COVID-19: La lutte d’une femme pour protéger sa mère en maison de retraite
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COVID-19: La lutte d’une femme pour protéger sa mère en maison de retraite

Ce sont les structures de soins à long-terme qui ont été le plus durement touchées par le virus - avec une séparation physique qui renforce l'impuissance des enfants des malades

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Debra Schackner (Autorisation)
Debra Schackner (Autorisation)

WASHINGTON — Pearl McLane venait tout juste de sortir de l’hôpital. C’était en février 2020, et elle venait de passer huit mois dans le centre médical Shady Grove à Rockville dans le Maryland. Elle se remettait d’une infection due à une super bactérie qui lui avait presque coûté la vie.

Âgée de 87 ans, elle avait encore une santé fragile. Souffrant de nombreuses pathologies médicales, notamment une démence vasculaire, une cécité d’un oeil et une hypertension (elle avait déjà subi un quadruple pontage coronarien), les docteurs de McLane ne lui donnaient pas un pronostic positif.

Sa fille, Debra Schackner, a donc pris la décision très douloureuse de placer McLane dans un hospice de l’Agence sociale juive.

Mais cette décision a entraîné plus de problèmes. Elle faisait des chutes sans arrêt, et l’agence a déterminé qu’elle présentait un tel risque qu’elle ne pouvait plus rester à la maison sans des soins 24/7. Et Schackner a rapidement compris qu’elle ne pouvait pas se le permettre.

Schackner a décidé de placer sa mère dans l’une des résidences médicalisées de l’Etat : le centre de soin et de rééducation de Collingswood à Rockville, heureusement situé à seulement quelques minutes de chez elle.

Au mois de février, elle ignorait néanmoins qu’une pandémie mondiale était sur le point de s’abattre sur les Etats-Unis – entraînant des épidémies dans les maisons de retraite de tout le pays, où des résidents âgés, appartenant à une catégorie vulnérable, vivent dans des espaces confinés qui favorisent les contaminations.

« Nous savions déjà qu’il y avait la COVID-19 en Chine », explique Schackner au Times of Israel. « Nous ne savions pas encore que ce serait un problème aux Etats-Unis ».

Debra Schackner (droite) et sa mère Pearl McLane (gauche) fêtent l’anniversaire de McLane. (Autorisation: Debra Schackner)

A la fin du mois de février et début mars, Schakner avait pu rendre visite à sa mère après une scrupuleuse prise de température de la part des infirmières et après avoir signé un formulaire attestant du fait qu’elle ne s’était pas récemment rendue en Chine.

Puis, le 11 mars, Schackner avait voulu aller rendre visite à sa mère dans la soirée. Un administrateur lui avait alors dit qu’elle ne serait plus autorisée à franchir le seuil de la structure.

Pour protéger les résidents du nouveau coronavirus, Collingswood avait pris la décision d’interdire tous les visiteurs – et notamment les parents les plus proches de la famille – à l’exception des situations exceptionnelles de fin de vie.

Cette nouvelle politique avait pris effet dès le lendemain.

« C’est ma vie entière qui a changé après ça », s’exclame Schackner, ancienne productrice sur les chaînes de télévision du gouvernement fédéral. « Je n’ai plus vu ma mère depuis et chaque jour, c’est le même cauchemar. Je ne peux pas m’assurer qu’elle va bien. Je ne peux pas m’assurer de son état de santé moi-même. Je ne peux pas être là pour être sûre qu’elle obtient tous les soins dont elle a besoin. Les résidents, dans les maisons de retraite, courent davantage de danger face à la COVID-19 que qui que ce soit d’autres dans le pays. »

Selon les décomptes de la semaine dernière, approximativement un décès sur cinq entraîné par le coronavirus, aux Etats-Unis, a touché des personnes qui vivaient en maison de retraite ou qui y étaient liées par leur profession, selon le Wall Street Journal.

De nombreux établissements, au cours des deux derniers mois, se sont battus pour acquérir des équipements de protection personnelle dans un contexte de pénurie.

Et le problème s’est avéré particulièrement aigu dans le Maryland, où à peu près la moitié des décès dus au coronavirus sont survenus dans les maisons de retraite.

Et Collingswood n’est pas une exception. Au moment de l’écriture de cet article, 29 infections ont touché des employés de la structure, entraînant un mort. 91 résidents ont été malades et 23 ont succombé à la COVID-19, selon les données les plus récentes du Bureau de santé du Maryland.

Schackner passe toutes ses journées dans l’angoisse, sachant sa mère à l’intérieur d’une structure où le virus se répand rapidement. Si sa mère devait être contaminée, clame Schackner, elle n’aurait que peu de chance de survivre à la maladie en raison de son état de santé fragile.

Schackner sait d’ores et déjà que McLane s’est trouvée à étroite proximité du virus. La semaine dernière, elle a indiqué avoir été avertie par les personnels de Collingswood que la colocataire de sa mère avait été testée positive à la COVID-19 et déplacée au sein d’une autre unité.

FaceTime pour maintenir le lien

Sans aucune possibilité d’entrer dans la maison de retraite, Schackner s’est appuyée sur la technologie pour rester au courant de l’état de santé de sa mère. Mère et fille discutent sur FaceTime quotidiennement. L’unité prenant en charge les personnes âgées atteintes de démence sénile, à son grand chagrin, n’a pas de fenêtre et elle n’a donc aucun moyen de pouvoir au moins apercevoir sa mère de près, derrière la vitre.

« Sans FaceTime, ce serait impossible de voir sa mère ou l’être aimé », dit-elle.

Mais plus les deux femmes communiquent, plus Schackner s’inquiète des soins donnés à sa mère.

« On lui donne à manger à 17 heures mais si je l’appelle à 20 heures, elle n’a encore rien touché », déclare-t-elle. « Il n’y a personne pour l’aider. Elle ne peut même pas ouvrir une barquette avec ses mains dévorées par l’arthrite ».

La semaine dernière, pendant la soirée, Schackner a appelé le journaliste que je suis à partir de son téléphone fixe alors qu’elle était sur FaceTime avec sa mère, qui se trouvait à ce moment-là dans un état délirant et qui appelait à l’aide. Sans réaction de la part du personnel de l’établissement.

« J’ai l’impression d’avoir été kidnappée », rugissait McLane. « Je ne sais pas quoi faire. Il faut venir me sauver ».

Debra Schackner lors d’un FaceTime avec sa mère, Pearl McLane, qui vit au centre médical et de rééducation de Collingwood à Rockville, dans le Maryland, pendant l’épidémie de coronavirus (Autorisation : Debra Schackner).

Schackner m’a dit qu’elle avait appelé l’accueil de l’établissement, dix minutes auparavant, pour signaler que sa mère était en proie à des hallucinations – McLane pensait être à l’intérieur de l’appartement d’un vieil ami – et qu’elle avait besoin d’un infirmier à ses côtés.

« L’aide n’est jamais suffisante » – jamais », m’a confié Schackner ce soir-là.

Un infirmier est finalement venu sur les lieux, attribuant la crise à la démence de McLane, a précisé Schackner.

La fille a toutefois envoyé un courriel à un médecin de l’établissement suite à l’incident, déclarant qu’elle souhaitait que sa mère soit placée sous surveillance constante.

Selon Schackner, le médecin a alors répondu qu’il y avait 24 patients pris en charge dans cette unité à Collingswood et seulement quelques infirmiers en service au même moment, ce qui rend une supervision permanente impossible.

Schackner, fille unique dont le père est décédé en 1995, affirme qu’elle a souvent des difficultés à pouvoir entrer en contact avec le personnel.

« Chaque jour, il me faut une heure et demie pour pouvoir parler à quelqu’un au téléphone », déplore-t-elle. « Il n’y a personne pour vous donner des informations sur les soins accordés à ma mère. Impossible de savoir si elle a pu prendre une douche ou non ».

Faire de son mieux ?

Un représentant de Collingswood déclare que l’unité en charge des patients atteints de démence compte deux infirmiers, un technicien médical et quatre aides-soignants diplômés en permanence dans l’unité pendant la journée et un infirmier et deux aides-soignants pendant la nuit, conformément aux exigences des CMS (Centers for Medicare and Medicaid Services).

« Nous reconnaissons que cette période est incroyablement stressante pour tous ceux qui ont un être cher âgé ou en situation de handicap, particulièrement dans une structure de groupe », dit Sandy Crisafulli, porte-parole de la maison de retraite. « Et prendre soin de ces êtres aimés est notre seule et unique préoccupation ».

Elle ajoute que Collingwood a mis en place « une ligne téléphonique explicitement ouverte aux familles qui ont des questions à poser et nous avons également une équipe chargée de répondre dans les meilleurs délais aux appels ».

Elle note également que Collingswood a conclu des contrats avec des agences de travail par intérim tierces pour permettre de rallier des personnels soignants supplémentaires en cas de nécessité, dans un contexte où les maisons de retraite de tout le pays ont connu un manque de main-d’oeuvre induit par la COVID-19.

« La membre de la famille en question a aussi les coordonnées cellulaires personnelles du directeur des soins, de l’administrateur de l’établissement et de plusieurs employés », déclare Crisafulli au Times of Israel. « Elle a eu de multiples entretiens en profondeur avec les personnels de soin et notre équipe lui facilite les visites avec sa mère via FaceTime presque tous les jours ».

Centre médical et de rééducation de Collingswood à Rockville, MD (Autorisation : Debra Schackner)

Des moments virtuels de connexion

Pour Schackner, ces rencontres virtuelles sont le seul moyen pour elle de faire savoir à sa mère qu’elle est là – même si ce n’est pas une présence physique.

« Il y a des instants, de temps en temps, où je suis avec elle sur FaceTime et où je la sens en lien avec moi », raconte Schackner. « Elle voit mon chien. Elle sourit. Je ressens un moment de soulagement temporaire. Je sais que je fais de mon mieux. Mais ma seule inquiétude est de savoir quand tout cela se finira », s’exclame-t-elle.

De manière déconcertante, Schackner estime qu’il serait insensé de changer la politique appliquée dans les maisons de retraite qui empêche les proches de venir rendre visite aux résidents – mais elle ajoute qu’elle n’est pas capable de faire vivre sa mère à ses côtés dans des conditions qui permettraient de lui offrir tous les soins dont elle a besoin, 24 heures sur 24.

Tandis que des états, dans tous les Etats-Unis, ont rouvert partiellement ce week-end, aucun calendrier n’a encore été établi concernant les visites dans les mains de retraite, les CDC (Centers for Disease Control and Prevention) maintenant que les personnes âgées de 65 ans et plus restent les plus vulnérables face à d’éventuelles complications mortelles du coronavirus.

« Avec les maisons de retraite, on n’entend personne dire si nous pourrons un jour revoir nos parents en personne ou connaître un retour à la normale », dit Schackner. « Ce qui est le plus probable, c’est que ma mère va mourir avant que je ne puisse la retrouver ».

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