D’antiques pierres gravées évoquent la Bible sur le plateau reculé du Négev
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D’antiques pierres gravées évoquent la Bible sur le plateau reculé du Négev

Si le mont Karkom accueille un nombre croissant de visiteurs, les archéologues tentent de préserver un site préhistorique qui, selon un éminent chercheur, est le mont Sinaï

  • Le désert qui s'étend au-delà du mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
    Le désert qui s'étend au-delà du mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
  • Gravure représentant un œil. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
    Gravure représentant un œil. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
  • Le mont Karkom. (Crédit : Hebrew Wikimedia, CC BY-SA 4.0)
    Le mont Karkom. (Crédit : Hebrew Wikimedia, CC BY-SA 4.0)
  • Un bouquetin gravé sur une pierre sur le mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
    Un bouquetin gravé sur une pierre sur le mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
  • Du silex qui jonge le plateau au sommet du Mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
    Du silex qui jonge le plateau au sommet du Mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

En superposition au paysage aride du désert du Negev se trouve un large canevas d’Histoire, de cultures humaines et de culte – si on sait où porter le regard.

L’un des meilleurs endroits où découvrir un tel panorama est le mont Karkom (qui tire son nom d’un crocus du désert), qui s’étend dans une zone reculée du sud-ouest du Negev, comme dissimulé, à la frontière avec la péninsule égyptienne du Sinaï. A 847 mètres au-dessus du niveau de la mer, il est entouré de lits de rivière asséchés et surmonté d’un plateau désolé jonché de pièces de silex brun sombre d’une qualité particulièrement élevée.

Difficile de trouver une raison de visiter un endroit si lugubre – sans même parler d’y vivre.

Et pourtant, c’est un lieu où l’être humain s’est rendu et où il a même vécu – au cours de la plus grande partie d’une période d’une longueur stupéfiante : soit 400 000 ans.

Du silex qui jonge le plateau au sommet du Mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

A ce moment très éloigné du passé, selon les paléo-climatologues, le Negev était plus vert. Les habitants du mont Karkom devaient alors observer, dans la plaine, un vaste paysage de forêt, qui devait beaucoup ressembler à celui que Mufasa contemple dans la scène d’ouverture du « Roi Lion ». Les silex témoignent de la chasse qui avait été pratiquée dans ces vallées jusqu’à il y a 17 000 ans.

Le professeur Emmanuel Anati, archéologue juif né en Italie, s’était aventuré pour la toute première fois sur le mont Karkom en 1954, lorsqu’il avait grimpé, à dos d’âne, ce qui était connu par les Bédouins locaux sous le nom de Jebel Ideid — la montagne des jours sacrés. Il avait alors découvert un vaste musée en plein air d’art rupestre, avec des pétroglyphes, a-t-il confié récemment au Times of Israel, notant également la présence de pierres agencées d’une manière qui pouvait suggérer une pratique de culte.

Le désert qui s’étend au-delà du mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Anati était ensuite retourné en Italie. Il était revenu en Israël dans les années 1980 pour accomplir, chaque année, un travail de terrain qui durait quinze jours aux côtés d’autres archéologues – jusqu’à il y a une décennie.

Emmanuel Anati, à gauche, avec ses frères Andrea et Bubi. (Crédit : Tamar Tal Anati via JTA)

L’homme a recherché des pétroglyphes dans le monde entier et il a été le président fondateur du Comité scientifique international de l’art rupestre, qui conseille le Conseil international des monuments et des sites ainsi que l’UNESCO, agence culturelle des Nations unies, sur le sujet.

Aujourd’hui âgé de 90 ans, il passe du temps dans la ville de Mitzpe Ramon, dans le Negev, où il a acheté une maison, et il tente de susciter l’intérêt et de collecter des fonds pour créer un important musée qui pourrait accueillir ses nombreuses découvertes israéliennes.

Une étrange gravure sur une pierre qui, selon le professeur Emmanuel Anati, pourrait être une carte du mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Selon son livre écrit en 2001 « The Riddle of Mount Sinai », écrit en anglais (et qui est aujourd’hui épuisé mais qui est présenté dans sa totalité sur son site internet), Anati a découvert plus de 300 sites paléolithiques (du début de l’âge de Pierre), ainsi que des outils, sur la montagne – qui sont tout autant de témoignages des tout premiers clans de chasseurs qui vivaient dans de simples huttes et qui survivaient grâce à la chasse et à la promiscuité.

Il a aussi répertorié 1 000 pierres présentant quelques 40 000 gravures étonnantes, certaines âgées de 7 000 ans, ainsi que des autels, des pierres levées, des cercles de roche, des tombeaux et des buttes d’inhumation.

Un géoglyphe sur le mont Karkom. (Autorisation : Emmanuel Anati)

Des relevés aériens lui ont permis de documenter et d’ajouter les vestiges de plus de cent géoglyphes, dont vingt sont reconnaissables, à cette liste de merveilles. Il s’agit de pierres installées de manière organisée qui ne peuvent être décelables sous leur forme cohérente que depuis le ciel (comme c’est le cas, par exemple, des lignes de Nazca, au Pérou) – avec notamment des images de quadrupèdes, dont certains ont disparu de la terre depuis longtemps, selon Anati.

Des gravures rupestres – elles sont parfois taillées en profondeur – dans un calcaire blanc crayeux recouvert d’une patine brun sombre ont été cartographiées par milliers sur d’autres sites du Negev.

Mais comme le confirme le chef de la recherche au sein de l’Autorité israélienne des Antiquités, le docteur Gideon Avni, le mont Karkom est l’un des sites les plus importants et les plus beaux.

Les gravures rupestres représentent des animaux, des chasseurs, des empreintes de pied – signe de vénération depuis la fin de l’âge de Pierre – en passant par des portraits de personnes en train de prier, les bras tendus vers le ciel. Il y a aussi des formes abstraites (elles le sont au moins pour nous) et même des personnages qui ressemblent à des aliens.

Il y a également des inscriptions en de nombreuses langues, qui vont de la période hellénistique et romaine (notamment nabatéenne) à l’ère islamique et byzantine.

Le bouquetin : un symbole de la résurrection ?

Plus de la moitié des images représentant un bouquetin nubien adulte, une espèce de la famille des Bovidés dotée de corne, selon le docteur Uzi Avner du centre des Sciences de la mer Morte et d’Arava.

Ils figurent souvent en compagnie d’un chasseur et d’un prédateur canin. Sur une gravure rupestre, l’animal paraît debout ; sur l’autre, il est couché. Il apparaît parfois avec une représentation de la lune ou des étoiles.

Un bouquetin nubien; (Crédit : Greg Schechter, San Francisco, US/Wikimedia/ CC BY 2.0))
Un bouquetin gravé sur une pierre sur le mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

 

 

Avner suggère que le bouquetin puisse incarner un cycle de la vie et de la mort, peut-être un dieu mourant puis ressuscitant qui serait en lien avec les chutes de pluie, la fertilité du sol, des animaux et des êtres humains. D’autres images s’associent au changement des saisons.

Gravure représentant un œil. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

L’archéologue Lior Schwimer, de l’Autorité israélienne des parcs et de la nature, a remarqué qu’une image frappante d’un œil se retrouvait complètement ombragée par une roche adjacente à une date particulière – le 21 décembre, jour du solstice d’hiver.

Emmanuel Anati était particulièrement fasciné par les images qui semblaient évoquer des récits bibliques ; par exemple, un serpent et un bâton sculptés dans une pierre debout qui rappelle le bâton qui se transforme en serpent lorsque Moïse le jette par terre dans Exode 4:2-3.

Image de serpents. (Autorisation : Emmanuel Anati)

Il a interprété une autre image, divisée en dix sections, comme une représentation des deux tablettes de pierre sur lesquelles sont inscrits les dix commandements que Moïse a reçus sur le mont Sinaï.

Les « deux tablettes ». (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Et il a relié une troisième gravure, trouvée près d’un point d’eau, au Deutéronome 8:14-15, dans laquelle Dieu ordonne aux Israélites de ne pas oublier Celui qui « t’a conduit à travers le vaste et terrible désert infesté de serpents et de scorpions venimeux, et le saraf [un lézard venimeux], où il n’y avait pas d’eau, qui t’a apporté de l’eau du rocher dur ».

Serpents et scorpions. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Un site découvert en 1983 au pied de la montagne, qui comprend 12 piliers, a également intrigué l’archéologue.

Les douze pierres jumelles à la base du mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Pour lui, cela rappelle l’Exode 24:4, qui décrit comment Moïse « se leva de bon matin, bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze colonnes, pour les douze tribus d’Israël ».

Moïse « se leva de bon matin, bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze colonnes pour les douze tribus d’Israël ».

Cartographier les gravures sur pierre depuis 12 ans et plus

Lior Shwimer, qui dirige le centre d’orientation de l’Autorité israélienne des parcs et de la nature à Mitzpe Ramon, cartographie les gravures sur pierre dans le Néguev depuis 12 ans et n’a toujours pas terminé.

Il participe également, avec l’archéologue Davida Eisenberg-Degen, à un projet mené par Ifat Shapira et Yuval Goren de l’université Ben-Gurion, qui vise à dater scientifiquement les gravures en calculant la quantité de manganèse présente. Leurs recherches seront publiées l’année prochaine.

C’est le manganèse, le fer et l’argile qui donnent aux roches leur patine brun foncé. Lors de la gravure initiale, les images auraient révélé la craie blanche en dessous, mais au fil des siècles, la patine est revenue, finissant par effacer entièrement l’image.

Des personnages en train de prier, presque effacés par la patine. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Le système que les chercheurs sont en train de mettre au point donnera une base scientifique aux méthodes de datation utilisées jusqu’à présent – comparaison de la patine (la plus sombre, la plus ancienne), avec d’autres éléments de connaissance. Les chameaux, par exemple, n’ont été domestiqués dans le Néguev qu’au 10e siècle avant l’ère commune, et ils pensent donc que les images de camélidés ne peuvent pas être antérieures.

Gravure représentant un chameau sur le mont Karkom. Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Plus éloigné, mais plus accessible

L’éloignement du mont Karkom n’a fait qu’augmenter depuis que l’armée a fermé la route 10, le long de la frontière israélo-égyptienne, au trafic civil il y a plusieurs années, sauf pour certains jours fériés si la situation sécuritaire le permet.

Notre voyage, depuis Mitzpe Ramon, a duré trois heures cahoteuses à bord d’un solide 4×4, la plupart du temps le long de plaines de gravier et de lits de rivière asséchés.

Gravures ressemblant à des aliens sur le mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Depuis les années 1980, la montagne fait partie de la réserve naturelle massive de 1,5 million de dunams (146 000 hectares) des hauts plateaux du Néguev. Utilisée par Tsahal pour l’entraînement en semaine, elle est ouverte le week-end. Avec Anati, l’INPA a tracé plusieurs sentiers dans les années 1990 à une certaine distance des antiquités, peut-être pour les protéger des visiteurs indépendants.

Mais, selon Lior Schwimer, qui a estimé que 10 000 à 15 000 personnes visitent aujourd’hui le site chaque année, les temps ont changé. Aujourd’hui, quiconque possède un 4×4 – et leur nombre ne cesse de croître – peut utiliser Google Earth ou diverses applications de navigation pour accéder aux richesses du plateau.

Lior Shwimer de l’Autorité de la nature et des parcs israélienne. (Autorisation)

Il y a trois ans, il a reçu des plaintes pour dommages. Les gens inscrivaient des noms sur les roches, grimpaient dessus pour se faire photographier ou déplaçaient les pierres importantes.

Des graffitis modernes sur le mont Karkom. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Il a documenté les dégâts, consulté et ensuite conçu un plan pour rapprocher les chemins de groupements de rochers sélectionnés, dont certains seront délimités par des cordes, afin qu’ils puissent être vus de loin, mais qu’il soit déconseillé de les toucher. Des panneaux explicatifs – la plupart destinés au camping situé en contrebas de la montagne – sont en cours de montage et de conception.

La controverse au sujet du mont Sinaï

Le nombre croissant de visiteurs est en partie dû à l’annonce faite par Emmanuel Anati en 1983 que si le mont Sinaï était réel, les rédacteurs du récit biblique avaient le Mont Karkom en tête. Cependant, depuis l’époque byzantine, les pèlerins chrétiens associent le Djebel Moussa, dans le désert du Sinaï, au don de la Torah. D’autres théories ont également été proposées par diverses sources.

Une partie de la justification d’Emmanuel Anati était l’affirmation biblique selon laquelle il fallait faire « 11 jours de voyage de l’Horeb [autre nom du mont Sinaï], par le chemin du mont Séir, à Cadès Barnéa » (Deutéronome 1:2).

L’archéologue a identifié le mont Séir (qui signifie « poilu ») comme étant Jabel ‘Urayf an Naqah en Égypte, et a calculé qu’il fallait 11 jours pour marcher du mont Karkom via Jabel ‘Urayf an Naqah jusqu’au Ein Kudeirat d’Égypte, qui est largement accepté comme étant Cadès Barné.

Une carte de Google Earth montrant le mont Karkom, Ain Kudeirat (Kadesh Barnea), et Jabal ‘Urayf an Naqah (le mont Seir, selon Anati).

Une théorie vertement rejetée, en particulier parce que la montagne avait été utilisée pour des activités rituelles entre l’an 4 000 et l’an 2 000 avant l’ère commune mais que cela n’avait pas été le cas au 13e siècle avant l’ère commune, qui est habituellement associée à la période de l’Exode.

Ce qui n’a pas empêché un nombre de plus en plus important de chrétiens de venir prier, et ce qui n’a pas pas non plus empêché des milliers d’Israéliens de venir là, le week-end, aux alentours du solstice d’hiver, pour découvrir ce qui, selon Anati, pourrait être le « Buisson ardent » qui avait été vu par Moïse dans le livre de l’Exode – un trou dans la roche qui adopte une luminosité dorée particulière au crépuscule.

La fenêtre de lumière qui ressemblerait, selon certains, au « buisson ardent ». (Capture d’écran : YouTube)

Anati explique au Times of Israel que « la mentalité, dans l’archéologie israélienne, a cent ans seulement » et qu’elle se limite à « décrire et à dater sans observer les contenus ».

Mais Gideo Avni de l’Autorité israélienne des Antiquités déclare – tout en reconnaissant l’expertise d’Anati dans l’art rupestre – que s’il y a des signes clairs d’activités de rituel sur le mont Karkom, ils sont similaires à ceux trouvés dans de nombreux autres endroits et dans de nombreuses autres cultures et qu’il n’y pas de preuve scientifique de leur caractère unique.

« Des gens débattent de l’endroit où se trouvait le mont Sinaï au 19e siècle », indique Avni. « Mais au vu des difficultés de datation et des importants débats sur l’authenticité des récits contenus dans la Bible, personne en Israël – à l’exception d’Anati – ne tente dorénavant de trouver les sites physiques réels et correspondants ».

Le mont Karkom. (Crédit : Hebrew Wikimedia, CC BY-SA 4.0)
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