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Des manuscrits de Céline aux librairies, le travail d’orfèvre sur l’œuvre d’un pro-nazi

L'inédit Guerre aurait été écrit en 1934, avant le tournant antisémite dont l'écrivain ne se repentira jamais, qui date de 1937 avec la publication de Bagatelles pour un massacre

Louis-Ferdinand Céline. (Crédit : Wikimedia commons/Domaine public)
Louis-Ferdinand Céline. (Crédit : Wikimedia commons/Domaine public)

Les manuscrits perdus de Louis-Ferdinand Céline, réapparus dans des circonstances mystérieuses, sont exposés à Paris et donnent lieu à la publication jeudi d’un inédit, Guerre, qui enthousiasme la critique littéraire.

Ces 6 000 feuillets jamais publiés avaient été abandonnés par l’écrivain quand il avait fui la France pour l’Allemagne en juin 1944.

Récupérés par des résistants dont le nom reste gardé secret, ils ont échu dans les années 2000 à un ancien journaliste, Jean-Pierre Thibaudat. Celui-ci a dû les remettre à la police et aux ayants droit de l’écrivain, qui ont révélé leur existence à l’été 2021.

L’éditeur de Céline, la prestigieuse maison Gallimard, publie dans sa classique collection Blanche ce roman de quelque 150 pages, plus illustrations et annexes.

La presse est unanime pour saluer l’événement. « La fin d’un mystère, la découverte d’un grand texte », selon Le Point. « Un texte bref, vif, tragique et lubrique, à ranger à côté des chefs-d’œuvre de l’écrivain » et « un miracle », d’après Le Monde. « A couper le souffle », estime Le Journal du dimanche.

Dans la plus pure tradition du roman célinien, sombre, nerveux et cru, « Guerre » s’ouvre avec le réveil du brigadier Ferdinand, 20 ans, miraculeusement en vie sur le champ de bataille à Poelkappelle (Belgique), une nuit de 1915.

Des affiches et des photos du romancier français Louis-Ferdinand Céline, le 17 juin 2011 (Crédit : AFP / LIONEL BONAVENTURE)

« Divine surprise » 

L’écrivain raconte comment un soldat anglais le sauve, puis sa convalescence non loin du front à Peurdu-sur-la-Lys (dans la réalité Hazebrouck, en France), et enfin un départ précipité pour l’Angleterre. Le séjour outre-Manche sera le sujet d’un autre inédit, plus long, Londres, à paraître à l’automne.

Guerre a été écrit vraisemblablement en 1934, peu après le scandale du premier roman de Céline, Voyage au bout de la nuit (1932).

Le tournant antisémite, dont l’écrivain ne se repentira jamais, date de 1937, avec la publication du pamphlet Bagatelles pour un massacre.

Fin 2017, Gallimard annonçait la publication de ce pamphlet et ses semblables, avec appareil critique. Le projet a fait long feu, faute des « conditions méthodologiques et mémorielles (…) pour l’envisager sereinement », selon le PDG Antoine Gallimard.

Maintenant que cette polémique s’est tassée, la réapparition de Guerre et Londres permet de célébrer une œuvre capitale de la littérature française du XXe siècle.

« Ces manuscrits arrivent à point nommé ou par une divine surprise, comme vous voulez, pour que Céline redevienne un écrivain : celui qui importe, de 1932-1936 », estime Philippe Roussin, chercheur spécialiste de Céline interrogé par l’AFP.

« Des scènes d’anthologie »

Le pamphlétaire fait l’unanimité contre lui. Mais le romancier, qu’on aime ou non sa verve populaire, occupe une place de choix dans l’histoire du genre, pour avoir fait voler en éclats la littérature bourgeoise, la narration et le style conventionnels, en traduisant l’angoisse de l’entre-deux-guerres.

Montrer son traumatisme de « poilu », grièvement blessé, et sa frénésie créative des années 30 est le parti pris de l’exposition qui s’ouvre jeudi à la Galerie Gallimard, « Céline, les manuscrits retrouvés ».

Des feuillets sont sous cadre, dont le premier de Guerre, qui se termine par ce qui devrait devenir une citation culte de Céline, emblématique du martèlement obsessionnel du canon dans le récit: « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ».

« Il y a des scènes d’anthologie, et cette présence constante de la mort, de l’horreur des combats que nous rappelle aujourd’hui la guerre en Ukraine, mais aussi du sexe… Pour un premier jet, le texte est extrêmement fort », affirme à l’AFP l’historien Pascal Fouché, qui a établi l’édition.

Autre citation, gravée sur un mur: « Ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs ! » Celle-là, d’un Céline qui enrageait d’avoir perdu le fruit de son travail, déforme la réalité. Le bon état de conservation des manuscrits au siècle suivant le prouve.

Travail d’orfèvre

Passer de l’écriture rageuse des manuscrits de Louis-Ferdinand Céline à une édition près de 90 ans plus tard de Guerre, roman étonnamment abouti, a exigé un travail d’orfèvre mené par l’éditeur Gallimard.

Ce livre est resté dix ans dans les archives du romancier, dans son appartement du quartier de Montmartre.

En juin 1944, sentant le vent tourner, ce collaborationniste quitte Paris dans la précipitation. Direction l’Allemagne, où il n’a pas la possibilité d’emporter ses inédits.

Gallimard est déterminé à publier ces inédits avant que toute l’œuvre de Céline ne tombe dans le domaine public, en 2032. « Le travail doit être mené de façon très scrupuleuse », dit alors le PDG de la maison d’édition, Antoine Gallimard.

Guerre est le premier de la série à sortir. Dans la chronologie du narrateur et protagoniste, cette suite à Mort à crédit » (1936) précède Londres.

Le roman « a été transcrit d’après un manuscrit de premier jet, le seul connu. (…) Le texte présenté ici en restitue le dernier état de rédaction », écrit dans une « note sur l’édition » l’historien Pascal Fouché.

« Céline écrit beaucoup en abrégé. Avec l’habitude, on arrive à déchiffrer, mais il rature, réécrit entre les lignes et ce sont souvent des petits ajouts qui sont très difficiles voire impossibles à lire », explique-t-il à l’AFP. Certains mots ou passages sont donc entre crochets.

« C’est écrit très vite, au fil de la plume. Il laisse des blancs, il y a des répétitions, il y a des maladresses qu’il aurait forcément corrigées à la relecture. Il n’y a pas de ponctuation ou très peu. Il n’y a pas de paragraphes », ajoute-t-il.

Gallimard en a ajouté, conformément aux habitudes de l’écrivain, plutôt que de retranscrire ad litteram le flot continu du premier jet.

Dans le contenu, le romancier tenait une ébauche très réussie. Pourquoi ne l’a-t-il jamais publiée lui-même? « On ne peut faire que des hypothèses », d’après Pascal Fouché.

Après l’effort qu’a nécessité Mort à crédit, fraîchement accueilli par la critique, Céline, préoccupé par la dégradation du climat politique, fait une pause dans son œuvre romanesque pour devenir pamphlétaire antisémite en 1937.

Il retournera au roman sous l’Occupation, avec Guignol’s Band. « Mais à ce moment-là, est-ce qu’il a envie de revenir sur l’autre guerre ? », se demande l’historien.

Autre problème: Guerre, au contenu sexuel très explicite, heurte la morale de l’époque. « Son éditeur lui avait caviardé des mots trop crus dans ‘Mort à crédit’. Céline n’avait peut-être pas envie que ça se répète », suppose Pascal Fouché.

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