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Comment Sarah Bernhardt a façonné la célébrité telle que nous la connaissons ?

Comme l'explique le livre "Le Drame de la célébrité", l'actrice juive française a été adulée et critiquée et été parfois la cible de commentaires racistes, sexistes et antisémites

Sarah Bernhardt dans un personnage de scène, 1880. (Crédit : The Hampden-Booth Theatre Library of The Players Foundation for Theatre Education)
Sarah Bernhardt dans un personnage de scène, 1880. (Crédit : The Hampden-Booth Theatre Library of The Players Foundation for Theatre Education)

Alors que l’actrice Sarah Bernhardt jouissait d’une grande célébrité à la fin du 19e siècle, son attitude peu conventionnelle en dehors des planches de théâtre – elle dormait dans un cercueil et faisait de la montgolfière – intriguait et scandalisait la société.

L’actrice française juive est devenue incontournable pour ses rôles de femmes fatales comme Cléopâtre, mais aussi pour son talent inégalé. Sa renommée dépassait largement le cadre du théâtre. Ses admirateurs collectaient avidement ses souvenirs, comme des photos promotionnelles et des publicités. Elle a fait l’objet de nombreux commentaires dans les médias – allant de couvertures positives à des critiques ou des caricatures, dont certaines étaient racistes, sexistes et antisémites.

Tous ces éléments ont contribué à faire de Sarah Bernhardt une pionnière de la célébrité moderne. Si elle n’était peut-être pas la première vedette, elle comptait indubitablement parmi les premières et les plus influentes. Son aura perdure encore aujourd’hui, à en croire le livre The Drama of Celebrity (Le Drame de la Célébrité, non traduit en français) publié récemment par Sharon Marcus, enseignante de l’Université de Colombia.

« [Bernhardt a été] ma ligne directrice pour comprendre l’histoire de la célébrité à travers le prisme du théâtre, ce qu’aucun autre universitaire n’a jamais fait », a expliqué l’auteure au Times of Israël.

Sharon Marcus, auteur de « Le Drame de la Célébrité ». (Nicoletta Barolini)

Historienne de la culture et spécialiste de littérature, Marcus examine l’histoire de la célébrité sous ce qu’elle appelle « l’angle de ses origines dans le théâtre ».

Elle poursuit son analyse à l’époque d’Hollywood et à l’ère contemporaine des réseaux sociaux, en s’intéressant à une pléiade de célébrités modernes comme Mohammed Ali, Lady Gaga, et même un certain président américain, très actif sur Twitter.

Chaque chapitre du livre trace des parallèles avec Sarah Bernhardt, décrite dans l’introduction comme « une pionnière ayant jeté les bases de la célébrité moderne qui sont encore des références aujourd’hui ». Elle « était aussi connue de son vivant que Charlie Chaplin, Marilyn Monroe ou Michael Jackson à leur époque ».

« Personne, écrit Marcus, n’a autant influencé la culture de la célébrité que le personnage central de ce livre. »

Sarah Bernhardt dans un personnage de scène, 1880. (Crédit : The Hampden-Booth Theatre Library of The Players Foundation for Theatre Education)

L’idée du livre lui est venue après une visite de l’exposition « Sarah Bernhardt : l’âge de grand drame » en 2005-2006 au Musée juif de New York. Cette visite a conduit l’auteure à changer le sujet principal de son livre, au départ focalisé sur Oscar Wilde. Pour mener son travail de recherche, elle a fouillé dans les archives de la Bibliothèque Nationale de France et du Victoria and Albert Museum à Londres. Elle a également lu chaque pièce dans laquelle Sarah Bernhardt a joué au cours de ses plus de 25 ans de carrière.

Sharon Marcus ne voulait pas seulement se forger une opinion sur l’actrice en se basant sur la vedette elle-même, ceux qui la connaissaient bien ou des chroniqueurs mondains. Marcus conçoit la célébrité comme une relation en triangle entre les célébrités, les médias et le public. Alors qu’elle tentait de recueillir des informations sur Bernhardt du point de vue du public, elle a fait une découverte fortuite lors d’une conférence universitaire. Une bibliothèque de l’Université d’Etat de l’Ohio comptait plus de 100 albums de collage que des Américains « ordinaires » avaient gardé sur leur vedette adorée.

Sharon Marcus a également consulté les collections d’autres albums de collage dans des bibliothèques universitaires lors d’événements à New York ou Boston. Pris ensemble, ces documents étaient « très révélateurs pour comprendre ce qui intéressait les gens une fois à la maison, et à quel point le public s’impliquait à l’époque dans le théâtre », selon elle.

Elle a fini par considérer ces albums de collage comme une étape dans le parcours vers la célébrité.

Sarah Bernhardt en 1921. (AP Photo)

« Maintenant, on peut voir tout le monde interagir sur Internet, explique Marcus, alors qu’auparavant, les centres d’intérêt d’un tel public n’étaient pas visibles et étaient donc considérés comme inexistants. » Elle ajoute que « tout ce que l’on trouve sur Internet aujourd’hui existait déjà auparavant ».

S’il y a un point de départ de la célébrité, il pourrait bien commencer en 1844, année de naissance de Sarah Bernhardt à Paris, d’une mère juive hollandaise courtisane. Selon le livre, Elle a été « baptisée chrétienne et éduquée dans un couvent, mais elle était ouverte à ses origines juives ». Faisant preuve d’un talent précoce, elle a reçu une formation classique au Conservatoire français de Paris qui, à l’époque « était la capitale mondiale du théâtre, avec la plus forte tradition théâtrale d’Europe », écrit Marcus.

Formée par le même professeur qui a conseillé une autre grande vedette juive française du théâtre – Rachel Felix, connue par son prénom, Rachel – Sarah Bernhardt a poursuivi sa carrière au sein de la prestigieuse Comédie française. Sharon Marcus l’a décrite comme s’inscrivant d’une « tradition très ancienne et vénérable de transmission de techniques d’un grand acteur à un autre », alors que l’on apprenait aux acteurs à « se distinguer, à être différents ».

Sarah Bernhardt a très bien su intégrer ces leçons.

« Au départ, [ses rôles étaient] très variés, indique Marcus. Des ingénues, des méchantes, des jeunes romantiques, des premiers rôles tragiques ». Mais, continue-t-elle, Sarah Bernhardt « a exercé plus de contrôle, [en prenant des rôles] qui mettaient souvent en lumière sa capacité d’actrice plutôt que son charme ».

Une photographie de Sarah Bernhardt en tant que Camille dans ‘La Traviata’, prise par Napoleon Sarony en 1880. C’est devenu l’un de ses rôles les plus connus. (Harvard Theatre Collection at Houghton Library, Harvard University)

Après avoir connu la célébrité en 1880, « elle a pu choisir ses propres rôles », d’après Marcus, « un type de personnage, une femme fatale, avec une très forte volonté, très sexuelle, pleine de désir, déterminée à se frayer un chemin, qui en a parfois souffert, ou qui faisait parfois souffrir terriblement les autres », comme Cléopâtre.

Même au sommet de sa carrière, il y avait « un peu de diversité » dans ses rôles, a déclaré Marcus. Dans une pièce sur la Rome impériale, elle a refusé de jouer une vierge préférant le rôle de sa grand-mère aveugle qui la tue avec un couteau pour lui éviter la torture.

« C’est son incroyable contrôle technique qui me frappe le plus, confie Marcus, ses expressions du visage, sa voix, l’ensemble des mouvements de son corps. » « C’était assez extraordinaire », alors que « beaucoup d’acteurs hommes ou femmes étaient assez raides » à l’époque de Bernhardt. Selon Marcus, les spectateurs qui la voyaient sur scène déclaraient être « hypnotisés et magnétisés » par ses performances « électrisantes et palpitantes ».

Sarah Bernhardt avait des prédécesseurs célèbres plusieurs siècles auparavant, mais ces précurseurs ne disposaient pas des avantages de la démocratie et de la technologie qui ont transformé la célébrité en phénomène mondial.

Melandri, photographie de Sarah Bernhardt en train de sculpter, vers 1876. (Crédit de Marcus)

« Y avait-il des personnes célèbres avant les 18 et 19e siècles ?, s’est-elle interrogée. Absolument. En Grèce, il y avait des athlètes et des dramaturges. Au Moyen-âge, il y avait des saints. »

Avant l’invention de l’imprimerie, il n’y avait que deux moyens de devenir une célébrité, a-t-elle expliqué : le bouche à oreille local ou la puissance de l’État.

« Jules César contrôlait l’État, ce que les gens pouvaient dire ou non, souligne Marcus. Ce n’était pas du ressort du public, l’une des trois parties du triangle. Dans la célébrité moderne, ces trois parties commencent à apparaître à égalité ».

Selon elle, la carrière de l’actrice « a coïncidé avec l’âge de la photographie. Elle a profité de la photo comme un moyen de communication », avec la production de « nombreuses images » de la vedette « partagées avec des millions de gens ».

Si une attention croissante était consacrée aux célébrités, tout n’était pas positif.

Sarah Bernhardt en 1921. (AP Photo)

Une partie de la couverture négative de la Parisienne découlait de son attitude anti-conformiste en dehors des planches. Les médias ont notamment critiqué son tour en ballon au-dessus de la capitale française. D’autres personnes critiquaient son apparence, affirmant qu’elle était trop mince alors que certains lui reprochaient d’avoir eu un enfant hors mariage.

Il y avait aussi une dimension sexiste à ces critiques, souligne Marcus, encore plus dans la France natale de Bernhardt qu’à l’étranger : « C’est souvent le cas si une femme reste indépendante… va à l’encontre de la norme de la femme douce, réservée et respectueuse, [dans son] propre pays, il y a plus de réactions. Si une femme comme cela voyage dans d’autres pays, elle est perçue comme exotique, étrangère et moins menaçante. »

Certaines moqueries étaient également antisémites.

Marcus a expliqué qu’en 1880, quand Sarah Bernhardt était une véritable vedette, on a observé une augmentation importante de l’antisémitisme en France. « Il y a eu des commentaires sur le fait que sa mère était Juive, qu’elle avait des origines juives. Des caricaturistes ont exagéré les représentations de ses cheveux bouclés, de son profil, de son nez, en affirmant qu’elle était vénale, cupide, qu’elle s’intéressait à l’argent – des stéréotypes antisémites de l’époque et de la nôtre. »

Au 19e siècle, explique l’universitaire, « il y avait très peu d’inhibition sur l’utilisation de stéréotypes racistes pour se moquer des célébrités ». Elle dit avoir été plus surprise par le niveau auquel les caricaturistes du 19e siècle avait voulu racialiser la célébrité de Sarah Bernhardt.

Sarah Bernhardt photographiée par Felix Nadar, 1864. (Domaine public)

« Ils ont représenté des fans hors de contrôle, décrit Marcus. Un certain nombre de caricatures françaises voulaient se moquer de Sarah Bernhardt pour l’immense succès qu’elle a rencontré aux Etats-Unis [et affirmaient] que ses plus grands fans étaient des Indiens d’Amérique. » Selon Marcus, ils sous-entendaient qu’elle « n’était pas une véritable artiste, qu’elle plaisait seulement aux sauvages – une vision réductrice des Indiens américains perçus comme des sauvages ».

« Il y avait un besoin incessant de minimiser sa célébrité », a déclaré Marcus.

En observant les vedettes d’aujourd’hui, Marcus voit des similarités frappantes sur la manière dont les femmes célèbres sont traitées par rapport aux vedettes masculines.

« Pour les gens qui ont une vision négative de la célébrité, je leur dis : ‘Que pensez-vous quand vous entendez le mot célébrité ?’, a déclaré Marcus. Pour eux, ce sont des jeunes femmes, dont les fans principaux sont des jeunes femmes, qui veulent des choses vues comme plus féminines – du maquillage, des vêtements. Quand des gens disent, ‘certaines célébrités ont du mérite’, [ces célébrités sont] toujours un homme, admiré par d’autres hommes et habituellement d’autres femmes. Il y a un préjugé de genre. »

Malgré ce sexisme persistant, Marcus se réjouit que le petit monde des célébrités soit devenu plus diverse qu’à l’époque de Sarah Bernhardt.

« C’est un phénomène récent des 10 ou 20 dernières [années], a déclaré Marcus. C’est très lié au développement d’Internet. Les gens échangent plus. »

Aujourd’hui, il y a des bases de fans pour des célébrités qui dépassent les frontières de la religion, de la race, du genre et de la sexualité. Les célébrités issues de groupes désavantagés comme les Afro-américains, les homosexuels et les Juifs ont pu « se hisser au sommet, en termes de fortune et de statut », a souligné Marcus, ajoutant que si cela ne permet pas de « redistribuer les revenus ou de réduire les injustices de la nature », cela rend des membres de groupes désavantagés « vraiment visibles. Cela peut conduire au changement ».

Il suffit de voir comment le livre décrit l’image de Sarah Bernhardt après sa mort en 1923. La procession de son enterrement a été suivie par des dizaines de milliers de fans endeuillés, et les journalistes locaux l’ont dépeinte comme « incarnant la pensée française », un sentiment qui s’est retrouvé 21 ans plus tard en 1944.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les occupants nazis de Paris ont fait tomber la statue de l’actrice et ont retiré son nom du théâtre. Après la libération, les Parisiens ont célébré le centenaire de la naissance de la célébrité comme personne d’autre, avec le programme soulignant « qu’étant donné qu’à de nombreuses reprises dans le monde… la pensée française a pris le nom de Sarah Bernhardt, nous célébrons ce nom ce soir ».

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