà été convertis par d’autres instances.

« C’est très important de travailler ensemble, mais lorsque l’on parle de loi juive, c’est difficile », a confié Lavie.

C’est la raison pour laquelle son livre en hébreu « A Jewish Woman’s Prayer Book » sur les rituels de la femme juive, et qui lui a valu une récompense ne mentionne pas les réformés et les conservateurs. « On m’a demandé pourquoi je n’ai pas inclus de prières égalitaires. C’est parce que je suis orthodoxe. Parce qu’ils ont leurs propres livres », a-t-elle expliqué.

Et lorsqu’on lui demande si, dans son programme informel de préparation à la bat mitzva (qui célèbre la majorité religieuse pour femme, à 12 ans), elle inclura l’histoire de la première femme rabbin réformée, cette mère de quatre enfants répond : « il faut faire attention aux modèles que l’on propose, ma sympathie et ma compréhension vont aux besoins du mouvement réformé. »

Une question d’équilibre

En tant que parlementaire et activiste, Lavie est confrontée aux tensions causées par son observance religieuse et le besoin d’ œuvrer pour le bien de l’ensemble du peuple juif.

A propos de sa décision officielle de créer un espace de prière égalitaire au mur Occidental, Lavie a déclaré : « il est dans mon devoir en tant que dirigeante et députée, de créer une place pour chaque juif dans le monde… le mur Occidental nous appartient à tous ».

Des rabbins réformés hommes et femmes prient ensemble à l'arche de Robinson, le site du mur Occidental qui devrait accueillir les futurs offices égalitaires, à Jérusalem, le 25 février 2016. (Crédit : Y.R/Reform Movement)
Des rabbins réformés hommes et femmes prient ensemble à l’arche de Robinson, le site du mur Occidental qui devrait accueillir les futurs offices égalitaires, à Jérusalem, le 25 février 2016. (Crédit : Y.R/Reform Movement)

Au vu des dernières manœuvres politiques, Lavie est assez pessimiste concernant ce projet et estime qu’il ne sera pas mis en œuvre sans une ordonnance de la Cour Suprême.

« Les relations entre Israël et le judaïsme en diaspora sont à un tournant. Combler le fossé et trouver le dénominateur commun est un défi de taille pour notre génération. Mettre en œuvre le projet du mur Occidental pourrait être un premier pas », a écrit Lavie dans son blog.

Elle a émis l’hypothèse suivante : de nombreux Israéliens ne saisissent pas l’impact de ces décisions religieuses sur le judaïsme à l’échelle mondiale. De plus, le public israélien, y compris ses collègues à la Knesset, ne sont pas conscients de la signification du judaïsme libéral en diaspora.

« Pour de nombreux Israéliens, il existe une notion bien ancrée qui voudrait que judaïsme et orthodoxie soient synonymes, et que celui qui remet en cause cette notion n’est simplement « pas des nôtres », a expliqué Lavie.

Par conséquent, ceux qui défendent ou s’allient au judaïsme libéral sont étiquetés comme des « reformim » (réformistes), et placés en autarcie, pour préserver l’orthodoxie classique.

« Il existe une notion bien ancrée qui voudrait que judaïsme et orthodoxie soient synonymes »

L’ironie, c’est que l’expérience israélienne de la religiosité, même parmi les Israéliens laïcs, est évaluée par défaut par rapport à l’orthodoxie. Même quand une alternative réformée est proposée, elle est rarement utilisée.

Lavie a évoqué le lancement d’un évènement d’étude de textes juifs en l’honneur de Shavouot à Tel Aviv en partenariat avec Tzohar, un groupe rabbinique moderne orthodoxe. Entre 4 000 et 5 000 juifs, majoritairement laïcs, y ont participé. « C’était un rêve pour moi, quelque chose d’exceptionnel », a-t-elle dit.

Il y a deux ans, les mouvements réformés et conservateurs ont pris contact avec elle et se sont plaints que leurs rabbins n’aient pas été conviés à cet évènement annuel.

« Je me suis dit, ‘pourquoi ne pas les inviter ?’. Et donc pour la première fois, nous avons réuni des rabbins – hommes et femmes, des mouvements réformés, conservateurs, et orthodoxes », a expliqué Lavie. « C’est un processus, mais pour être honnête, les sessions dirigées par les réformés étaient vides ».

« C’était intéressant. Je me suis demandée pourquoi elles étaient désertées. » Selon elle, les Israéliens préfèrent la version « originale » et authentique » de leur religion. Elle a ajouté : « En Israël, vous n’avez pas besoin de vous identifier comme Juif. Parce que vous savez que vous l’êtes ».

« La raison pour laquelle les sessions des réformes n’ont pas attiré les foules illustre aussi pourquoi le mouvement réformé n’a pas eu de succès en Israël. Parce que la plupart des Israéliens, même les plus laïcs d’entre eux, sont orthodoxes », conclut Lavie.

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