Covid : les chiffres d’Israël sont pires que ceux de ses voisins – un échec ?
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Covid : les chiffres d’Israël sont pires que ceux de ses voisins – un échec ?

"Ils ont tort de dire que nous avons fait du bon travail", estime un ex-directeur du ministère de la Santé au sujet des dirigeants israéliens, mais d'autres n'en sont pas si sûrs

Des travailleurs palestiniens nettoient les rues et les maisons à Naplouse, en Cisjordanie, dans le cadre de la lutte contre le coronavirus le 3 avril. (Crédit :  Nasser Ishtayeh/Flash90)
Des travailleurs palestiniens nettoient les rues et les maisons à Naplouse, en Cisjordanie, dans le cadre de la lutte contre le coronavirus le 3 avril. (Crédit : Nasser Ishtayeh/Flash90)

Les statistiques d’Israël concernant le coronavirus sont faibles par rapport à l’Europe et aux États-Unis, mais elles sont les plus élevées de tous ses voisins, et font état d’un taux de mortalité quatre fois plus élevé que celui de l’Égypte, comme le montrent les chiffres actuels.

Il y a exactement deux mois, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré qu’Israël devait faire tout son possible pour éviter le sort de l’Italie et de l’Espagne. Aujourd’hui, le taux de mortalité en Israël représente environ un vingtième du leur, mais il s’avère élevé par rapport à ses voisins immédiats.

Les scientifiques israéliens suggèrent de plus en plus qu’il existe des facteurs inexpliqués qui rendent le coronavirus plus virulent en Europe et plus calme au Moyen-Orient. Et certains affirment que le tableau local montre que faire un parallèle avec l’Europe était une erreur depuis le début.

Pour l’épidémiologiste Hagai Levine, Israël ne s’est jamais dirigé vers un pic de type italien, suggérant que les chiffres régionaux le soulignent et soutiennent sa conviction que les restrictions d’Israël étaient trop extrêmes. Il explique au Times of Israël que les facteurs dans chaque pays sont différents, mais que l’importance du climat du Moyen-Orient n’a pas été suffisamment présente dans les discussions israéliennes.

Le Professeur Hagai Levine de l’école de santé publique et de médecine communautaire Hadasssah Braun de l’Université hébraïque de Jérusalem. (Université de Jérusalem)

« Je pense que nous sous-estimons l’impact du climat », estime-t-il. « Lorsque vous évaluez la propagation des maladies, nous prenons en compte l’agent pathogène, l’hôte et l’environnement, et c’est important pour évaluer la propagation de la maladie. »

Celui qui est président de l’Association israélienne des médecins de santé publique et membre de la faculté de l’Université hébraïque – École de santé publique et de médecine communautaire Hadassah Braun, précise : « On ne peut pas copier-coller les modèles de la Jordanie et de l’Égypte, mais on peut apprendre quelque chose d’eux en termes d’impact du climat. »

Les dirigeants israéliens ont salué les chiffres du pays concernant le coronavirus : 16 667 cas, et 279 décès à la date de jeudi matin. Cela se traduit par 1 929 cas et 32 décès par million d’habitants. En Italie, ces chiffres s’élèvent à 3 760 cas et 535 décès par million d’habitants.

Le résultat le plus similaire à celui d’Israël dans la région se trouve en Turquie, qui enregistre 1 811 cas et 50 décès par million d’habitants.

Mais en Égypte et en Jordanie, voisins immédiats d’Israël, les chiffres sont moins élevés. Ils ont enregistré, respectivement, 139 cas et 66 cas par million d’habitants et leurs taux de mortalité sont de 7 et 0,9 par million d’habitants, respectivement. Les Palestiniens, avec leurs 398 cas et deux décès, se situent à 78 cas et 0,4 décès par million d’habitants.

Des agent en tenue de protection désinfectent par précaution le hall principal du Parlement libanais, à Beyrouth, le 10 mars 2020. (Crédit : AP Photo / Ali Fawaz, Bureau médiatique du Parlement libanais)

La Syrie et le Liban, également voisins immédiats, ont signalé respectivement 3 cas et 141 cas par million d’habitants, et des taux de mortalité de 0,2 décès et 4 par million d’habitants, respectivement. Un peu plus loin, la Grèce a fait état de 273 cas et 6 décès par million d’habitants.

Ces nations ont mis en place des mesures de confinement, mais rarement aussi strictes que celles d’Israël, et à bien des égards, elles n’ont pas autant recouru à la technologie et à la recherche des contacts par téléphone portable qu’Israël pour mettre en quarantaine les personnes infectées.

Des baigneurs et une serveuse d’un bar de plage portant un masque de protection contre le coronavirus, à la plage d’Alimos, près d’Athènes, le samedi 16 mai 2020. (Crédit : AP Photo/Yorgos Karahalis)

« Je suis surpris par les taux que nous constatons ici », a déclaré Daniel Cohen, professeur d’épidémiologie à l’université de Tel Aviv et directeur de l’école de santé de l’institution.

À l’université de Bar Ilan, un groupe interdisciplinaire de chercheurs comprenant un mathématicien, un virologue et d’autres, est perplexe face à la situation régionale – et à son impact sur leurs recherches en cours qui produisent des modèles statistiques pour différents scénarios de pandémie.

« Nous sommes un peu dans le noir », concède Baruch Barzel, mathématicien de Bar Ilan. « Les chiffres de la région soulèvent la question de savoir à qui nous devons nous comparer. Devrions-nous dire que nous nous en sommes mieux sortis que l’Italie, ou devrions-nous dire que nous ne nous sommes pas aussi bien sortis que le Liban ou la Jordanie ? »

Il ajoute : « La vérité est que personne ne connaît la réponse. »

Certains scientifiques estiment que les chiffres montrent que les responsables politiques ont réagi de manière excessive, car le Moyen-Orient a toujours été destiné à être un terrain de jeu pour le coronavirus. « Ils ont tort quand ils disent que nous avons fait du bon travail », commente Yoram Lass, un médecin et ancien directeur général du ministère de la Santé qui a acquis une certaine notoriété pour avoir minimisé le sérieux du Covid-19 et critiqué la politique du gouvernement.

Au Times of Israël, il affirme : « Il y a une conclusion claire, qui est que dans la région du Moyen-Orient, dans le bassin oriental de la Méditerranée, le coronavirus n’est pas actif. Regardez la Grèce et Chypre et les pays qui nous entourent. Vous pouvez toujours dire qu’ils ne divulguent pas vraiment les chiffres réels, mais même en Israël, [le niveau d’infection est] une blague. »

D’autres experts proposent une analyse plus nuancée.

Shlomo L. Maayan, chef du service des maladies infectieuses au centre médical Barzilai à Ashkelon, pense que certaines caractéristiques de la région, en particulier le fait que les populations ont tendance à être plus jeunes que dans beaucoup d’autres endroits, ont permis de contenir le virus.

Pourtant, il a un « haut niveau de suspicion » concernant la qualité et la précision des rapports sur le coronavirus dans la région. Les niveaux de test sont également plus faibles, souligne-t-il. Israël a effectué 60 492 tests par million de citoyens, alors que les chiffres équivalents pour l’Égypte et la Jordanie sont respectivement de 1 322 et 14 975. En Syrie, où les informations sur l’épidémie sont considérées comme très limitées en raison de la guerre civile, il n’y a pas de statistiques disponibles pour les taux de tests.

Des membres de la Défense civile syrienne, surnommés Casques blancs, font la prière du vendredi alors qu’un autre désinfecte la mosquée déserte dans la ville tenue par les rebelles de Binnish dans la province d’Idlib au nord-ouest de la Syrie, le 3 avril 2020, pendant l’épidémie de COVID-19. (Crédit : Muhammad HAJ KADOUR / AFP)

Pour Shlomo L. Maayan : « Les données épidémiologiques des pays de notre région ne sont pas très solides ; nous devrions donc nous comparer aux zones où le tableau épidémiologique est solide, comme en Europe. »

Il a rejeté l’affirmation de Hagai Levine et d’autres selon laquelle le climat du Moyen-Orient est important pour comprendre les taux de contamination. Il s’interroge : « Sommes-nous vraiment très différents de la partie méridionale de l’Europe sur le plan météorologique ? Je n’en suis pas sûr. »

Le mathématicien Baruch Barzel et ses collègues de Bar Ilan s’intéressent à l’impact du mode de vie d’un pays sur la propagation de l’épidémie. « Il y a une différence entre Israël et ses voisins, Israël ayant tendance à adopter un mode de vie plus occidental, et il est possible que cela soit pertinent et que cela rende le défi posé par le virus plus difficile », explique-t-il.

« Dans les pays où les choses ont mal tourné, cela peut être lié au mode de vie : la mobilité, l’interaction sociale, la nature urbaine de la vie – en bref, des choses qui fonctionnent bien la plupart du temps, mais qui peuvent causer des problèmes en période de virus », ajoute M. Barzel.

Bien qu’il ait quelques inquiétudes quant à l’information, M. Cohen pense que les pays voisins d’Israël ont été épargnés des pires effets du coronavirus. Mais comparer Israël à ses voisins immédiats ne coule pas de source pour lui.

Sa logique est que pour certains facteurs pertinents, comme le climat et l’âge de la population, Israël est similaire à ses voisins, mais le pays connaît un niveau beaucoup plus élevé de circulation d’individus en provenance d’Europe et d’Amérique, où le coronavirus a été répandu, que la région environnante.

Photo d’illustration : Des voyageurs portant des masques à l’aéroport international Ben Gurion, près de Tel Aviv, en Israël, le 27 février 2020 (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

« Nous avions les facteurs de risque que représentent les cas importés de l’étranger. C’était un facteur de risque important pour Israël, et moins pour les autres pays du Moyen-Orient », juge-t-il.

Les collègues de M. Cohen à l’université de Tel Aviv viennent d’établir, grâce à une analyse génomique, que sept Israéliens sur dix ayant contracté le virus à ce jour avaient été infectés par un haplotype – variante – arrivé dans le pays en provenance des États-Unis.

« À de nombreux égards, Israël se situe entre l’Europe et le Moyen-Orient, mais en pratique, il est plus exposé à l’Amérique et à l’Europe que ne l’ont été ses pays voisins », commente M. Cohen.

Il pense que les Israéliens ne devraient pas laisser les statistiques des pays voisins atténuer leur sentiment de réussite dans la lutte contre le coronavirus.

« Je dirais qu’il faut suivre les normes de l’Europe, parce que nous avons dû faire face à un grand nombre de personnes qui sont entrées contaminées dans le pays », dit-il. « Nous devions contenir leur infection. »

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