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Atlanta : Des Juifs contre la construction d’un centre de formation dans une forêt

Dans la forêt de South River, les manifestants de "Stop Cop City" ont prié, célébré Shabbat, construit une soucca et allumé les bougies de Hanoukka

Mémorial de fortune pour le militant écologiste Manuel Paez Teran, qui aurait été tué par les forces de l’ordre lors d’un raid pour nettoyer le chantier de construction d’un centre de formation de la police que les activistes ont surnommé 'Cop City' près d’Atlanta, en Géorgie, le 6 février 2023. (Crédit : Cheney Orr/AFP via Getty Images / via la JTA)
Mémorial de fortune pour le militant écologiste Manuel Paez Teran, qui aurait été tué par les forces de l’ordre lors d’un raid pour nettoyer le chantier de construction d’un centre de formation de la police que les activistes ont surnommé 'Cop City' près d’Atlanta, en Géorgie, le 6 février 2023. (Crédit : Cheney Orr/AFP via Getty Images / via la JTA)

JTA – Le soleil se couchait, en ce 5 février, début de Tou Bishvat, lorsqu’un groupe de Juifs a transporté des pelles dans la forêt de South River, au sud-est d’Atlanta.

Alors que le jour déclinait, ils ont planté de jeunes arbres – sept papayers, trois figuiers et deux pêchers – pour célébrer le « nouvel an des arbres » du judaïsme.

Ils ont récité la prière de Shehechiyanou et un rabbin les a invités à entonner « Tzadik Katamar » : « Les justes fleuriront comme le palmier et pousseront comme un cèdre au Liban », extrait du Psaume 92.

Cette célébration traditionnelle a fait écho aux manifestations contre « Cop City », nom que ceux qui se font appeler les « défenseurs de la forêt » ont donné au projet de la ville d’Atlanta pour se doter, pour un coût de 90 millions de dollars, d’un centre de formation de la police et des pompiers, sur 34 des 120 hectares qu’elle possède, aux confins de la ville, dans le comté de DeKalb, en Géorgie.

Deux ans après le début des manifestations contre ce projet, une « semaine d’action », entamée le week-end passé, a vu grossir les rangs des manifestants et, en miroir, la présence policière sur le terrain des futures constructions.

Dimanche dernier, à la nuit tombée, un groupe de militants issus d’une manifestation non violente, ont incendié des véhicules et, selon les dires de la police, jeté des pierres sur les policiers.

Des dizaines de personnes ont été interpellées.

Ces récents événements ont remis en question d’autres projets, comme la célébration de Pourim et un office de Shabbat, les derniers jalons juifs en date en près de deux ans de controverse et de confrontation.

« Ils vivent les valeurs juives plus légitimement et sincèrement peut-être que bien des grandes institutions », déclarait le rabbin Mike Rothbaum de la congrégation reconstructionniste Bet Haverim d’Atlanta, à propos des manifestants juifs.

Rothbaum, qui a pris part à l’événement pour Tou Bishvat et devait diriger le service de Shabbat de la semaine, s’exprimait avant les événements du week-end.

Illustration : Des manifestants se rassemblent devant l’hôtel de ville d’Atlanta, le mardi 31 janvier 2023, alors que les responsables annoncent leur intention de poursuivre les travaux de construction de l’Atlanta Public Safety Training Center. Les manifestants ont appelé les responsables à abandonner ce projet qu’ils qualifient avec dérision de Cop City. (Crédit : AP Photo/R.J. Rico)

Comparant leur culte à un mishkan, sanctuaire portable que les Israélites avaient emmené avec eux dans le désert, Rothbaum a dit des manifestants : « Leur shul, c’est ‘Cop City’. »

Jusqu’à il y a de cela environ 200 ans, South River Forest abritait la tribu Muscogee (Creek), qui l’appelait Weelaunee – « eau brune », dont le nom couvre les banderoles protestataires suspendues entre les arbres.

Les colons blancs ont chassé les Indiens Muscogee, et le terrain s’est transformé tout à tour en plantation avec des esclaves, en champ de bataille de la guerre civile et en prison municipale.

Certaines parties du terrain ont servi de champ de tir de la police, de lieu de destruction des explosifs et de décharge sauvage.

En avril 2021, Atlanta a annoncé son intention de construire un centre de formation de la police dans la forêt.

Les opposants ont immédiatement manifesté, attachés à ce que cette forêt demeure un sanctuaire naturel.

Après deux ans d’affrontements au niveau local, le conflit a gagné en visibilité, nationale et internationale, le 18 janvier dernier, lorsqu’un manifestant qui campait dans les bois a été tué au cours de ce que la police a qualifié d’« opération de nettoyage ».

Le Bureau d’enquête de Géorgie a déclaré que Manuel Paez Teran avait tiré avec une arme de poing, blessant un soldat de la police de l’État de Géorgie, avant d’être abattu par des tirs de riposte.

Une autopsie indépendante a révélé que le jeune homme de 26 ans, connu sous le nom de « Tortuguita », a reçu pas moins de 13 balles.

Un véhicule de la police d’Atlanta a été incendié lors d’une manifestation qui a eu lieu plus tard au centre-ville.

Plus d’une dizaine de personnes ont été interpellées en vertu de la loi sur la répression du terrorisme intérieur de l’État.

Mémorial de fortune pour le militant écologiste Manuel Paez Teran, qui aurait été tué par les forces de l’ordre lors d’un raid pour nettoyer le chantier de construction d’un centre de formation de la police que les activistes ont surnommé ‘Cop City’ près d’Atlanta, en Géorgie, le 6 février 2023. (Crédit : Cheney Orr/AFP via Getty Images / via la JTA)

À l’autre bout de la propriété de la ville se trouve un parc du comté de DeKalb, du nom du cours d’eau qui le traverse, qui fait l’objet d’autres manifestations.

Une grande partie de l’activité « Stop Cop City » a eu lieu dans le parc d’Intrenchment Creek, d’une surface de 55 hectares.

Des recours ont été déposés concernant un accord de cession de terrains au terme duquel le comté a cédé plus de 16 hectares à l’ancien propriétaire d’un studio de cinéma, dont les équipes ont coupé des arbres et détruit un chemin pavé jusqu’à ce qu’un juge ordonne l’arrêt des travaux.

Organisations de protection de la nature et groupes communautaires des quartiers à majorité noire des environs craignent que les travaux endommagent la canopée des arbres d’Atlanta – qui se fait appeler la « ville dans la forêt » – et favorise les inondations dans les zones les plus basses.

Les manifestants comptent un certain nombre de Juifs dans leurs rangs, la plupart âgés de 20 à 30 ans, dont l’action consiste à organiser des rituels juifs dans la forêt, certains sous la bannière de la « Jewish Bird Watcher Union ».

Ils y ont organisé des prières pour Shabbat, effectué le rituel de tashlich à Rosh HaShana, dormi dans une soucca pendant Souccot, allumé les bougies de Hanoukka et planté des arbres pour Tou Bishvat. Des livres de prières ont été adaptés pour Shabbat et les grandes fêtes, avec des illustrations de l’artiste juif Ezra Rose.

La plupart des événements juifs ont eu lieu dans le parc Intrenchment Creek.

A l’entrée, des panneaux accrochés à une tente froissée critiquent le propriétaire de ce « décor de film ».

Mémoriaux de fortune et dalles de pierre portant des slogans peints à la bombe jonchent le parking.

De façon à dissuader les conducteurs d’engins de chantier, certains sentiers ont été bloqués par des barricades formées d’arbres abattus, de vieux pneus et de tout ce qui pouvait faire l’affaire.

La veille de Tou Bishvat, trois de ces jeunes militants juifs se sont entretenus avec la JTA dans un centre communautaire non chauffé situé à quelques minutes en voiture de la forêt.

Préoccupés par leur sécurité personnelle, en raison de l’atmosphère houleuse, ils ont accepté de témoigner à condition d’être identifiés par leur prénom et sans photo.

Cam, 24 ans, est un militant syndical qui a grandi à Atlanta, familier des congrégations conservatrices et réformées.

Ray, 24 ans, est un ingénieur logiciel diplômé de Georgia Tech, qui a grandi dans une synagogue réformée du Maryland.

Ruth, bientôt trentenaire, travaille dans « l’aménagement paysager régénératif ». Elle a quitté Israël avec toute sa famille lorsqu’elle était enfant pour venir s’installer à Atlanta.

Tous se disent déconnectés de la communauté juive traditionnelle d’Atlanta, que ce soit religieusement, politiquement ou idéologiquement.

Vue aérienne du terrain appartenant à la ville d’Atlanta, le 26 janvier 2023, dans le comté de DeKalb. Le conseil municipal d’Atlanta a autorisé la location du terrain à la Fondation de la police d’Atlanta afin qu’elle y construise un centre de formation de la police et des pompiers, projet que les manifestants appellent avec dérision ‘Cop City.’ (Crédit : AP Photo/Danny Karnik)

« Le judaïsme traditionnel a complètement perdu le contact avec l’histoire et les traditions de base des Juifs », affirme Ruth.

« Ce que j’aime dans le judaïsme, je veux pouvoir le vivre dans la vraie vie. »

Elle ajoute : « Quand Souccot est arrivé et que nous avons construit une soucca dans la forêt, nous étions on ne peut plus proches de cette histoire de voyage dans le désert, en dormant sous la canopée. »

Une soixantaine de Juifs auraient participé à Tou Bishvat, et des centaines de personnes auraient afflué dans cette partie de la forêt.

« J’ignore s’ils viennent tous pour Shabbat ou pas, mais ils étaient avec nous pour nous écouter chanter des prières et allumer des bougies », explique Ray.

Rothbaum dit admirer l’action des manifestants juifs.

« Quelle que soit votre opinion sur les activistes de ‘Cop City’, fort est d’admirer leur engagement », dit-il, ajoutant : « Ces jeunes ont assimilé de grandes choses en matière de sens et de justice. »

La soucca a survécu deux mois à Souccot, jusqu’à un raid de police, le 13 décembre dernier, contre les campements des deux côtés d’Intrenchment Creek.

Une photo publiée sur Twitter donne à voir les poteaux arrachés et les tissus déchirés.

La disparition de la grande menorah du parking d’Intrenchment Creek après Hanoukka a été imputée aux équipes du propriétaire.

Le lendemain de Tou Bishvat, au matin, les forces de l’ordre de la ville et du comté, ainsi que la police de l’État, ont été déployées pour sécuriser la livraison de matériel de construction sur le chantier de construction du centre de formation de la police.

Deux semaines plus tard, lors d’un dîner de Shabbat en forêt, les participants ont récité le Kaddish du deuil pour Manuel Paez Teran, tué lors du raid du 18 janvier, et ont chanté la prière traditionnelle « Oseh Shalom Bimromav » – « Ceux qui font la paix dans leurs hauts lieux ».

Les militants juifs tracent des parallèles entre leur activisme sur le conflit israélo-palestinien et ce qui se passe dans leur forêt.

« L’antisionisme est ce qui nous a réunis au tout début, avant même le mouvement forestier », rappelle Cam, qui estime les deux questions « intimement liées ».

S’opposer à Israël est « ce qui nous a fait nous sentir étrangers à la plupart des communautés juives traditionnelles et dans la nécessité d’en créer une nouvelle, à notre image ».

Ruth a manifesté en faveur des Palestiniens alors qu’elle rendait visite à sa famille en Israël l’été dernier.

« J’entendais l’histoire de ces oliveraies anciennes détruites ou brûlées par des résidents d’implantations pour empêcher les Palestiniens d’y vivre », confie-t-elle.

« Cela m’a donné envie de défendre la forêt, où qu’elle se trouve. »

Les autorités d’Atlanta disent ne pas avoir l’intention d’endommager la forêt et soutiennent que les installations actuelles de formation de la police ne sont pas adaptées.

Le projet aurait vocation à couvrir les besoins des services de police et d’incendie, le centre d’appels 911 et les unités K-9. Il comprendrait un champ de tir, une « ville fictive » (avec station-service, motel, maisons et discothèque) et un « bâtiment en feu ».

Le reste du terrain serait aménagé à des fins récréatives, ont ajouté les autorités.

« Nous sommes à Atlanta, nous avons l’habitude des forêts. Cette installation ne sera pas construite au-dessus d’une forêt », a déclaré le maire d’Atlanta, Andre Dickens, lors d’une conférence de presse en janvier.

« Le centre de formation sera situé sur un terrain qui a été défriché il y a de cela des dizaines d’années. »

Une des banderoles déployées lors de la manifestation ‘Cop City’ à Atlanta, en février 2023. (Crédit : Dave Schechter / JTA)

Les militants reprochent à la ville et au comté leur manque de transparence sur le projet.

Lors d’une interview en février à l’Atlanta Journal-Constitution, Dickens a admis que la ville aurait pu mieux faire en parlant davantage du projet.

« Nous ne l’avons pas fait. Et comme nous ne l’avons pas fait, d’autres s’en sont chargés à leur manière », a-t-il déclaré au journal.

Les propos du maire n’ont pas dissuadé les militants, dont l’objectif n’est rien de moins que d’obtenir l’annulation du projet.

« Ils ont déjà détruit ce qu’il y avait de plus beau », a déclaré Cam.

« Ils ont créé un lieu de désolation, de mort et de destruction, qui va à l’encontre de notre tâche, en tant que Juifs, de créer un monde de beauté, de joie et de sainteté. En étant ici et en plantant des arbres, nous le récupérons, pour en faire un lieu de paix et de joie. »

Ces manifestants juifs ont récemment reçu un coup de pouce de la part d’une organisation juive progressiste basée à Philadelphie.

Le Centre Shalom, créé dans les années 1980 pour s’opposer à la prolifération nucléaire, se consacre aujourd’hui aux questions de justice climatique.

« Notre texte sacré s’appelle ‘L’arbre de vie’ », ont écrit le fondateur du centre, le rabbin Arthur Waskow, et le coordonateur national, le rabbin Nate DeGroot, dans une lettre du 28 février adressée au gouverneur de Géorgie, Brian Kemp, qui rappelle l’interdit posé par la loi juive de déraciner les arbres.

« Nous prions pour que les arbres de la forêt Weelaunee continuent à soutenir l’épanouissement de la vie sacrée des générations à venir. »

Rothbaum dit avoir été inspiré par les jeunes militants juifs.

« Ils nous rappellent les valeurs juives qui nous viennent de la Torah et des écrits rabbiniques, complètement intemporelles », a-t-il déclaré.

« Ils nous rappellent ce que nous sommes supposés être. Pour cela, ils ont toute notre gratitude. »

Ruth avait un message pour les congrégations juives et organisations communautaires d’Atlanta, dont la plupart n’ont pas pris position sur la question : « Je les invite à se joindre à nous, à traduire dans les faits leurs valeurs juives », a-t-elle déclaré. Ce que nous faisons ici-même est on ne peut plus juif. »

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