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Conférence de Paris : « Le retour d’Israël » ou le renouveau des relations africaines

Les représentants de pays qui ne reconnaissent pas Israël soulignent son potentiel unique sur le continent ; la question palestinienne n’est pas un problème, selon un diplomate

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Simon Seroussi, porte-parole de l’ambassade d’Israël en France (à gauche), Magatte Seye, envoyée du Sénégal en France, Ben Bourgel, envoyé d’Israël au Sénégal et Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice de l’AJC Paris, prennent la parole lors du sommet "Israël de retour en Afrique" organisé à Paris, le 31 mai 2022. (Crédit : MFA)
Simon Seroussi, porte-parole de l’ambassade d’Israël en France (à gauche), Magatte Seye, envoyée du Sénégal en France, Ben Bourgel, envoyé d’Israël au Sénégal et Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice de l’AJC Paris, prennent la parole lors du sommet "Israël de retour en Afrique" organisé à Paris, le 31 mai 2022. (Crédit : MFA)

PARIS – « Israël est de retour en Afrique » : Tel est le message sans équivoque qui a été transmis lors de cette conférence consacrée aux relations de l’État juif avec le continent pour les années à venir.

Organisé sur une journée par l’ambassade d’Israël en France (qui a financé le déplacement de l’auteur de cet article) et le bureau parisien de l’American Jewish Committee, l’événement a réuni journalistes, diplomates, entrepreneurs et artistes français et africains pour examiner l’avenir de la coopération israélienne avec les États et entreprises du continent africain.

« Le principal message est qu’Israël a de nombreux atouts à partager avec l’Afrique, et que le pays peut apporter un partenariat gagnant-gagnant », a déclaré Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice d’AJC Paris, au Times of Israel. « L’idée est de se concentrer sur les nouveaux domaines où la relation peut prospérer et d’amener les différents acteurs à investir davantage dans ces relations. »

Parmi les participants à la conférence organisée dans les locaux plus que centenaires de l’hôtel de ville du 16e arrondissement de Paris, le message semble passer, même sur les territoires où Israël n’a pas encore de présence diplomatique officielle. L’ex-ministre de la Défense et des Affaires étrangères du Mali – pays qui ne reconnaît pas Israël – s’est exprimé lors de la conférence. La région autonome du Somaliland, en Somalie, qui n’a pas non plus de relations formelles avec Jérusalem, était représentée par son ministre de la Défense.

Plusieurs pays africains ayant des relations diplomatiques avec Israël étaient présents à la conférence. L’ambassadeur du Sénégal en France a d’ailleurs pris la parole, tandis que le Ghana et Madagascar ont envoyé des représentants.

Des pays arabes ont également pris part à l’événement. L’attaché politique du Maroc à Paris et le diplomate égyptien chargé des affaires africaines à l’ambassade ont été très attentifs aux échanges qui ont eu lieu et ont établi des contacts dans la bonne humeur, mais ils ont préféré ne pas parler officiellement à la presse.

L’événement a été organisé grâce à Sebban-Bécache, qui a écrit sa thèse de doctorat sur les relations Afrique-Israël et grâce aussi à Simon Seroussi, porte-parole de l’ambassade et ex-numéro deux (adjoint de l’ambassadeur) d’Israël au Cameroun. Le choix s’est porté sur Paris en raison de son rôle de plaque tournante pour les experts africains, pour les médias axés sur l’Afrique et en raison aussi des publications grand public françaises qui s’intéressent à l’actualité du continent.

Et les deux organisateurs sont parvenus à obtenir une couverture médiatique importante de la part de ces médias et relais. Africa Intelligence, basé à Paris, avait annoncé la conférence en mai dernier, et des journalistes de France 24, RFI, TV5Monde, Le Journal du Dimanche et Jeune Afrique ont assisté à l’événement et interviewé des responsables israéliens.

Anne-Sophie Sebban-Bécache, directrice de l’AJC Paris, lors du sommet « Israël de retour en Afrique » à Paris, le 31 mai 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

S’exprimant par liaison vidéo, le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, a exposé les objectifs d’Israël pour l’avenir.

« Nous souhaitons coopérer dans le but d’assurer une sécurité alimentaire à des millions de personnes », a déclaré M. Lapid. « Nous nous coordonnerons dans la lutte contre le terrorisme en faveur de la paix et de la stabilité. Nous collaborerons dans le domaine de la haute technologie pour créer des opportunités dont pourront bénéficier des millions d’Israéliens et d’Africains. Nous cultiverons des relations diplomatiques toujours plus étroites pour renforcer un partenariat historique qui est déjà profondément ancré. »

Malgré l’intérêt présenté par le développement de relations bilatérales et multilatérales entre Israël et les pays d’Afrique – une tendance claire dans ce sens – il reste encore du chemin à parcourir avant que l’État juif ne réalise son plein potentiel sur le continent.

« Il n’y a toujours pas de stratégie cohérente », a déploré Sebban-Bécache.

Le long chemin du retour

Le nom de la conférence, « Israël de retour en Afrique ? Défis et opportunités », évoque l’apogée des relations israéliennes avec les pays d’Afrique subsaharienne, dans les années 1950 et 1960.

L’expertise agricole israélienne – et dans de nombreux cas, le savoir-faire en matière de défense – avait alors été bien accueilli par des pays africains qui venaient de gagner leur indépendance et qui ressentaient peut-être un certain sentiment de parenté avec Israël, pays qui était alors en train de se construire après s’être débarrassé de la domination coloniale.

Des participants du sommet « Israël de retour en Afrique » à Paris, le 31 mai 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Pour Israël, la priorité placée sur l’Afrique de l’Ouest, dans un premier temps, s’était lentement déplacée vers l’Est. Les relations avec les États de la périphérie d’un monde arabe hostile figuraient au cœur de sa doctrine de sécurité dans les années 1960, et l’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda avaient fait alors parfaitement l’affaire.

La présence d’Israël sur le continent avait grandement pâti de la guerre des Six Jours, en 1967, puis de la guerre du Kippour en 1973. La quasi-totalité de ses anciens alliés avaient alors rompu leurs relations diplomatiques. Les pays arabes et l’Union soviétique s’étaient installés et le continent était devenu un terrain fertile pour les sensibilités pro-palestiniennes et anti-occidentales.

Israël est parvenu à reconstruire lentement ses relations sur le continent, dans le sillage des pourparlers de paix d’Oslo avec les Palestiniens, dans les années 1990.

« C’est à ce moment que nous avons enfin commencé à nous intéresser à l’Afrique », se souvient Yehuda Lancry, originaire du Maroc, qui fut ambassadeur d’Israël en France dans les années 1990 et à l’ONU, de 1999 à 2002. « Les membres de la Knesset, les ministres, n’aimaient pas beaucoup se rendre sur le continent, avec tous les préjugés qui circulent sur l’Afrique. »

Le Premier ministre du Kenya, Jomo Kenyatta, debout, lors de la cérémonie de pose de la première pierre du nouveau bâtiment de l’ambassade d’Israël à Nairobi, au Kenya, en compagnie de la ministre israélienne des Affaires étrangères, Golda Meir, en 1963. (Crédit : Bureau de presse du gouvernement)

L’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu a incarné le renouveau, au cours de la seconde moitié de ses 12 années au pouvoir, y compris avec des pays africains à majorité musulmane.

Au-delà de la captation de nouveaux marchés pour l’agriculture, la technologie et le savoir-faire israélien en matière de sécurité, Netanyahu a souhaité faire évoluer la position des pays africains sur les questions liées à Israël dans des forums internationaux tels que le Conseil de sécurité des Nations unies et l’UNESCO.

En juillet 2016, Netanyahu a été le premier Premier ministre israélien depuis des décennies à se rendre en Afrique, en effectuant un déplacement officiel dans quatre pays d’Afrique de l’Est : l’Ouganda, le Kenya, le Rwanda et l’Éthiopie.

Le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, et son épouse, Sara, rencontrent le président kenyan, Uhuru Kenyatta et son épouse, à la résidence du président, à Nairobi, au Kenya, le 5 juillet 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

En décembre de la même année, Jérusalem a accueilli sept ministres et de nombreux hauts responsables de plus d’une dizaine de pays d’Afrique de l’Ouest à l’occasion d’une conférence agricole, coparrainée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et par Mashav, l’Agence israélienne de coopération internationale au développement.

En juin 2017, Netanyahu a assisté à la conférence annuelle de la CEDEAO, organisation qui comprend 15 pays représentant une population d’environ 320 millions de personnes. Le Premier ministre a été également invité à la 51e session ordinaire de l’Autorité des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté à Monrovia, capitale du Libéria.

« C’est le grand retour d’Israël en Afrique », avait-il déclaré avant ce déplacement.

Lancry a confié qu’il y avait eu aussi d’autres motivations à cette visite officielle de Netanyahu. Israël envisageait alors sérieusement d’essayer d’obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU et souhaitait réunir des soutiens avant le processus électoral de 2018, a expliqué Lancry.

La valeur ajoutée d’Israël

L’élan de ces dernières années ne s’est pas démenti et a même gagné en ampleur. Dans le cadre des accords d’Abraham conclus en 2020, le Maroc a normalisé ses relations avec Israël et le Soudan a déclaré son intention de le faire avant de se trouver paralysé par des troubles politiques intérieurs.

Deux semaines seulement avant la conférence de Paris, Ben Bourgel, ambassadeur d’Israël au Sénégal, est devenu le premier diplomate israélien en l’espace d’un demi-siècle à présenter ses lettres de créance au président tchadien.

L’ambassadeur Ben Bourgel présente ses lettres de créance au président tchadien, Mahamat Idriss Deby Itno, le 17 mai 2022. (Crédit : Ministère des Affaires étrangères/Twitter)

« C’était vraiment très spécial », se souvient Bourgel, né à Paris, qui a également été ambassadeur non-résident d’Israël au Cap-Vert, en Gambie, en Guinée et en Guinée-Bissau.

Israël et le Tchad ont annoncé le rétablissement de leurs relations diplomatiques en janvier 2019. Les relations avaient été rompues en 1972 à l’initiative du Tchad, sous la pression du dictateur libyen, Mouammar Kadhafi.

Bourgel note que de nombreux pays et organisations sont des acteurs influents en Afrique de l’Ouest – que ce soit l’UE, la France, la Turquie, les Émirats arabes unis ou la Chine. À Israël de trouver son propre créneau, a-t-il ajouté, déconseillant de tenter d’entrer en rivalité avec ces derniers.

« L’idée est d’apporter une valeur ajoutée unique », a-t-il affirmé. « Nos partenaires savent exactement ce que nous avons à leur offrir. »

Des délégués assistent à la séance d’ouverture du 33e Sommet de l’Union africaine à son siège, à Addis-Abeba, en Éthiopie, le 9 février 2020. (Crédit : AP)

« La première chose qui pourrait leur venir à l’esprit, c’est l’agriculture, l’irrigation au goutte à goutte, les solutions technologiques », a-t-il poursuivi. « Ils savent en quoi la coopération peut réellement aider. »

Ces pays considèrent également Israël comme un canal d’accès à Washington, selon Sharon Bar-Li, cheffe de la Division Afrique au ministère des Affaires étrangères.

« Le fait est que la plupart des pays de l’Union africaine passent par Israël lorsqu’ils ont besoin de transmettre des messages aux États-Unis », a-t-elle déclaré au Times of Israel. « Ils sollicitent également Israël quand ils ont besoin de conseils sur la santé de leurs dirigeants ou sur la sécurité. »

Lancry a ajouté que les croyances chrétiennes, profondément ancrées parmi de nombreux Africains, expliquaient en partie leur réceptivité à Israël. Un dirigeant africain lui aurait ainsi un jour confié lors d’un de ses voyages sur le continent dans les années 2000 : « Ne cédez jamais Jérusalem. C’est à vous. Dieu vous l’a donné, c’est écrit. »

Les désaccords sur la question palestinienne ne font plus obstacle à la coopération, a signalé Bourgel, même avec le Sénégal. En décembre 2016, Dakar avait soutenu une résolution du Conseil de sécurité hostile aux implantations israéliennes, provoquant le rappel, par Israël, de son ambassadeur et l’annulation des programmes d’aide israéliens dans le cadre de représailles contre les pays qui avaient soutenu cette mesure.

L’ambassadeur d’Israël au Sénégal, Ben Bourgel. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Les deux pays ont réglé leur contentieux dès l’année suivante, et le président sénégalais a aidé à protéger le statut d’observateur nouvellement acquis par Israël à l’Union africaine au mois de février.

« Je pense que ce qui est perçu aujourd’hui comme un renouveau des relations est plutôt une continuité », a déclaré en Français l’envoyée du Sénégal en France, Magatte Seye, au Times of Israel. « Le dialogue doit se poursuivre entre Israël et le Sénégal en particulier, et entre Israël et l’Afrique en général, afin de mieux nous comprendre et trouver ensemble des solutions aux problèmes qui peuvent parfois créer des difficultés entre nos pays. »

« Ces pays considèrent la question palestinienne comme un non-problème », a estimé Bourgel. « Ils disent : ‘D’accord, nous avons notre opinion quand il s’agit de la situation au Moyen-Orient, mais puisque les Palestiniens sont là, il n’y a aucune raison pour que les Israéliens n’y soient pas.’ L’endroit peut accueillir tout le monde. »

« On s’aperçoit que les pays n’ont pas besoin de s’entendre sur l’ensemble des questions politiques pour coopérer et travailler ensemble sur des questions d’intérêt mutuel, sur des questions qui bénéficient à leurs populations », a indiqué Bar-Li.

Sharon Bar-Li, alors ambassadrice d’Israël au Ghana (à droite), pose avec des responsables ghanéens dans la ville d’Accra, au Ghana. (Crédit : MFA)

Israël a des intérêts évidents dans le partenariat, a-t-elle noté. « Du point de vue d’Israël, la stabilité de l’Afrique, la sécurité de l’Afrique, la prospérité de l’Afrique sont essentielles pour notre propre stabilité et pour notre propre sécurité. »

Dans le même temps, Israël nourrit des attentes à l’égard de ses partenaires sur le continent, en particulier en ce qui concerne leur discipline de vote au sein des institutions de l’ONU.

« Il y a effectivement une attente de cet ordre », a concédé Bar-Li, qui a été l’envoyée d’Israël au Ghana et au Libéria. « Le changement est déjà perceptible. »

« De plus en plus de pays africains adoptent des positions indépendantes, et ne votent plus automatiquement dans le cadre du Mouvement des pays non alignés. »

« Nous demandons le soutien de tous nos partenaires au sein des institutions multilatérales », a souligné Bourgel.

Des partenariats, pas du pouvoir

Sans surprise, la réputation d’Israël en tant que puissante nation de startups a été évoquée lors de la conférence de Paris.

L’entrepreneur nigérian Iyinoluwa Eboyeji, à l’origine des deux premières licornes africaines, a pris la parole lors de la conférence, tout comme Steve Tchomba, PDG d’ActiveSpace, le plus grand incubateur de startups du Cameroun.

Uzoma Ayogu, cofondateur de Releaf, signe une lettre d’intention lors de la conférence avec Lord Stuart Polak, membre du conseil d’administration de Volcani International Partnerships, à Paris, le 31 mai 2022 (Crédit : MFA)

À la fin de la conférence, Uzoma Ayogu, cofondateur de Releaf, a signé une lettre d’intention avec Volcani International Partnerships, ONG spécialisée dans le partage de l’expertise agricole d’Israël avec le reste du monde.

Releaf est une entreprise nigériane de 150 employés, créée il y a cinq ans, qui propose une technologie de transformation de pointe aux petits producteurs d’huile de palme en Afrique. Volcani et Releaf commenceront à travailler ensemble pour améliorer la durée de conservation du manioc, légume-racine de la plus grande importance en Afrique.

Israël est une économie avancée à part, dans la mesure où l’agriculture a été un des moteurs de son succès économique, a déclaré Danielle Abraham, directrice exécutive de Volcani.

« La question est de savoir comment utiliser cette expérience, cette capacité d’innovation – pas seulement les technologies – pour la partager de manière efficace », a ajouté Abraham. « Et je pense que la meilleure façon de le faire est de trouver des partenaires locaux comme Releaf, et de travailler ensemble. »

Deux jours après la conférence, Ayogu s’est envolé pour son premier déplacement en Israël. Il pense que le Nigeria a beaucoup à apprendre du modèle israélien.

« C’est incroyable de voir de quelle manière Israël est passé du stade de nation nouvellement créée à celui de nation très développée, de nation forte à l’échelle mondiale », s’est-il exclamé, interrogé par le Times of Israel. « Tous les éléments constitutifs sont là, nous avons des gens très industrieux, nous avons une grande réputation mondiale en termes de ressources humaines, mais nous ne collaborons pas bien ensemble. »

Il fait valoir que l’approche d’Israël à l’égard de l’Afrique est différente de celle des autres pays.

« Certains partenaires occidentaux nous disent venir pour régler nos problèmes, mais dans ce partenariat, Israël dit que nous sommes complémentaires, que nous avons su développer une technologie. Puisque nous ne trouvons pas comment l’appliquer au mieux sur le terrain, ils se proposent de venir en discuter avec nous. »

« Israël ne cherche pas à entrer dans une compétition avec les grandes puissances », a conclu Bar-Li. « Israël ne cherche pas à prendre le pouvoir en Afrique. Israël cherche des partenariats, pour coopérer sur des questions d’intérêt mutuel. »

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