Autrefois décrié, lier la création d’Israël à la Shoah est désormais accepté
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Analyse

Autrefois décrié, lier la création d’Israël à la Shoah est désormais accepté

Quand Obama s'adressant aux musulmans a lié l'existence d'Israël au génocide, il a été conspué ; une récente résolution des républicains sur la Shoah n'a guère suscité de réactions

Ron Kampeas
Elie Wiesel, survivant du camp de concentration de Buchenwald, parle pendant que le président de l'époque Barack Obama et le président du Comité international de Buchenwald Bertrand Herz l'écoutent lors de leur visite de l'ancien camp de concentration de Buchenwald près de Weimar, en Allemagne, le 5 juin 2009. (Pool/Getty Images via JTA)
Elie Wiesel, survivant du camp de concentration de Buchenwald, parle pendant que le président de l'époque Barack Obama et le président du Comité international de Buchenwald Bertrand Herz l'écoutent lors de leur visite de l'ancien camp de concentration de Buchenwald près de Weimar, en Allemagne, le 5 juin 2009. (Pool/Getty Images via JTA)

WASHINGTON (JTA) – Il y a dix ans, lors d’un discours prononcé au Caire devant le monde musulman, le président Barack Obama lançait un appel à comprendre l’importance d’Israël dans le contexte de la Shoah – ce qui avait déclenché une tempête dans le monde politique juif.

Mais pas cette semaine.

Une résolution non contraignante sur l’enseignement de la Shoah, présentée récemment par trois parlementaires républicains, fait largement écho à l’appel d’Obama, mais sans susciter cette fois-ci de réaction.

Pourquoi ?

Premièrement, les gens ont tendance à accorder plus d’attention à un leader du monde libre faisant un discours de politique étrangère qu’à des députés qui présentent une résolution non contraignante de tous les jours. On pourrait également attribuer cette incohérence à notre culture politique d’indignation sélective.

Dans ce cas, cependant, une troisième possibilité devrait être envisagée : peut-être n’y avait-il rien de mal à ce qu’Obama a déclaré en premier lieu ? Ou, plus précisément, peut-être que le président n’a jamais dit ce que ses détracteurs affirment.

Voici ce qu’a dit M. Obama dans un discours qui mettait en évidence la prévalence du déni de la Shoah dans les sociétés musulmanes :

Les liens solides de l’Amérique avec Israël sont bien connus. Ce lien est indestructible. Il repose sur des liens culturels et historiques et sur la reconnaissance que l’aspiration à une patrie juive est enracinée dans une histoire tragique qui ne peut être niée. Partout dans le monde, le peuple juif a été persécuté pendant des siècles, et l’antisémitisme en Europe a culminé avec une tragédie sans précédent, la Shoah.

Demain, je visiterai Buchenwald, qui faisait partie d’un réseau de camps où les Juifs étaient réduits en esclavage, torturés, fusillés et gazés par le Troisième Reich. Six millions de Juifs ont été tués, soit plus que la population juive d’Israël aujourd’hui. Nier ce fait est sans fondement et procède de l’ignorance et de la haine. Menacer Israël de destruction – ou répéter les vils stéréotypes sur les Juifs – est profondément erroné et ne sert qu’à évoquer dans l’esprit des Israéliens ce souvenir des plus douloureux tout en empêchant la paix que mérite la population de cette région.

Le message du président américain au monde musulman était de mettre fin au déni de la Shoah et aux menaces contre Israël. Mais cet exercice a heurté certaines organisations juives importantes ainsi que des commentateurs israéliens.

« Le président a laissé entendre que la Shoah était la raison principale de la création d’Israël », avait réagi à l’époque le dirigeant de l’American Jewish Committee, David Harris. « C’est malheureux – et factuellement inexact. »

« Bien qu’il ait fait de fortes déclarations contre l’antisémitisme et le déni de la Shoah, il aurait dû établir clairement que le droit d’Israël à la qualité d’État n’est pas le résultat de l’antisémitisme et de la Shoah », avait alors déclaré l’Anti-Defamation League (ADL).

Aluf Benn, qui à l’époque dirigeait Haaretz, avait écrit dans le New York Times que le discours était particulièrement offensant pour les Israéliens.

« Ici, on nous enseigne que la détermination et la lutte sionistes – et non la culpabilité à l’égard de la Shoah – ont donné aux Juifs une patrie », a expliqué M. Benn.

L’écrivain israélo-américain Yossi Klein Halevi avait regretté dans The New Republic que M. Obama « a renforcé par inadvertance les idées fausses des musulmans sur les origines autochtones des Juifs ». La Shoah aide à expliquer pourquoi Israël se bat, pas pourquoi Israël existe. »

Les porte-parole du locataire de la Maison Blanche s’étaient par la suite efforcés de préciser qu’il ne liait pas directement la fondation d’Israël à la Shoah, ni ne disait que la Shoah était la raison de l’existence d’Israël. Une lecture attentive de son discours montre qu’il soulignait la façon dont la Shoah façonne la vision du monde des Juifs et des Israéliens et qu’il n’établissait pas un lien causal ou une justification exclusive de la création d’Israël.

Un peu de la même manière que les organisations ayant fustigé Obama font un arrêt au mémorial de la Shoah en Israël, Yad Vashem, une étape incontournable lors de leur visite d’Israël.

La résolution présentée cette semaine par l’élu Ted Budd de Caroline du Nord et deux parlementaires juifs, Lee Zeldin de New York et David Kustoff du Tennessee, préconise l’enseignement de la Shoah comme moyen d’endiguer l’antisémitisme, ce qui n’est pas en soi très original – il y a un certain nombre d’efforts au niveau de l’État pour intégrer l’enseignement de la Shoah dans les programmes scolaires.

Le député républicain Lee Zeldin prend la parole à la réunion annuelle de la Republican Jewish Coalition à The Venetian Las Vegas avant l’intervention du président Donald Trump, le 6 avril 2019. (Ethan Miller/Getty Images via JTA)

Elle se termine toutefois sur une note Obama-esque, encourageant « les écoles publiques de tout le pays à concevoir et à enseigner un programme d’études sur l’histoire de l’antisémitisme et de la Shoah, et sur l’importance historique de la création de l’État juif d’Israël en 1948, qui a servi de refuge aux Juifs du monde entier pour échapper à la persécution après la Shoah ».

Lorsque la Jewish Telegraphic Agency a interrogé les membres du Congrès au sujet de la résolution, chacun a répondu par une affirmation véhémente quant aux anciennes revendications des Juifs sur Israël, ce qui n’a pas empêché le message de la résolution – voulant que la signification d’Israël pour les Juifs soit marquée par la persécution qu’ils ont subie.

« Bien sûr, Israël est la patrie historique du peuple juif depuis des milliers d’années », a commenté Ted Budd. « La résolution visait simplement à souligner que l’État d’Israël a également servi et continue de servir de refuge aux juifs du monde entier pour échapper à toute forme de persécution. C’est pourquoi la Republican Jewish Coalition et l’Organisation sioniste d’Amérique ont approuvé cette résolution ».

« La patrie juive existe depuis des milliers d’années, et la charte moderne régissant l’État d’Israël a sans doute été rendue possible par la lutte et la détermination de la communauté sioniste », a indiqué Lee Zeldin. « C’est grâce à ces innombrables années de détermination sioniste que les Juifs du monde entier ont pu trouver refuge dans leur patrie légitime pendant l’une des périodes les plus sombres de notre peuple ».

Pour sa part, David Kustoff a déclaré : « Israël est la patrie historique et légitime du peuple juif depuis des milliers d’années. Grâce aux années de détermination de nombreux membres de la communauté sioniste, des Juifs du monde entier ont pu trouver refuge dans l’État d’Israël pendant les périodes de persécution, y compris la Shoah ».

Nous avons demandé à l’ADL et à l’AJC de commenter la résolution – et en quoi elle fait ou ne fait pas écho au discours du Caire d’Obama. L’AJC n’a pas répondu aux multiples demandes de commentaires, et l’ADL a fait savoir qu’elle contacterait la JTA, mais ne l’avait pas fait au moment de la rédaction de cet article.

Morton Klein, président de l’Organisation sioniste d’Amérique et féroce critique de M. Obama, a assuré qu’il n’avait pas de problème avec ce passage du discours du président (bien que d’autres parties, dans lesquelles M. Obama a reconnu les griefs des Palestiniens, l’aient mis en colère à l’époque) et aucun problème avec cette résolution.

Le président de la Zionist Organization of America (ZOA), Morton A. Klein (Joseph Savetsky/Avec l’aimable autorisation de la ZOA)

« Dire qu’Israël sert de refuge – il sert effectivement de refuge », a commenté Morton A. Klein dans une interview. « Il n’y a rien de mal à cela. »

La JTA a demandé des commentaires à la Republican Jewish Coalition, qui, comme la ZOA, a examiné la résolution avant sa publication. La RJC a indiqué que le membre du personnel du Congrès concerné était absent pour la journée.

Un facteur qui atténue la controverse cette fois-ci pourrait être le fait qu’il y a eu un consensus ces dernières années parmi les républicains et certains démocrates, ainsi que certaines organisations juives centristes, selon lequel le fait de dénigrer Israël est assimilé à de l’antisémitisme. Dans ce contexte, il est logique d’associer l’enseignement de la Shoah à la création d’Israël.

La résolution énumère une litanie d’attaques violentes récentes et note également le mouvement de boycott d’Israël, qu’elle qualifie de cause d’antisémitisme « rampant ».

Aucun des incidents violents énumérés, dont les attaques meurtrières à Pittsburgh, Jersey City, New Jersey, et Poway, n’était lié au mouvement de boycott d’Israël.

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